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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Cher Picaro, Jacques D'ARRIBEHAUDE

Editions L'Age d'Homme. 2003.

En lisant ce journal, qui me semble vraiment être l'écriture qui convient le mieux à Jacques d'Arribehaude, je suis frappée par le fait que c'est aussi un film toujours en train d'être filmé, comme si la plume était aussi une caméra! Car c'est un journal spécial, journal d'un aventurier, d'un Picaro, où les images changent tout le temps, où rien ne les immobilise, ne les fixe, ne les sédentarise. Images en mouvance incessante. Il s'agit d'une écriture au jour le jour qui réussit à imposer le narrateur dans ce qui l'intéresse le plus, la réalisation cinématographique. Quelque chose d'invisible entraîne les images de cette vie du Picaro, les fait disparaître, pour d'autres, encore et encore, sans jamais rien qui stabilise un décor. Passion de celui qui tient la plume-caméra pour le mouvement, pour, d'une certaine manière, rester dans une bulle perpétuellement changeante. A filmer son cinéma sans fin se renouvelant.

Tout d'abord, voici un exemple de cette écriture cinématographique, à propos de Cécile, jeune Antillaise:

"Elle était là, rougissante à ma vue et ne cachant pas le plus encourageant émoi, me disant que l'appartement était vide, les propriétaires absents, riant soudain, et cachant de la main ses lèvres qui tremblaient, m'offrant de m'asseoir sur le canapé du salon, me parlant de ses études sans que je prononce autre chose que des onomatopées sur le ton de la plus vive et attentive compréhension. Je me suis levé pour regarder les livres de la bibliothèque, et elle m'a désigné un très bel album de reproduction de Renoir, et qu'elle a pris alors pour s'asseoir sans façon à mes côtés et le feuilleter avec moi sur le canapé. Je n'avais certes pas besoin de la pression aussitôt brûlante de sa cuisse pour la désirer mais à peine avais-je posé la main sur elle qu'elle a laissé choir le livre pour fondre dans mes bras et s'offrir sans réserve aucune à mes ardeurs. L'excellente et adorable fille s'est montrée aux anges dans ses transports et semblait vraiment hors du monde à voir ses yeux blancs complètement révulsés, et à entendre le son quasiment extra-terrestre de ses soupirs et gémissements d'extrême et frénétique abandon. Quelle exquise gentillesse et tendresse, ensuite, dans nos effusions! Elle m'a bien sûr confirmé qu'elle n'a jamais rien éprouvé de sérieux pour Gérard, pas plus que lui du reste!"

Caméra-plume. Caméra-sexe. Images changeantes et entraînantes dans leur mouvement au rythme des femmes disponibles, que rien de sérieux n'attache, et qui entrant dans le champ du "filmeur" se mettent en mouvement incroyablement entraînant. Beaucoup de femmes disponibles, dans ce journal, attendent d'être mises en mouvement par ce "filmeur" aventurier spécial, par lequel les images flamboient dans leur disparition. Style qui filme.

Picaro le "mal né", enfance pauvre à Bayonne, étroitesse provinciale, sexualité adolescente ne pouvant pas s'y déployer? Ou au contraire Picaro "bien né", c'est-à-dire effectivement né, ayant la sensation cruelle d'une dévastation du pays matriciel, que c'est impossible d'y revenir, que cela a été dévasté, d'où une sensibilité constamment blessée par la constatation de l'impossibilité du retour, et feu dévorant comme désir de retrouver. La guerre semble dans ce journal une métaphore de la destruction irrémédiable! Toujours restera cette impression indélébile de la catastrophe originaire, comme les destructions de la guerre, plus de lieux matriciels, lecture de la pauvreté familiale de ce point de vue, sexualité adolescente qui ne peut prendre de voie incestueuse, alors aller ailleurs, chimères de la France libre, Espagne, à 17 ans, l'aventurier ne passera pas le bac, il a une manière très très personnelle de vivre la guerre comme une catastrophe irréversible, comme un non-retour, alors que, contrairement à ses impressions à lui, l'après-guerre se voudra une réparation entraînée par la croyance au progrès, par l'idéologie, le communisme, tout cela qui, on le sent, s'oppose à sa sensation à lui d'une destruction de quelque chose, et ce n'est plus possible de croire que la dénégation puisse se réaliser! Lui, il est vraiment né, de cette prise en compte intime de la destruction! Il pourrait être un individu d'importance collective si d'autres dans son sillage pouvait prendre aussi en compte cette même destruction d'où partir!

