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Alice GRANGER-GUITARD

A propos de Pourquoi le Brésil?, Christine ANGOT

Editions Stock.

La fatigue, l'épuisement, les crises: cela revient sans cesse dans ce nouveau roman de Christine Angot. Avant la rencontre de celui qu'elle devait rencontrer, Pierre Louis Rozynès, et aussi en même temps que leur amour qui oscille sans cesse entre l'union parfaite et la séparation. Lancinante nécessité d'écrire, écrire l'intense activité psychique comme elle se fait, comme un travail sans cesse remis en chantier, sans cesse la même chose qui revient, qui se répète, qui insiste à se répéter, et l'inquiétude énorme à ne pas pouvoir écrire, à tout effacer de ce qu'elle a écrit.

Christine Angot à tous vents exposée. Qui s'expose, on dirait qui se donne en pâture, dans cette étrange passion de se donner à manger aux appétits cruels, malsains, envieux, mais qui, avant le journaliste Pierre Louis Rozynès, semble ne pas pouvoir nommer qui la mange au point de l'épuiser. Elle attend de pouvoir identifier cette anthropophagie qui l'épuise avec un vrai nom, connu. Christine Angot se livre totalement, elle se livre par le livre, elle est à découvert, elle ne cache rien, elle est envahissante dans cette façon insistante de se livrer de manière continue, comme d'immenses vagues revenant sans cesse.

Pierre Louis Rozynès, journaliste connu, rédacteur en chef à Charlie Hebdo, est un homme solitaire, qui n'a jamais pu vivre avec aucune femme, et qui a toujours à sa disposition, pour s'écarter, se séparer, l'alibi de son travail, le bouclage de son journal, les journaux à lire chaque jour.

Il se définit comme le seul Juif qui se cache en temps de paix. Où se cache-t-il? Il a été un prématuré en couveuse pendant deux mois, depuis il aime les souterrains, l'intérieur, en somme il est encore en couveuse, là où en temps de paix il se cache. Cette couveuse, voici qu'elle s'incarne avec Christine Angot, un amour qui glisse si parfaitement, elle qui se donne si totalement comme nourriture, envahissante comme un milieu matriciel délicieusement stimulant, excitant, mais aussi enfermant, étouffant comme une chambre à gaz!

C'est quelque chose de très ancien qu'ils remettent en chantier, tous les deux.

Il est en couveuse en elle. Elle l'envahit de résonance parfaite, totale. Elle comprend à ce point-là. Elle le nourrit par tous les sens. Et elle est donc aussi totalitaire que Goebbels!

Car, en effet, ce qui les unit si parfaitement, ce qui les fait entrer en résonance d'une manière inouïe, c'est aussi ce qui les sépare. Dans cette couveuse incroyable, qui présente à nouveau un lieu secret matriciel qui se livre à lui, Pierre Louis Rozynès est comme un fœtus ou un nouveau-né qui, pour vivre, doit amorcer une désynchronisation par rapport au milieu qui le nourrit, le stimule et l'enferme aussi totalement. Il doit se séparer, pour pouvoir être un autre que celle qui l'envahit de nourriture pour tout son corps, ses sens, son intellect. Il se sépare par son travail très prenant, son meilleur alibi. Ce processus de séparation est incessant, il s'annonce par des crises, sans cesse des crises, sans cesse ils s'unissent et se séparent, c'est parfait et puis c'est étouffant, invivable. Il l'intègre en lui-même, il s'en nourrit, de Christine Angot, il accomplit sur elle un acte d'amour qui est un acte d'anthropophagie qui la laisse épuisée, telle une mère épuisée, mais si elle persiste à vouloir l'envahir, elle est Goebbels, elle est comme une mère trop possessive, totalitaire, qui l'envoie à la chambre à gaz, à la chambre qui étouffe.

Jusqu'à la fin du livre où elle se livre totalement, où elle envahit à tous vents, Christine Angot est fatiguée, épuisée. Et, tandis qu'elle dit son impossibilité d'écrire, elle écrit sans doute ce livre, où elle dit aussi que ce qu'elle écrit elle l'efface, que c'est toujours encore à commencer.

Christine Angot se donne comme nourriture, presque en pâture, elle s'expose dans cette étrange passion, mais elle, qui la nourrit? Elle est épuisée aussi parce qu'elle n'a pas de quoi se nourrir, comme s'il en restait de moins en moins, des réserves qu'elle avait. Elle les voit s'épuiser, ses réserves.

Pierre Louis Rozynès est Juif comme la mère de Christine Angot qui a, elle aussi, échappé à la chambre à gaz. Tous les deux, ils se sont décontextualisés d'un milieu menaçant, pour vivre.

Pierre Louis Rozynès s'appelle Pierre, comme le père de Christine Angot. Le titre du livre est une citation tirée d'une lettre que son père lui a écrite. Christine Angot reproduit dans son livre des lettres entières de son père. Ce qui frappe dans ces lettres, c'est que son père a l'air de lui donner la becquée, il lui apprend des choses, il fait des suggestions, il la nourrit intellectuellement. Puis il semble que l'inceste a tout brouillé. Et que la fille, devenue nourriture elle-même, squattée par son père, est restée sur sa faim.

Sa faim, elle la dit par exemple à propos de Paris où les gens, les intellectuels par exemple, ne se rencontrent pas vraiment, tout est superficiel, archi-répertorié, il ne se passe rien. Christine Angot cherche désespérément à se nourrir, comme avant l'inceste elle recevait de son père une nourriture intellectuelle, son or. Sa fille, Léonore, son amour, on dirait aussi qu'elle est celle pour qui il s'agit d'éviter l'inceste, le père incestueux, le lien fusionnel entre père et fille.

Alice Granger-Guitard

2 septembre 2002