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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Le murmure des fantômes, Boris CYRULNIK

Editions Odile Jacob.

 

Certains êtres humains subissent, souvent précocement dans l'enfance, un traumatisme qui est une effroyable effraction qui détruit leur bulle affective, et qui leur font vivre une agonie psychique. Ces blessés de la vie ne pourront ensuite se développer, non pas normalement, mais en raccommodant leur terrible déchirure, que s'ils ont la possibilité de tisser, de tricoter de nouveaux liens affectifs avec des personnes leur tendant la main, cette affectivité leur offrant à nouveau un bain sensoriel vital, et si le contexte culturel, fait de personnes, en famille, à l'école, avec les enseignants, les autres enfants, leur permet de donner un sens, par des récits, à ce qu'ils ont vécu horriblement, leur offre la possibilité d'en faire une représentation d'images et de mots.

La narration, les récits, pour lesquels ceux qui écoutent sont en quelque sorte des co-auteurs, permettent de manière incessante un remaniement psychique du traumatisme, le blessé de la vie se reprenant lui-même en mains. D'où le rôle très important de l'entourage, affectif et culturel, pour ces blessés de la vie. L'entourage affectif, qui permet la construction d'un étayage sécure pour quelqu'un qui n'en a jamais eu ou en a été privé, et le contexte socioculturel, favorisent la mise en acte d'un processus de résilience, de réparation, de remaniement psychique des traces laissées par l'effraction traumatique.

La résilience: terme inventé par Boris Cyrulnik pour dire la possibilité de raccommodage des dégâts psychiques provoqués par ces traumatismes qui font que ceux qui les ont subis ne sont plus que des revenants qui, s'ils ont de la chance, pourront finalement se présenter, se raconter, s'intégrer dans la société comme des initiés revenus de l'enfer. Résilience qui a donc besoin pour s'effectuer que des liens affectifs se nouent et que le contexte socioculturel permette au blessé de se reprendre en mains par la parole, représentant par des mots et des images ce qui lui est arrivé, donnant du sens par le fait que c'est écouté alentour, par exemple quelqu'un qui se présente peu à peu comme s'en étant sorti se raccommode son identité comme un initié et n'est donc plus un vilain petit canard, il peut même devenir un paradigme pour tous les autres vilains petits canards. Et le fait de s'être pour ainsi dire raccommodé par la résilience permet alors d'aborder le cap difficile de l'adolescence et de la sexualité d'une manière plus sereine.

Je voudrais cependant donner un écho un peu plus personnel de ma lecture de ce livre intéressant de Boris Cyrulnik. Fantômes qui murmurent, agonie psychique, revenants, clivage: tout cela insiste sur quelque chose de définitivement perdu en tant que tel, de mort, quelque chose de brutalement interrompu, et la vie qui continue sera autre chose, celui qui réussira à vivre malgré tout sera marqué, ne sera pas comme les autres, sera un vilain petit canard, sera regardé arriver comme un traumatisé, donc avec une nouvelle identité, comme quelqu'un qui a définitivement perdu quelque chose que ceux qui le regardent arriver n'auraient pas perdu, lui il n'est plus comme eux. Voilà bien un deuxième traumatisme, non, d'être regardé et nommé et raconté ainsi?

Pourtant, celui qui arrive ainsi est toujours vivant! Avec une capacité psychique! C'est très différent, accueillir ce "pas comme les autres" par un "le pauvre! Le voilà marqué pour la vie!" avec toute la compassion et la générosité du monde, et l'accueillir en prenant acte de cette capacité psychique qui le maintient manifestement en vie.

C'est très différent, voir un verre à moitié vide, ou le voir à moitié plein! C'est très différent, voir venir ce blessé vers la vie, cette vie qui palpite envers et contre tout parce qu'elle fait le pari de retrouver, vraiment retrouver, autrement, ce qui est perdu, la vie comme retrouvailles, comme possibilité de mettre face à face les deux morceaux du symbole brisé, et voir venir ce blessé comme quelqu'un qui a définitivement perdu quelque chose et à qui, bien charitablement, on donnera autre chose, un remède, en étant sûr du caractère définitivement mort de celui qu'il a été, qui n'est plus qu'un fantôme le hantant.

Ces blessés dont l'entourage affectif et socioculturel dit qu'ils ont connu l'agonie psychique, ces revenants, ces fantômes, me font penser à ces êtres humains qui ont perdu un jumeau. Avant la naissance, à la naissance, ou ensuite. Jumeau, c'est ainsi que l'on appelle parfois le placenta, perdu à la naissance. Alors, chacun de nous est un traumatisé de naissance, a perdu un état antérieur mais en garde une capacité psychique, chacun de nous se retrouve avec un symbole brisé en deux.

