Exigence : Littérature



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A propos de Pour vos cadeaux, Jean ROUAUD
Editions de Minuit.


C'est très curieux comme le titre de ce roman de Jean Rouaud se réfère au père, qui avait fait inscrire ces mots sur de la porcelaine commandée à Quimper et qu'il voulait vendre dans son magasin, alors qu'il s'agit surtout de celle qui ne lira pas ces lignes parce qu'elle est morte.
A se demander si ce titre n'est pas le message que le fils a entendu et lu comme celui de sa mère laissé en s'en allant pour toujours au terme d'une vie de plus en plus involutive comme ce sang en train de s'anémier inéluctablement.
Au " elle ne lira pas ces lignes " semble faire écho son souhait secret que ses enfants, en tout cas son fils, se détournent d'elle, la mère, de son organisation immobile, involutive, pour suivre l'organisation en expansion et transformation du père, ce père que les enfants connaissent mal parce qu'il est mort à quarante et un ans, parce que la mère est peu à peu sortie de l'ombre pour prendre la place du mort en famille et surtout au magasin, magasin dont elle va s'occuper d'une manière fort différente, sans jamais rien changer pendant des années et des années, accumulant tout, et pourtant parfaite et très à l'écoute de sa clientèle locale.
A la mort de sa mère, Jean Rouaud se sent libéré, libre de cet oeil toujours sur lui, libre de ne plus avoir à passer les fêtes de fin d'année avec cette mère qui pouvait ne pas survivre à la mort de son mari, libre d'entendre une autre vérité que celle de cette femme faisant parfaitement son devoir auprès de ses enfants, et parfaite commerçante pour listes de mariage, cadeaux de fête des mères…
D'un côté ce père qui partait pour son commerce de vaisselle, qui voulait toujours tout transformer, la façade du magasin, le jardin, la maison, mais pourtant époux qui avait enlevé sa femme à une vie d'un niveau un peu plus élevé, et bien que totalement consentante à sa vie de femme mariée et de mère de famille ne s'agit-il pas d'entendre un très discret regret ? A travers les accidents de parcours de cette vie bien tracée, bien normalisée, bien balisée de ce couple de la Loire Inférieure appelée ensuite Loire-Atlantique, une vie dont on entend bien qu'à cette époque (des années vingt aux années cinquante-soixante) elle ne peut se dérouler que d'une manière bien balisée, bien normalisée, avec l'adhésion fidèle de chaque femme et en particulier la mère de l'auteur, nous entendons une faille, une autre vérité, que cette mère ne veut faire entendre qu'à condition de ne pas l'entendre de la bouche, de l'écriture de son fils de son vivant. Elle ne peut, semble-t-il, remettre en question son image de femme qui a parfaitement accompli son devoir de tout point de vue, aussi bien comme mère que comme commerçante reprenant à la place de son mari l'affaire, qu'en n'étant pas là, qu'en sauvant la face. Jean Rouaud nous paraît voir encore l' oeil de sa mère sur lui après sa mort parce qu'il a entendu, par l'écriture, une autre vérité d'elle.
C'est ainsi que, d'un autre côté, voici cette femme qui peut apparaître comme assez peu maternelle, en tout cas ne se réjouissant jamais franchement de l'annonce d'une maternité, qui n'a jamais l'air de trouver qu'avoir des enfants est la plus belle chose à vivre, qui se met après dix de veuvage et de mélancolie à soudain revivre à travers son commerce qui semble de loin primer sur ses enfants, qui se met à rire des morts, comme d'une certaine fidélité à toutes épreuves à des valeurs propres à cette région et à cette époque. Voici une femme qui, à travers les tragédies qu'elle rencontre, met à mal les grands rôles classiques auxquels les femmes devraient sans se plaindre être fidèles sans jamais désirer autre chose, celui de la maternité, celui de l'épouse, celui de la fille de son père. C'est en effet en ordre inverse qu'elle perd son premier enfant, Pierre, mort de choléra à trois semaines, puis son époux à l'âge de quarante et un ans, puis son père.
Alors, la voici seule face à ses enfants, face à son fils dont, comme par hasard, elle ne se préoccupe pas de ce qu'il fera plus tard. Libre. Comme si son oeil ne pouvait pas voir, comme s'il était libre d'elle.
Bien qu'apparemment retenu auprès de sa mère longtemps, lui tenant compagnie au lieu d'aller avec des amis, regardant la télé, passant le temps dans cette maison assez mélancolique et immobile, remplie des choses accumulées par sa mère, il est laissé libre par celle-ci, laissé libre par sa façon à elle de se présenter à lui certes dans une perfection formelle faisant d'une manière rituelle les gestes de mère à laquelle on ne peut rien reprocher mais aussi pas du tout mère possessive, mais mère déjà détachée. Mère déjà auprès du père, en involution, courant après le temps perdu.
Ce père, comme l'écrit Jean Rouaud, bien qu'étant mort, garde son leadership. Tous les morts ne se valent pas, et celui-là, très curieusement, reste très vivant justement par le fait que, d'une manière saisissante, la mère ne peut absolument pas faire comme lui. La trace vivante de lui reste dans son oeuvre à elle, dans le fait que plus rien de nouveau ne s'inscrit dans le tableau. Il reste vivant dans l'invisibilité de choses nouvelles, et elle rit de ce que le mort n'est pas vraiment mort. La trace non visible de l'oeuvre du père, comme le jardin qu'il voulait faire juste avant sa mort, c'est l'ailleurs que dans l'espace maternel où il n'est pas désirable de rester, l'ailleurs que dans une normalité bien balisée entre mariage, maternité et commerce centré sur cette normalité-là d'une certaine Loire-Atlantique. Le lieu maternel s'est paradoxalement organisé comme le lieu d'où partir. Rire de la mère regardant le fils partir, le fils écrivain, le fils qui ne fait pas comme il était normal de faire dans cette région-là.

Alice Granger