Ici, à Bayonne, quand c'est la guerre, c'est détruit, c'est horriblement étroit, provincial, les parents sont pauvres, ils l'abandonnent en quelque sorte à la vie, à ailleurs, débrouille-toi, nous avons foi en toi, nous attendons des preuves que nous avons eu raison de croire en tes ressources, mais nous, pauvres, pauvreté métaphore de la destruction matricielle, nous passons définitivement la main, nous te donnons ce que nous n'avons pas, alors le jeune Jacques d'Arribehaude, ce qui lui ouvre l'horizon de la vie, ce sont les chimères de la France libre, l'Espagne, mais en Espagne, il connaît la prison, y attrape une hépatite qui lui empoisonnera la vie plus tard, rien ne le protège des risques! Littéralement abandonné à la vie, qui est risquée, prison, hépatite, puis tuberculose.

Mal né, ou bien né, ce Picaro voué à l'aventure, qui à la Libération ne pourra plus jamais croire que ce n'est pas détruit, ce d'où partir?

Au commencement, il y a la destruction, sensation intime de ce que signifie la guerre comme métaphore, ça c'est fini, et toujours cette sorte d'obsession chez lui de réhabiliter en quelque sorte ses parents, qui se signifie par l'achat d'un appartement pour eux et, à la fin de ce volume, l'obtention d'un diplôme permettant l'accès à l'Université de celui qui n'avait pas le bac comme cadeau à ses parents, réhabilitation comme reconnaître ce genre de parents comme ayant eu raison d'avoir eu foi en les ressources de leur fils, les reconnaître dans la métaphore de leur pauvreté comme remettre leur fils aux mains risquées et prometteuses de la vie, les reconnaître comme de bons parents car lui ayant donné ce qu'ils n'avaient pas, belle et très inhabituelle définition de l'amour. Des parents lui ayant transmis le goût basque pour l'aventure.

Ce qu'il a définitivement perdu, il faut qu'il le retrouve autrement, ailleurs, des chimères l'attirent, tandis qu'au pays, aucune compagne de même origine que lui n'est là pour lui faire économiser l'aventure. A la Libération. Guiguite, l'amour de ses seize ans, a un fiancé, et d'ailleurs il est intouchable car tubard, Alice reste inaccessible, bref tout l'environnement féminin ne cesse de lui prouver qu'il n'a pas d'autre choix que laisser toute espérance. Au sana, tel Thomas Mann, il goûte à l'ivresse de la disponibilité totale offerte par la maladie.

Disponibilité totale. La nostalgie d'une compagne avec laquelle faire sa vie se dira presque à chaque page de ce journal!

Destruction. Guerre. Non-retour. Alors, l'Afrique, le Tchad, la vie coloniale, dans le coton, alors qu'aucune compagne ne se profile pour le retenir, ni Guiguite, ni surtout Alice, le continent noir se présente comme la possibilité de retrouvailles, la possibilité de gagner un capital suffisant pour revenir vivre en France libre d'avoir à y travailler de manière débile, absurde, aliénée. Rêve d'une vie oisive et artiste, possible avec le capital qu'il va réunir en Afrique, au besoin par la fraude sur le coton, pouvoir écrire, vivre de sa plume, peindre, filmer, bref les chimères sont très prometteuses dans ce supplément de non-destruction qu'est encore l'Afrique coloniale. En Afrique, où Jacques d'Arribehaude découvre toute l'intensité d'une vie proche de la nature, et une sexualité parfaitement libre, de beaux corps de femmes noires à portée de mains, libres, offertes, enflammées, illusion que ce n'est pas encore détruit. Possibilité de filmer en acte, sur le terrain, comme c'était avant d'être détruit. Les femmes s'offrent au Blanc qu'il est d'autant plus intensément et naturellement, non sans quelques maladies vénériennes, qu'elles ont tout à gagner! Pourtant, le jeune Jacques d'Arribehaude ne ressemblent pas à ses compatriotes, il s'impose dans son étrangeté, visiblement son séjour en Afrique est autre chose, la partie intensément sensuelle qui répond exactement à ce qui était impossible à Bayonne et qu'il vient vivre écrire filmer dans ce continent noir comme un supplément, pari fou d'y vivre ce qui paraissait impossible et interdit à Bayonne! Pari fou de se restituer un capital capable d'effacer la guerre, ce qui avec elle s'est confirmé comme détruit.

