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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Peau d'Âne, Christine ANGOT

Editions Stock.

 

D'une manière extraordinaire, dans ce court texte qui exploite le conte de Perrault "Peau d'Âne", Christine Angot semble nous dire, vous avez cru autre chose, mais non, c'est mon conte à moi, et un conte cela se termine toujours infiniment bien alors que le malheur donne l'impression de poursuivre la princesse masquée en souillon.

Peau d'Âne, c'est une parole du père, une parole extrêmement importante. Son père, en effet, la nomme ainsi. Il raconte ainsi quelque chose qui la concerne directement. Voilà pourquoi tu es née, en quelque sorte…C'est certes un grand malheur que d'être réveillée par un faux prince, dans le bois dormant, un faux prince qui la confronte à une vérité si violente qu'elle l'empêche de dormir, comme avant dans l'enfance, mais qu'elle mettra du temps à entendre. La parole du père, ailleurs nommée inceste, ou baiser dans la bouche, promet après un enchaînement de malheurs une issue très belle, avec un vrai prince, il provoque la pluie pour qu'il y ait ensuite l'arc-en-ciel et l'odeur de mouillé de la terre que la fille aime tant. L'histoire reste incestueuse, incestueuse à ne plus pouvoir dormir, aussi longtemps que la fille n'a pas compris à quoi elle sert dans le couple formé par sa mère et son père, par la Reine et le Roi.

Pendant longtemps, Peau d'Âne vit dans sa petite ville de province, et elle ne connaît pas grand-chose dans son bois dormant, sauf que tout se passe comme si elle était tout pour sa mère, mère célibataire qui, justement, n'a jamais remplacé auprès d'elle le père de sa fille, un jeune homme de la bourgeoisie, dont le nom Angot veut dire doublement dieu. Peau d'Âne vit dans une sorte de bulle, et les attentions de sa mère se stigmatisent par les vêtements de qualité qu'elle lui achète, moulants comme une peau dans la mode des années soixante. Peau d'Âne est dans cette peau de la sollicitude maternelle qui l'entoure, l'encercle, la fait sexy, colorée, cette mère toute à elle parce qu'elle n'a pas voulu remplacer le père. Elle dort, Peau d'Âne, dans ces vêtements qui lui collent à la peau, dans ces vêtements qui la contiennent entière, dans lesquels elle baigne jamais dérangée, bercée par le mimétisme par lequel dans ces années soixante une mère peut s'habiller comme sa fille, avoir sa fille comme mannequin de mode. Dans ce contexte dormant, exigu mais dormant, contexte collant comme la peau, où elle est entourée de si près que c'est comme si elle-même n'avait pas de peau, et qu'en même temps elle a toujours envie de se déshabiller de quelque chose qu'elle aurait en trop sans pouvoir, le père fait irruption ramené par la mère qui a repris contact avec lui. Jusque-là, le père c'était une photo, et les dires de sa mère racontant son milieu bourgeois, très aisé, et son érudition, son don des langues. Brusquement, il fait irruption dans le bois dormant où elle est avec sa mère, et voici que quelqu'un d'autre que sa mère la regarde, la touche, et surtout la nomme. Le lendemain, lorsqu'elle se réveille dans le bois, elle sait qu'elle ne pourra plus jamais dormir en croyant qu'elle est tout pour sa mère, et tous les arbres du bois elle les connaît, tellement de noms, tellement de choses, trop de choses, trop d'informations, trop de vérité, c'est fou. Ce trop d'informations concerne sa mère et son père, concerne la Reine et le Roi. Ce trop, trop pour elle qui croyait être tout pour sa mère tellement elle la collait comme des vêtements-peau, c'est la vérité de l'amour fou de sa mère, cette très belle femme qui éblouissait ses petites amies lorsqu'elle venait la chercher à la sortie de l'école, pour son père, dont pourtant elle ne sait pas encore comment cette mère l'a défendu et peut-être vengé. Peau d'Âne est réveillée à jamais par un faux prince, trop tôt dit-elle, parce qu'elle n'avait jamais pu se délimiter dans une peau qui soit différente de celle dont sa mère l'habillait comme une bulle. Elle n'avait jamais eu l'occasion de s'apercevoir que sa mère avait un autre amour qu'elle. Lorsqu'elle s'en aperçoit, cela se dit comme si son père l'aimait elle, incestueusement, comme il aimait sa mère. Sauf que la parole du père, la nommant Peau d'Âne, précise que non, l'inceste n'a pas lieu, c'est en vérité d'autre chose qu'il s'agit, quelque chose que la mère fait au père qui est parti, et la fille, libérée, sera enfin vraiment réveillée par un vrai prince.

