la littérature : le lieu des vagues de fond
C'est la fonction de la littérature - s'inscrire dans la durée - les paroles s'envolent, les écrits restent. Il s'agit tout autant de prendre date que de passer à la postérité, de renvoyer à plus tard ce qui ne peut être communié dans l'instant, que d'assigner au temps la tâche de faire entendre ce qu'il ne servirait à rien de crier aujourd'hui. Aussi bien la littérature est le lieu des vagues de fond, elle permet de percevoir ce qui dans la vie d'un individu n'apparaît jamais au quotidien et qui pourtant est au centre de tout, moteur de chaque action mais également ce qui dans la vie de tout un peuple ne se perçoit qu'après coup, ce qui a pesé d'un tel poids que seule une vue aérienne permet d'en comprendre la signification .
regarder le demi-siècle qui s'achève dans sa totalité
Ainsi donc les siècles qui viendront décanteront l'histoire de la littérature qui vient de s'écrire bien mieux que nous ne pouvons le faire aujourd'hui. Mais nous pouvons déjà regarder le demi-siècle qui s'achève dans sa totalité, quitter un instant la critique quotidienne pour essayer de comprendre en quoi la littérature nous parle de l'époque qui s'achève.
Un jour ou l'autre l'histoire littéraire et l'histoire se rejoignent
Un jour ou l'autre l'histoire littéraire et l'histoire se rejoignent et cependant ce que l'histoire dira demain de notre temps, l'écrivain déjà le dit qui n'en a pas lui-même conscience. Lieu où se rencontrent le destin individuel et celui des hommes, où prend sens la destinée d'un peuple en s'enracinant dans une destinée humaine.
la nécessité amnésique pour ceux qui avaient vécu l'avant-guerre et la guerre.
Alors que les années 50 avaient tenté de nous faire oublier l'histoire et de nous faire croire tellement fort à l'importance de la structure que cela aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, c'est justement ce refus de l'histoire qui va faire date, à la fois symptôme de la génération du baby-boom - jeunesse qui a tout envahi au point de négliger l'oeuvre du temps - et symptôme de la nécessité amnésique pour ceux qui avaient vécu l'avant-guerre et la guerre.
quelques hussards
Céline tentait encore de dire ce qu'il disait avant, Sartre faisait oublier sa frilosité anti-nazie en devenant le chantre de l'engagement, écrivaient également Montherlant et quelques hussards mais cette littérature - là si elle restait présente ne produisait plus rien de nouveau sauf peut-être celle de Françoise Sagan. Queneau, Genet, Morand étaient tous des écrivains d'avant - guerre.
Le Nouveau roman et Tel Quel
Ceux qui prirent la place de Paris dans les années cinquante ce furent les nouveaux romanciers. L'ère du soupçon était venue, on ne croyait plus aux personnages comme on ne croyait plus aux héros, l'écriture prétendait gagner son autonomie en se libérant de la réalité, dérive qui allait la conduire lorsque Tel Quel prendrait le relais à s'enfermer dans un discours théorique qui aurait de moins en moins à voir avec la littérature au point que Roland Barthes devra redécouvrir le plaisir du texte - 1973 - et que l'avant-garde finira par se saborder dans le temps où la Chine maoïste songera au capitalisme, on verra bientôt Sollers délaisser la pensée révolutionnaire pour la maison Gallimard et réintroduire avec Femmes - 1983 - le roman figuratif.
Néo-Réalisme
Décidément c'était bien Le miroir qui revient - 1984, le réel et l'histoire reprenaient leur place. Il ne faudrait plus attendre longtemps pour les voir sur l'avant-scène littéraire avec le retournement des éditions de Minuit à l'occasion d'un changement de génération et l'arrivée du néo-réalisme de Jean Rouaud - 1990.
A nouveau le roman se raccrochait à la vie mais pas vraiment au quotidien parce que si Rouaud racontait son histoire et s'il avait une chance d'être entendu c'était parce qu'il participait toujours à l'amnésie et ne parlait encore que de la guerre de 14-18, bientôt il remonterait le temps mais s'il en venait à parler de la Résistance, la honte de la collaboration n'apparaîtrait toujours pas. Il ne s'agirait que d'une tentative de réhabilitation de l'Histoire de France - du côté de l'honneur.
Enfin le retour du refoulé ?
C'est autrement que viendra le refoulé. Comme toujours il se manifestera par des voies détournées. Il y avait eu - on l'a dit - Le miroir qui revient mais qui avait vraiment fait attention à ce titre-là, à ce roman-là ? Et puis la honte s'y exprimait-elle comme elle s'exprimera dans ces romans de fin de siècle avec la douleur de l'absence de filiation d'Emmanuel Adély dans Jeanne, Jeanne, Jeanne et surtout celle de Christine Angot dans l'Inceste. Voilà comment se sera terminé ce siècle, sur les interrogations honteuses de Renaud Camus - suis-je antisémite ? - et sur les revendications identitaires de Christine Angot et d'Emmanuel Adély. Romans de l'intime, du secret que la France se refusait à regarder en face. Angot - bouc émissaire qui quittera la ville - ne personnifie-t-elle pas cette France qui voudrait bien pouvoir enfin dire ce qui lui est arrivé : comment a-t-elle pu à la fois être dégueulasse et admirable et non telle que l'on aurait voulu qu'elle soit, modèle d'héroïsme et de pureté. N'est-ce pas cela au fond la grande leçon de la littérature, ce en quoi elle dame le pion à tous les systèmes - et cette époque en a été fort bien pourvue - sa capacité à dire la complexité du monde et de l'homme?