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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Parler d'amour au bord du gouffre, Boris CYRULNIK

Editions Odile Jacob. 2004.

Quelqu'un qui a subi un traumatisme (camp de concentration, maltraitance, inceste, viol, famille pas comme les autres, regard des "normaux" sur la différence) est-il un vilain petit canard pour toujours, mort, n'en finissant pas son agonie psychique, souffrant en silence de son escarre psychique? Non, dit Boris Cyrulnik, si l'environnement, familial, culturel, amoureux, permet un travail de résilience c'est-à-dire de réparation, de reconstruction, de cicatrisation, en offrant dans la rencontre un tuteur de résilience. En somme, le tuteur de résilience, parfois à son insu, offre de l'amour à ceux qui sont au bord du gouffre. Le regard qui voit quelqu'un d'autre qu'un traumatisé à vie réduit au silence par la culpabilité, le clivage défensif, permet alors au traumatisé de commencer à parler de ce qui était impossible jusque-là, de remettre sur le métier un pan entier de son existence laissé dans l'ombre, comme mort, comme couvert d'escarres douloureuses, de recommencer à intégrer ça dans son activité psychique jusqu'à pouvoir devenir fier de ce dont il avait honte. Jusqu'à pouvoir donner un sens au traumatisme, par le récit, en trouvant le moyen de le raconter à l'autre, de le représenter, en le remaniant grâce au nouveau contexte.

D'où l'importance de cet environnement pour l'être humain, dont la structure psychique n'est jamais immobile, mais en constante transformation au gré des rencontres et dans le contexte culturel où il vit, où le regard de l'autre peut être terrible ou peut faire ressusciter. Les traumatisés de la vie ont développé une hypersensibilité à l'autre et à l'environnement, et savent au quart de tour si ça leur parle d'amour ou si ça leur parle style thénardier à Cosette.

Importance d'un milieu pouvant tutoriser un développement psychique. C'est comme pour une plante. Si vous la faites pousser en montagne, elle sera rabougrie, mais néanmoins avec sa beauté différente et vaillante, si vous la faites pousser dans la plaine, elle sera plus développée et séduisante, si vous la faites pousser sous serre et avec de l'engrais elle sera parfaite mais n'aura peut-être plus de parfum, et si vous la faites pousser dans un endroit pollué ses feuilles porteront des sortes d'escarres. Un humain, c'est pareil, le milieu que la communauté d'humains lui offre sera déterminant, et certains devront apprendre une certaine agilité relationnelle avec l'oxymore, avec la violente gentillesse qui, avec certes beaucoup de compassion, ne manquera pourtant jamais de regarder en premier cette "escarre" qui les fait différents et nous, dieu merci, normaux.

Dans nos contrées, le milieu est violemment gentil. La compassion parle certes d'amour à ceux qui sont au bord du gouffre, mais commence, justement, à établir la différence: toi tu as une différence, une tache, une race inférieure, une mère pas comme les autres, une famille pas dans les normes, une ombre te défigure, mais, tel que tu es, je m'intéresse à toi, quand même! Un traumatisé, ce "quand même", il le sent au quart de tour! La compassion réserve sa part, bien camouflée mais ultra concentrée, d'humiliation.

Boris Cyrulnik parle de l'importance de la relation affective. Plus un enfant aura pu avoir avec sa mère une relation affective sécure, plus il sera fort pour accomplir un travail de résilience, de réparation, après un traumatisme. Et un traumatisé se réparera d'autant mieux que le milieu qui l'accueillera après le traumatisme pourra lui offrir cet étayage affectif. Cet enveloppement affectif.

Mais un enveloppement maternel de type fusionnel sera négatif pour un enfant, car c'est une prison d'où il ne pourra sortir, un milieu qui ne reconnaît aucun autre milieu que le sien pour son enfant.