Revenir en Europe ensuite, Paris, l'Italie comme les images du berceau retrouvé. Malgré la très grande attirance, Mado l'Africaine ne peut le retenir au Tchad.

Au retour, c'est le capital amassé, l'argent sensé assurer une vie oisive à vivre, une vie d'artiste, qui ne va jamais, comme par hasard, se laisser vraiment jouir! C'est vraiment incroyable! La seule chose tangible qu'il va réaliser, cet argent, c'est l'achat d'un appartement pour ses parents! Il a mis ses parents à l'abri! Comme première preuve qu'ils ont eu raison de croire en lui, en ses ressources! Reste qu'il ne peut encore leur offrir de ne plus s'inquiéter de son sort! Et toujours, aucune compagne qui pourrait être la femme de sa vie, même s'il ne cesse de l'espérer, tandis que ne manquent jamais de femmes disponibles avec lesquelles s'adonner à l'amour physique intense mais jamais capturant. L'oiseau s'en va toujours.

Donc, ce que filme ce Picaro, c'est en fait les images de la non-matérialisation de ce que devrait permettre le capital obtenu en Afrique, car ce capital, pour l'essentiel, il ne peut jamais le toucher, il n'en voit jamais la couleur. A cause de ça, jamais les images ne peuvent s'arrêter! Sur le retour d'Afrique, au lieu de miser sur des perspectives stables, confortables, voici que, très curieusement, il se laisse convaincre par un homme d'engager son argent dans des affaires au Laos, au Viêt-Nam, en Asie, censées lui rapporter beaucoup d'argent. Jacques d'Arribehaude laisse cet argent s'en aller ailleurs, aux mains d'un ami qui l'a truandé mais le mène longtemps en bateau. Des espoirs de travail l'emmènent en Asie, où il est frappé par la saleté, mais où heureusement des femmes s'offrent à des aventures érotiques. Mais bientôt, il ne peut plus continuer à croire qu'en Asie, contrairement à l'Afrique, il pourra faire de l'argent! Cela, c'est fini! Il se trouve dans ce temps de l'aventure où l'argent s'échappe, reste une promesse qui s'envole sans cesse plus loin.

Etrange épreuve! Rien de ce qu'il espérait ne se concrétise!

Les mandats promis par Georget n'arrivent presque jamais, mais la promesse permet d'avancer, ainsi de suite, courir après une chimère.

Paris est dur pour un fauché, mais pas sans charmes!

Le livre "La grande vadrouille" que Jacques d'Arribehaude semble avoir écrit pour retrouver l'inoubliable Alice! Celle avec laquelle il y aurait une communauté d'origine, Bayonne, se comprendre au quart de tour, rêver au moins d'une sœur! Et rêve de frères, aussi! D'une communauté humaine!

Amour physique avec des putains de Pigalle! D'un côté Alice, lointaine, New York, des lettres, de l'autre l'amour intense avec Aïcha, Manuela, d'autres, se demandant presque à chaque fois si c'est celle-là la compagne espérée, mais jamais, mais toujours Alice, et ainsi de suite, on dirait comme des mains de mains en mains pour l'amener à autre chose, tandis que peu à peu le capital engagé en Asie se perd.

Paris vraiment dur pour un fauché! Et des femmes pas forcément très généreuses! Manuela pas vraiment généreuse !Lui, un "divertimento"! Pas de situation! Rien pour en arrêter une! Que peut-il face à un milliardaire? Beaucoup de femmes, amour physique intense, mais des images intenses toujours en train de disparaître, filmer-vivre-écrire cela, et rester seul, fauché. Jamais aucune solution. Comme si quelque chose en Jacques d'Arribehaude lui-même s'y opposait! Une droiture, un point d'honneur, une qualité très basque! Cela reste toujours en perte, de chimère en chimère! Même si chacune des femmes fait se poser la question d'un havre de paix possible, et même Alice, en fin de compte, il peut l'avoir, mais c'est pour mieux la perdre, guéri.