Considérer le blessé de la vie comme différent, comme un revenant, comme quelqu'un qui a connu une agonie psychique, n'est-ce pas ne pas prendre en compte ce traumatisme originaire qu'est la naissance, cette perte, cette séparation et n'est-ce pas aussi dénier la puissance de ce qui s'est déjà constitué, avant le traumatisme, comme appareil psychique, comme capacité psychique?

Quelqu'un qui a perdu un jumeau, je suis sûre que ce ne sera justement jamais un mort pour lui, je suis sûre que vivre ce sera partir à sa recherche, et le retrouver, à l'insu de tous les gens même les mieux intentionnés, autrement, pas le retrouver comme une personne, car est-ce vraiment ça un jumeau? , mais le retrouver comme la possibilité de mettre bord à bord les deux morceaux du symbole. Non seulement ce traumatisé-là n'a pas perdu son morceau à lui de symbole, de traces psychiques, mais il fait le pari, en restant vivant, de retrouver l'autre morceau, au rythme des relations et des paroles. Son morceau, il ne le traîne pas avec lui, en se clivant, comme un fantôme! Et ceux qui lui offrent une possibilité de se raccommoder, en croyant qu'il a perdu son morceau de symbole, donc en ne songeant même pas à rapprocher bord à bord l'autre morceau qu'ils ont, font comme une mère qui donnerait à ses enfants un délicieux pain au chocolat tandis qu'au vilain petit canard venu jouer avec ses rejetons et resté pour le goûter elle donnerait un morceau de pain, même bien frais un morceau de pain ce n'est pas la même chose qu'un pain au chocolat…

Etayage affectif, sensoriel: l'autre morceau du symbole, du récipient cassé, que l'on peut appeler jumeau, retrouvé, vient se mettre bord à bord avec le morceau blessé qui se présente pour retrouver une sorte d'harmonie perdue, juste pour entretenir une foi en la vie. Savoir se présenter comme le jumeau, c'est-à-dire comme l'autre morceau du symbole, ce n'est bien sûr pas donné à tout le monde… Et cela, juste comme étayage, la gémellité comme rapprochement bord à bord des deux morceaux du symbole brisé, en se rencontrant avec l'autre pour lequel le récipient originaire aussi a été cassé. Considérer deux enfants côte à côte, et voir l'un comme un traumatisé, le pauvre, nous allons faire une bonne action, compenser ce qu'il a définitivement perdu, et voir l'autre comme bien portant, n'ayant en somme pas brisé son récipient originaire, c'est la pire des choses. Si je me souviens bien, Primo Lévi a écrit quelque part combien c'était aussi terrible que l'expérience des camps de concentration que de ne plus pouvoir écrire comme il écrivait avant d'y être emmené, ceci pour la bonne raison qu'il n'était plus qu'un écrivain, génial, des camps, que plus personne ne le considérait comme un écrivain pouvant écrire autre chose, alors que lui, il savait bien qu'il pouvait à nouveau écrire autre chose, mais cela n'intéresserait plus, l'écrivain rescapé des camps avait tant de reconnaissance et donc de bénéfices secondaires, il n'y en avait plus que pour lui, et rien pour l'autre, le jumeau en somme, celui d'avant, tenu pour mort.

Quant à Marilyn Monroe, elle n'aurait jamais été vraiment vivante, elle aurait toujours été un fantôme, parce qu'elle n'aurait jamais eu la possibilité de tisser un lien affectif sécurisant avec sa mère toujours mélancolique? Il fallait toujours la stimuler, la désengourdir, réanimer la poupée sexe symbole en somme. Mais cette façon de se retirer ne peut-elle pas aussi s'entendre à partir de quelque chose d'actuel dans sa vie, comme le traumatisme actuel d'une trop incessante pression faite sur la jolie poupée contre quoi se défendre par une dé-pression? Est-ce que le traumatisme, est-ce que l'effraction destructrice, sont toujours celui de l'enfance, ou bien ne sont-ils pas à nouveau et sans cesse dans le présent, l'alentour qui la regardent d'une certaine façon, l'identifie à un sexe symbole ou à une traumatisée ou à une pauvre fille sans cervelle, et Marilyn l'otage de sa beauté en même temps que jouissant de ces bénéfices secondaires? Il avait peut-être une autre Marilyn qui l'intéressait, mais qui n'intéressait personne à partir du moment où sa beauté reconnue et payante a tout accaparé et a été accaparée?