Donc, se profile dans ce texte de Boris Cyrulnik, peut-être, une sorte de distinction entre l'enveloppement affectif qui, s'il est trop parfait, s'il est comme un ventre gardant son enfant, est une prison, et l'étayage affectif, qui accueille des humains qu'un traumatisme a en somme jetés dehors où le risque de mort est certain, où pendant un intervalle plus ou moins grand c'est comme l'expérience de la mort, de l'agonie psychique, et ses escarres si douloureuses. L'expérience de l'absence d'enveloppement, du rien autour, du froid, de la coupure irrémédiable, de la mort qui guette. Cet intervalle du traumatisme. L'impression du sans remède. De ne pas pouvoir revenir en arrière. De ne plus pouvoir revenir à avant. Coupure de la naissance. Je suis mort là où j'étais. J'aurais été.

Ce traumatisme, ne serait-il pas comme une réitération du traumatisme de la naissance, et en ce sens, ne serions nous pas tous des traumatisés, au bord du gouffre de la vie, ayant besoin d'étayage affectif, étayage qui ne serait pas de la compétence unique des mères, mais faisant partie du devoir de solidarité de tout humain devant l'autre qui me vise au visage? Alors, lorsque l'autre surgit devant moi, en tant qu'autre il me dérange, il réitère mon traumatisme, il me déroute, il me fait bifurquer, il m'offre la chance de réorganiser mon activité psychique, réorganisation par le récit pour me présenter face à l'autre qui fête à la fois des retrouvailles et des surprises, qui ajoute un autre sens à ce qui en avait déjà ou n'avait encore jamais pu en avoir jusque-là. La rencontre amoureuse, dit Boris Cyrulnik, est comme un traumatisme, elle dérange, elle déroute, elle est une effraction, elle met en jeu deux styles affectifs qui peuvent bien s'accorder ou au contraire pousser à de forts remaniements psychiques passionnants mais semblables à des tremblements de terre.

J'ai envie de dire que, pour les traumatisés, le travail de résilience est d'autant plus difficile, le clivage comme défense demeure d'autant plus longtemps la seule manière de vivre en repoussant la douleur en faisant faire le mort à un pan entier de leur histoire, que le milieu dans lequel ils vivent en y étant hypersensibles ne reconnaît pas le traumatisme pour chacun de ses membres, faisant une différence entre l'étayage affectif, pour les vilains petits canards traumatisés, et l'enveloppement affectif pour ceux qui ont eu la chance de ne jamais subir de traumatisme! Dans le milieu, ça ne fait pas pareil! Dans le milieu, ça voit des humains avec des escarres, des zones d'ombre défigurant une activité psychique de sorte que, ce n'est pas possible, ceux-là ne pourront pas réussir avec ce qui leur est arrivé, venant de telle famille, et ça voit des humains qui sont intacts. Dans le milieu, ça voit des gens nés, c'est-à-dire pas beaux à voir avec leur traumatisme, pas enveloppés, recroquevillés, et ça voit des non nés, des enveloppés, des tout-baigne-pour-eux. Les traumatisés voient en face d'eux des humains qui refusent de voir dans leur traumatisme l'image de leur propre traumatisme de naissance, si bien que les traumatisés se sentent honteux et coupable d'être nés par ce traumatisme, comme s'ils l'avaient bien mérité, ce traitement à part! Comme si cette naissance traumatisante qui coupe d'avec la vie d'avant était exceptionnelle, honteuse, coupable!

Or, l'étayage affectif, pourtant, souvent malgré lui, fait confiance aux capacités cérébrales du traumatisé, puisque celui-ci a réussi à rester en vie, même en faisant le mort, en se taisant, en restant aux mains de l'ombre terrible, ce qui est encore une stratégie de défense. Il est encore aux commandes de sa vie, le traumatisé. Pour économiser l'énergie, pour ne pas la gaspiller dans la lutte contre la douleur, il met au point mort des pans entiers d'activité cérébrale. Mais est-il mort pour autant? A-t-il agonisé pour autant? Il attend peut-être simplement des jours meilleurs, en bon réaliste il sait très bien quand il n'a aucune chance, puisque dehors ça remet le couteau dans la plaie sans même s'en rendre compte, avec violence gentillesse parfois, et quand il y a une chance de pouvoir réparer, remanier, dire, donner un sens nouveau, et enfin réapparaître triomphant. Le traumatisé en dit long sur le milieu dans lequel il vit, il est très réaliste, par le stade où il en est de son travail de résilience.

