Exigence : Littérature



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A propos de Le vin bourru, Jean-Claude CARRIERE
Editions Plon.


Le pays de l'enfance bien sûr ne se retrouve jamais pareil même si les choses ont en apparence peu changé. Mais celui que raconte Jean-Claude Carrière est encore beaucoup plus inaccessible parce que la façon de vivre s'est partout transformée très rapidement, et les villages, les villes, la nature en même temps aussi.
C'est donc d'un autre temps, disparu, qu'il s'agit dans ce beau texte. Un autre temps qui me dit, à moi aussi, quelque chose, même si je l'ai vécu beaucoup plus tard et dans un village d'une autre région.
Un village du midi de la France, dans les années trente.
Pas de style pour les maisons. Le style languedocien est venu plus tard, comme s'il avait fallu faire entrer dans de la culture bien balisée quelque chose qui, avant, dans ce village et probablement dans chaque village de France, relevait de la fantaisie de chaque famille et surtout des besoins de chaque moment.
Ce texte rend hommage à un monde paysan regardé habituellement comme primitif . Alors que désormais chacun n'a plus qu'une seule activité, facilitée par les machines et les techniques, le paysan devait en permanence réfléchir, prendre avec agilité cent décisions chaque jour, être prompt à réagir devant les imprévus de la nature, le temps irrégulier. Activité permanente de la pensée de ces paysans. Et les enfants en prenaient très tôt de la graine, face à une nature pleine de contradictions, d'imprévus, toujours à travailler. Le travail des enfants ne se posait pas, alors, c'était dans la joie que chacun d'eux donnait des preuves de son savoir-faire acquis en regardant les adultes, et les adultes face à la nature.
Les enfants aussi ont toujours quelque chose à faire, et à faire en apprenant. Toute une question d'observation et de transmission entre générations, par laquelle les jeunes n'étaient jamais pris dans le vide et l'ennui de la jeunesse d'aujourd'hui habituée à un monde qui serait fait pour les enfants et que les adultes eux-mêmes rêveraient de réintégrer. Dans cet autre temps, il n'y avait pas un monde différent pour les enfants, même à propos de la mort.
Il n'y avait presque pas, non plus, d'images d'ailleurs, ce qui avait pour conséquence que lorsqu'il y en avait une qui faisait irruption, elle était très forte, une vraie image de l'ailleurs, qui donna envie de dessiner à l'auteur, et puis ensuite le goût de l'image et du cinéma. Nous sommes maintenant passés à la surabondance d'images, et aucune d'elle n'est plus assez forte pour introduire de l'ailleurs, et notre monde est donc fermé, uniformisé dans cette diversité-même d'images qui ne surprennent plus.
Pour les formes aussi, l'appauvrissement est évident. L'artisanat d'autrefois créait librement une infinité de formes, alors que la grande industrie les a limitées à quelques-unes, partout pareilles.
Désormais, tout le monde exige une nature qui ne mente pas, une nature pour le tourisme et les loisirs, où le risque d'accident doit être réduit au maximum, et la découverte entièrement facilitée et prévisible. La nature d'autrefois, au contraire, pouvait mentir, et il fallait chaque jour bien l'observer, décider au cas par cas.
Et l'eau, c'était de l'or, tandis qu'aujourd'hui le touriste est roi, qui ne veut que du beau temps, que du soleil.
Les rivières d'autrefois, celles où l'auteur allait pêcher avec son père, sont maintenant polluées, irrémédiablement attaquées par l'homme, ce qui était inimaginable autrefois. La nature comme égout est un phénomène nouveau.
Dans ce village d'autrefois, où le travail entretenait une distance entre les habitants, ne régnait pas la familiarité entre les uns et les autres, ni de charité organisée. Nous sommes loin de l'humanitaire d'aujourd'hui, et de l'espèce de fraternité idéale qui devrait unir tous les hommes de la terre. Des haines tenaces se transmettaient de génération en génération, et l'entraide se faisait sans sentimentalisme.
Enfin, le rôle de l'école, et de ces institutrices laïques très dévouées, pour orienter des jeunes vers un ailleurs inconnu des parents, par les livres notamment, ces jeunes devenant alors des guides pour les anciens. Les générations étaient encore en contact les unes avec les autres.

Pas de nostalgie, bien sûr, dans ce beau livre, mais sûrement la certitude que cette enfance-là a conduit à un adulte différent de ces adultes d'aujourd'hui dont tous les indices veulent faire croire qu'ils ne rêvent qu'à retomber en enfance . L'adulte qui raconte cette enfance-là ne peut pas y retomber, puisque jamais il n'y fut infantilisé.

Alice Granger