Le discours sur quelqu'un, la façon dont le contexte affectif et socioculturel parle de quelqu'un, le voit arriver ( quelqu'un qui est tout de même assez vivant pour arriver, quelqu'un qui s'est maintenu dans la vie pas seulement par les soins du contexte bien charitable), n'est-il pas lui-même un autre traumatisme, lorsqu'il nomme le "blessé de la vie", le "traumatisé", le "survivant des camps", "la pauvre fille d'une mère mélancolique", comme si la capacité psychique était à jamais altérée? Et le fameux clivage n'aurait-il pas aussi pour fonction, beaucoup plus que d'éviter de raviver une douleur ancienne insupportable, de ne pas se faire coller une étiquette sur soi par les bons sentiments des autres, leur compassion, leur charité? Il y a peut-être des blessés de la vie qui se méfient comme de la peste des gens habités de bons sentiments à leur égard, qui sentent gronder une énorme colère en eux lorsque ces personnes disent, "mon pauvre! Je vais te tendre la main!", il y a des mots bienveillants qui sont pires que tout, qui sont le traumatisme! C'est cette étiquette mise sur quelqu'un, très souvent par compassion, qui tente déjà, à son insu, d'agir sur l'appareil psychique du blessé de la vie, un plus fort aide un plus faible. Mais voir ce quelqu'un comme un faible, un marqué pour toujours, un revenant, un presque fantôme, est-ce que cela va de soi? Est-ce une parole venant de l'entourage nouveau si anodine que ça? Quand on pense au fait que l'appareil psychique d'un être humain est sans cesse remanié par le contact avec le milieu extérieur, par les paroles, les discours, une parole qui dit, toi je vois bien que tu es un traumatisé à vie mais moi, comme je suis bien, je vais t'aider à te raccommoder, est-ce que c'est anodin? Est-ce que le fait d'être resté vivant malgré le traumatisme n'est pas un indice de force, au contraire, un indice de verre à moitié plein? Face à ces blessés restés vivants, qui ne se sont pas laissés attraper par la mort, plutôt que de se focaliser sur ce qui a soi-disant agonisé ne faudrait-il pas au contraire s'émerveiller de cette capacité à vivre qui s'est maintenue et se maintient à l'évidence?

Oui, il est très intéressant, ce livre de Boris Cyrulnik. Et c'est bien de sa part de se pencher sur le cas des vilains petits canards, des blessés de la vie. Simplement, le mot "fantômes" écrit dans le titre de ce livre a provoqué en moi une viscérale colère, par-delà le fait que j'aime bien les travaux de Cyrulnik. Et viscéralement aussi je dis qu'elle est terrible, la responsabilité de quelqu'un qui voit un fantôme toujours aux côtés d'un traumatisé de la vie. Rester vivant, cela exige une incessante et intense interaction entre un appareil psychique, un corps et ses organes sensoriels, et le milieu ambiant. Voir un fantôme, c'est peut-être, quelque part, refuser cette interaction, ce rapprochement bord à bord des deux morceaux du symbole brisé. Un verre rempli à moitié, ou même au un tiers, ou même moins, il peut toujours être vu comme à moitié vide, au deux tiers vide, ou presque vide, ou bien à moitié plein, au tiers plein, plein au dixième, c'est une question de mots, une simple question de mots. Mais si vous dites que le verre est à moitié vide, vous le voyez en train de se vider, vous voyez la mort en train d'arriver, et vous, ah le Zorro compatissant et charitable, vous allez aider à mourir moins vite, à survivre dans une moindre douleur. Il y a plein de bénéfices secondaires à la clef, pour ceux qui voient toujours, face à un verre incomplet, face à un blessé de la vie, le verre à moitié vide.

Bien sûr, il y a beaucoup de traumatismes, bien réels, très graves, et donc beaucoup d'êtres humains qui y ont risqué leur vie, et beaucoup d'autres êtres humains qui les regardent revenir, et qui s'organisent pour les intégrer. Mais les mots prononcés peuvent être tellement terribles. Moi, si j'étais Marilyn Monroe, si je rencontrais en face de moi des gens me voyant toujours pas vraiment vivante et traînant un fantôme avec moi j'en serais sidérée et je n'aurais qu'une envie c'est de me tirer ailleurs.

Alice Granger Guitard

30 janvier 2003