Ne pourrait-on pas dire que dans chaque rencontre, déroutante, dérangeante, traumatisante, nous foutant dehors du point de vue de nos habitudes ronronnantes, faisant intrusion dans notre vie, si vraiment nous sommes sensibles à l'autre justement dans sa violente gentillesse, dans sa surprise tremblements de terre, dans sa façon de remettre en question notre fonctionnement mental, il s'agit d'étayage affectif, c'est-à-dire de transfert, et ensuite de la possibilité de tricoter un autre chapitre de notre histoire, en y ajoutant du sens, en remettant sur le métier des choses pas encore dites de cette manière-là parce qu'il n'y avait pas encore cette occurrence-là?

Les traumatisés ne pâtissent-ils pas, pour leur travail de résilience, de ce que les autres qu'ils rencontrent dans leur milieu environnant ne reconnaissent pas assez leurs propres déchirures, originaires et d'enfance, se croyant magiquement préservés? Des autres qui, eux, sans doute de race différente, supérieure, n'auraient jamais besoin d'étayage affectif, n'est-ce pas? Cela peut-être traumatisant, pour les traumatisés, de ne voir autour d'eux que la dénégation des traumatismes de la naissance…! Eux, ils ont besoin d'être étayés, et les autres, tellement enveloppés, ils n'ont besoin de rien, ils ont toujours emmené leur sandwich avec eux…!

L'œuvre de Boris Cyrulnik m'intéresse beaucoup, puisque bien sûr cela me parle très directement. Je pourrais très bien parler des humiliations que l'extérieur fait subir au vilain petit canard par ses paroles, ses regards, ses différences de traitements. Je pourrais très bien raconter ce silence pendant une éternité qui met au point mort toute une partie de l'histoire pour éviter que des couteaux s'empressent de venir titiller la zone sensible souvent avec de bons sentiments bien normaux. Mais je pourrais aussi dire que le vilain petit canard, il s'est toujours senti aux commandes de sa vie, qu'il savait ce qu'il faisait en mettant au point mort par le silence toute une part de son existence, que ce n'était jamais de l'agonie psychique, qu'aucune escarre ne lui faisait mal dans les zones vitales. Au contraire, le vilain petit canard, il avait une haute idée de lui-même, c'était un petit stratège capable de se taire, de se cliver, et se sentant toujours dans un état immune, pas vraiment atteignable par la méchanceté du monde. Le vilain petit canard, en silence, et dans son ombre, se marrait bien de prendre en flagrant délit ces autres, pas tachés, eux, en faire tant pour s'assurer leur enveloppement, leur dénégation du traumatisme de la naissance et de la rencontre déroutante faisant bifurquer.

L'œuvre de Boris Cyrulnik pose donc beaucoup de questions sur ce milieu peuplé d'autres, sur cette communauté humaine qui, distinguant les traumatisés comme une sorte de race à part par ses regards, sa culture, ses paroles, méconnaît gravement, à mon avis, ce que toute rencontre, toute relation, engage de travail de résilience pour chacun d'entre les humains, forcément traumatisés parce qu'ils sont nés, donc ils ne seront plus jamais enveloppés à moins que l'on métastase littéralement cette enveloppe matricielle autour d'eux, et l'affectif ne sera plus que de l'étayage. La communauté humaine, par un milieu qui est en carence de tuteur de résilience parce qu'il méconnaît cette communauté de traumatisme entre humains vraiment nés, ajoute du traumatisme au traumatisme en le regardant comme quelque chose qui n'arrive qu'à certains. Au lieu de regarder tout traumatisé comme quelqu'un ayant réitéré le traumatisme de la naissance en restant vivant.

L'autre, de toute sa hauteur, de toute sa gentillesse violente, me traumatise, fait effraction dans mon activité psychique, et me donne ainsi l'occasion inattendue, merci à lui, de raconter un nouveau chapitre de mon histoire en transformant le matériau en ma possession, si bien sûr je veux bien me dépouiller de mes habitudes enveloppantes.

Alice Granger Guitard

2 novembre 2004