Exigence : Littérature



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A propos de La Béguine, Suzanne BERNARD
Editions Stock et Le Grand Livre du Mois.


A contre-courant nous allons, dans ce beau livre agréable à lire, jusqu'à quelque chose d'ancien, jusqu'à quelque chose d'irrationnel qui habite à l'intérieur de la Béguine. Tout commence par cet objet intérieur, qui semble vouloir envers et contre tout poursuivre son intimité dans l'éternel présent hors du monde, dans le giron naturel comme une matrice. Le climat propre au Moyen Age, la persécution par l'Inquisition, sont des matériaux extraordinaires permettant à Suzanne Bernard d'avoir accès à quelque chose d'ancien, de dire ce qui, à l'intérieur de soi, poursuit.
Persécuter et poursuivre: étymologiquement la même chose.
D'abord, cette présence de la mère, allongée, à laquelle la petite fille future Béguine est à jamais attachée. Mère morte, simple présence comme omnipotente sur la petite fille telle une matrice, et retrouvée dans la Maison du béguinage à travers d'autres femmes qui la cajolent. Cette douceur-là, à jamais. Douceur flottante du matriciel par rapport auquel le dehors, le monde, n'a aucun attrait. La Maison du béguinage est ce dedans matriciel dont la petite fille ne veut pas faire le deuil. Sire Henri, son beau-père, encore fasciné par sa femme par-delà la mort à travers la fille de cette femme qui lui ressemble tellement, contribue énormément à perpétuer l'omnipotence d'un dedans, d'un intérieur pour lequel il s'agit de poursuivre la résistance pour ne pas le perdre. Il s'agit de ne pas naître, de ne pas se mêler au monde, à l'argent, au sexe, à la mondanité. Il s'agit de revenir au temps d'avant. Peut-être comme la disparition de la mère, vécue par sa petite fille comme retour à avant. La Béguine, sachant sa mort sur le bûcher de l'Inquisition proche, quitte ses vêtements d'homme qui furent importants non seulement pour se cacher mais aussi pour manifester l'état d'androgynat propre à un idéal de vie matriciel et de flottaison qui arrive parfois avec les ravissements. La Béguine, en remettant ses habits de femme, referme la boucle, revient à sa mère, à cette présence qui l'attire si fort à contre-courant.
Avant la naissance, garçon et fille sont pareils, emportés dans une félicité flottante. Des androgynes. Fille et garçon gardant à l'intérieur d'eux-mêmes la même trace vive et omnipotente. Frère Vincent la fait vibrer d'amour presque charnel parce que, à la lettre, il incarne à l'extérieur, juste à côté d'elle, l'objet intérieur qui l'habite. La coïncidence est telle qu'elle est corporellement transportée dans l'ailleurs, dans l'avant, ceci ne fonctionnant aussi parfaitement que parce que l'impossible les sépare.
Dans cette structure que le livre nous montre, il y a deux instances masculines contradictoires. Celle représentée par Saint François et la pauvreté, qui magnifie la nature, les oiseaux, la vie à contre-courant, la recherche du Royaume perdu matriciel en se fiant à la trace vive en soi d'où jaillit la joie intérieure. Cette instance masculine se tourne entièrement vers la nature, contre la richesse du monde, pour mieux sauvegarder le matriciel, et l'état matriciel par nature invisible, comme si l'invisible était à jamais beaucoup plus puissant et désirable que le visible. L'autre instance est celle représentée par le pape Jean XXII , qui tourne vers le visible, l'argent qui le magnifie, et qui persécute les Hérétiques, les Franciscains Spirituels et les Béguines qui les soutiennent. Ce pape persécuteur, c'est comme un père qui sépare du matriciel, qui ose prétendre que le visible, en admettant la naissance, la séparation originaire, est plus désirable que l'invisible. Sire Henri est des deux côtés à la fois. Il soutient les Hérétiques, notamment par son argent, et en même temps c'est un marchand qui fait de fructueuses affaires et c'est un homme qui ne dédaigne pas le sexe. Sire Henri est la contradiction même. Il va dans les deux directions à la fois. Il est celui qui part de la mort, celle de sa femme idéalisée pour aller vers la vie, le monde. La Béguine fait peu à peu de la mort toute sa vie, à travers l'hystérie qui brûle son corps, la vérité originaire qui la tire dans son giron éternel.
La notion de persécution est très intéressante. Elle inscrit l'impossible. C'est très contradictoire, mais cette trace vive en soi d'un état perdu à la naissance, en cherchant à retrouver à l'extérieur quelque chose qui soit en adéquation parfaite avec l'objet intérieur qui est foetus en négatif de manière à dénier la séparation, fait apparaître par la force des choses l'imperfection, le fait que cela ne peut jamais être ça, de sorte que c'est presque la frustration qui est au plus proche de la vérité intime. Alors, cela persécute à la fois de l'intérieur, en ne cessant jamais d'inciter aux retrouvailles ineffables et flottantes comme un ravissement, un transport, et de l'extérieur, en étant inadéquat et même en étant interdicteur. La persécution ne sert en vérité qu'à une seule chose: dire que seule la trace vive en soi, qui chante la présence matricielle, compte. Brûler de cette vérité intérieure qui arrête, qui déclare que rien d'autre, dans le visible, ne peut valoir cette présence invisible qui ravit. La Béguine, en mettant le vêtement de femme qui représente son arrestation ( c'est aussi l'image originaire de la mère allongée la prenant dans son giron qui a arrêté depuis toujours la petite fille ) rejoint une liberté idyllique, éternelle, qui est la même que celle de Frère Vincent libre, sauvé, en Italie. Ce que la Béguine veut éviter à tout prix, alors même que son amour pour Frère Vincent risque à plusieurs moments de devenir charnel et ordinaire, c'est l'expérience du sexe qui désidéalise la femme comme représentante du matriciel ineffable d'avant. Pour préserver ce matriciel d'avant, pour rejoindre par des transports, des ravissements, cette douceur ancrée dans l'invisible et l'apesanteur, il faut dire non au sexe, à la section. La Béguine est une éternelle amoureuse de la mère qui représente le matriciel, et de ce Frère qui visibilise l'état de flottaison dont tout son corps brûle de désir.
Inutile de préciser, donc, que j'ai lu ce beau livre comme le voyage d'une petite fille au temps ancien du commencement de sa vie sur terre, au temps où son amour pour sa mère est immensément tourmenté par un père qui veut couper le cordon ombilical et tourner vers le monde visible. Le persécuteur n'existe que par rapport à cette trace vive que la petite fille a en elle, cet objet foetal qui l'habite en négatif, et dont elle s'éternise à ne pas vouloir faire le deuil, le bénéfice secondaire étant l'hystérisation du corps, le fait de brûler de cette vérité intérieure sans avoir besoin de personne.

 

Alice Granger