Car il y a quelque chose dont Christine Angot parle à peine, sauf qu'elle dit qu'en fin de compte on n'est pas sûr que c'est un faux prince qui l'a réveillée trop tôt, on ne sait pas qui, c'est peut-être…d'avoir compris le projet de sa mère…que sa fille était peut-être une arme pour atteindre le père bourgeois parti, resté dans son milieu, si aisé alors qu'elle, la mère, si belle, n'avait pas beaucoup de moyens.

Christine Angot ne le dit pas, elle n'a pas besoin, parce que c'est le conte de Perrault qui le dit: la Reine tombe malade, va mourir. Avant de mourir, elle dit au Roi que probablement il va refaire sa vie, mais qu'il faut qu'il lui promette qu'il n'épousera en seconde noce qu'une femme plus belle qu'elle. Le Roi promet. Dans la mort de la Reine, ne faut-il pas entendre la blessure infinie de la mère de Peau d'Âne à être délaissée à son milieu par ce jeune homme qui s'en retourne à son milieu, sa bourgeoisie, sa culture? Alors, la fille Peau d'Âne symbolise cet amour qu'elle referme sur elle-même, cet amour sans espoir, sa très grande beauté n'ayant pas réussi à effacer la différence de milieu, de culture. La Reine meurt, mais le Roi, qui cherche une deuxième épouse, n'arrive pas à en trouver une qui, selon sa promesse à la Reine, soit plus belle qu'elle. Finalement, il n'y a qu'une jeune fille qui réponde exactement à ce critère, qui est plus belle que la Reine morte, que la Reine délaissée, c'est l'Infante, c'est la fille du Roi et de la Reine. Seule la fille du Roi et de la Reine a des appâts que sa mère n'avait pas. Le Roi en est amoureux fou et veut l'épouser. La mère retient son prince d'autrefois par leur fille. La Reine fait échec et mat au Roi par l'Infante. Le Roi voit dans le miroir qu'est sa fille l'amour d'autrefois pour la Reine délaissée. Maintenant, parce que le temps a passé, il peut se permettre des choses par rapport à la bourgeoisie, il peut s'écarter de l'hypocrisie. Il aimait la Reine délaissée, mais il l'a délaissée quand même. Mais la fille, l'Infante, c'est l'incarnation de la vérité de cet amour. C'est la déchirure du voile de l'hypocrisie bourgeoise. C'est tout cela que dit le père à sa fille en la nommant Peau d'Âne.

Mais Peau d'Âne est terriblement triste en apprenant que le Roi veut l'épouser. En fait, il lui donne son nom, et c'est comme le Roi dans le conte qui veut épouser sa fille. La marraine de l'Infante, qui est une bonne fée, vient au secours de son désespoir. Le Roi ne pourra l'épouser que s'il lui offre les robes qu'elle lui demande, robe de lune, robe de soleil, etc…, des robes irréalisables qu'il réussit pourtant à lui faire faire, parce qu'il a beaucoup de moyens et que grâce à ses moyens, à son or, il peut faire de sa fille sa princesse. La fille se laisse adorer par son père, elle se laisse entourer par lui, par son or, d'une peau d'or, même si c'est aussi imaginaire, c'est fabuleux, avec son père c'est comme avec sa mère, c'est de la peau, des robes de nuages, de lune, de soleil, elle est la princesse de ce père qui fait partie d'un autre milieu, qui a de l'or, et qui, vraiment, a été un âne de les quitter, sa mère si belle et elle. On entendrait presque le père le dire: j'ai été un âne de vous quitter, moi le grand bourgeois, le fils de bonne et vieille famille française, moi l'érudit qui parle trente langues, vraiment j'ai été un âne, mais un âne qui pond de l'or, alors excusez-moi, pour de l'or j'ai fait ça, vous quitter.

Il est évident que la mère de Peau d'Âne n'a pas pardonné à son prince, le père de Peau d'Âne, de ne jamais avoir pu revêtir de robe de mariée. C'est pour cela que dans ce conte, cette robe de mariée revient comme un litige meurtrier. La mère de Peau d'Âne a beau avoir apparemment vécu son statut de mère célibataire la tête haute, il n'empêche que la robe de mariée, d'une manière ou d'une autre, elle n'y a jamais renoncé, même si c'est d'une autre manière que celle-ci a été arrachée. Comme le Roi a un tel pouvoir sur sa fille, un tel pouvoir de l'habiller comme une princesse, un tel pouvoir de lui tisser sa peau sans qu'elle puisse s'en débarrasser, la marraine conseille à l'Infante de demander une robe qu'il ne pourra pas lui donner, une robe faite de la peau de l'âne qui pond de l'or et d'où il tire toutes ses ressources. C'est en peau d'âne, mais d'un âne qui chie de l'or, que l'Infante veut sa robe de mariée. Et le Roi fait tuer l'âne, la Reine mère a eu sa peau, la fille s'en habille comme d'un masque.

Avoir la peau de l'âne. Ecrire non pas comme la parole du père disait, que l'inceste finalement n'avait pas eu lieu, que le Roi n'avait pas pu épouser sa fille, mais écrire l'inceste, le faire savoir partout, quitte à ce que Peau d'Âne soit méprisée, moquée, injuriée, apparaisse comme une souillon, ne soit apparemment capable que de dire hi-han. Le principal, c'était d'avoir la peau de l'âne qui faisait de l'or, qui préférait son milieu, sa culture. Et finalement, l'âne mourut de chagrin, ne comprenant pas que sa fille avait pu s'abaisser à écrire de telles choses sur lui, sur eux, comment elle avait pu faire exploser l'hypocrisie bourgeoise en portant par l'écriture l'affaire sur la place publique.

Peau d'Âne, une fois que par le conte de Perrault elle a pu se déshabiller d'une peau pas à elle en comprenant que c'était sa mère qui avait fait sa peau à l'âne, pour mieux le garder, pour l'enlever à son autre milieu par une sorte de dégradation publique, et non pas elle, s'est en même temps faite une peau différente, une peau d'intelligence, reconnue par une femme riche qui lui offre un bracelet en or massif fermé par des vis et qu'elle n'enlèvera plus jamais. Par l'écriture qui l'a fait s'avancer comme une souillon vêtue d'une peau d'âne, cible des injures et des crachats, Peau d'Âne est quitte envers sa mère, elle s'est acquittée, elle peut dormir, la femme riche lui a offert son bracelet d'or, elle a entendu le désir fou de sa mère de faire exploser l'hypocrisie bourgeoise, et elle a aussi entendu le désir de son père de ne finalement pas prendre cela pour de l'inceste, mais seulement le fait de se vêtir d'une dernière peau d'emprunt pour mieux, masquée, faire irruption et faire entendre quelque chose par le scandale. Alors, ce n'est plus un âne dont elle et sa mère auraient eu la peau qui reste comme pauvre père, mais un Roi puissant et resplendissant venant assister au mariage de sa fille avec un vrai prince. La fille peut espérer se vêtir d'une robe de mariée. La dégradation par l'abandon par le prince d'un autre milieu, qui avait atteint non seulement la mère mais aussi la fille, qui l'avait privée d'une peau à elle et retenue dans la peau tissée sur elle par sa mère, a été réparée sur la place publique, par l'efficacité d'une écriture, qui a fait triompher de l'hypocrisie l'amour qu'avait eu un âne hors de son milieu.

Voilà ce que m'a inspiré la lecture de ce beau texte de Christine Angot, dans lequel son écriture et son intelligence des choses me semblent se transformer. Elle a réussi quelque chose de formidable.

Alice Granger Guitard

16 juin 2003