Batailler dans Paris, pour se faire admettre, reconnaître, mais il ne ressemble à personne! Rien de facile! Editions de la Table ronde. Jean-Hedern Hallier, Pauvert, Leiris, René Chair, Lévi-Strauss, tableaux, mondanités parisiennes, curiosité pour le gigolo d'une nonagénaire très riche propriétaire d'une belle maison, Jacques d'Arribehaude arpente cette vie intellectuelle parisienne sans en être vraiment tout en obtenant des articles pour son livre "La grande Vadrouille", il y a des choses qui se passent autour de lui, Jean-Hedern Hallier s'intéresse à lui, à son succès auprès de ses amies de Pigalle, ses tableaux entrent aussi dans différentes situations, mais rien ne s'immobilise pourtant jamais! Des femmes, des situations, des affaires qui n'aboutissent pas, tout cela joue pour que perdure la sensation d'une chose sans remède, qu'il s'agit de guérir d'y croire, la compagne espérée ce n'est pas comme ça, ni un boulot dans le cinéma, ni vraiment d'autre boulot acceptable, même s'il peut vivoter avec quelques maigres mandats venus d'Asie et quelques boulots de lecteur de manuscrits ou d'assistant dans le cinéma.

La publication de "La grande vadrouille" est déjà quelque chose: des articles, un peu d'argent, la possibilité d'acheter un merveilleux studio, donc déjà cette chose très nouvelle, un petit quelque part, et la possibilité de faire sortir Alice de l'ombre afin que puisse se jouer peu à peu un détachement, qu'elle cesse de dominer étrangement sa vie comme s'il n'était pas encore un homme.

Finalement, il va rester, comme par hasard, avec rien, pas la compagne espérée, pas le capital pour concrétiser matériellement une vie à l'abri, non, rien de cela, mais pourtant l'apparition d'un ange gardien, la secrétaire de la Sorbonne depuis trente ans, qui, stupéfaite d'apprendre qu'il n'a pas le bac, va le pousser à travailler pour passer un examen d'équivalence. Ce sera finalement la réussite, qu'il va offrir à ses parents: pour qu'ils ne soient plus inquiets pour son sort! Avec cette réussite, possibilité de s'inscrire au cours d'ethnologie à la Sorbonne, aux Hautes Etudes, au Musée de l'Homme! Et d'être reconnu par Lévi-Strauss et Leiris! Sa blessure de n'avoir jamais eu le bac, pour cause d'être passé à 17 ans, en pleine guerre, du côté de la France libre, est enfin cicatrisée, et alors il peut s'alléger sans doute du puissant sentiment d'échec qu'il traînait depuis longtemps avec lui. Du côté du cinéma, cela commence par ailleurs à se profiler. Projet d'une émission avec Céline.

Donc, on ne peut pas dire que ce journal débouche sur une vie stabilisée, sur la figure enfin connue de la compagne trouvée, non, pas cela, mais cet examen réussi, cette porte qui s'ouvre sur l'Université, donc finalement autre chose que prévu! Peut-être enfin pouvoir dire à son père que, comme lui, il est ce basque auquel a été transmise une tradition de droiture et d'honneur. En même temps, les lambeaux restant de l'adolescence s'en vont avec l'éloignement d'Alice, qui sort enfin de sa vie. Il reste seul, mais peut-être n'est-ce plus la même chose!

En somme, ce journal génial fait la preuve vécue, écrite, filmée, que l'addiction à quelque chose d'adolescent, c'est-à-dire s'ingénier à ne pas encore perdre ce qui est déjà définitivement perdu, n'aboutit pas facilement à un sevrage, que c'est passionnant et très éprouvant, et que le feu dévorant d'une sensibilité blessée courant sans fin après un motif d'exaltation ne peut se rafraîchir peut-être que par un examen de reconnaissance, où les figures de Lévi-Strauss et de Leiris sont très importantes.

Ce journal nous offre au passage des réflexions très originales sur De Gaulle, l'Algérie, le communisme, la monarchie, le progrès. C'est sûr que Jacques d'Arribehaude ne pense pas comme tout le monde!

Livre vraiment passionnant, auteur qui se met en scène lui-même comme individu dont il reste encore à entendre qu'il a une importance collective comme jamais, pour faire un clin d'œil à Céline, et si on se mettait vraiment à le lire, à le lire dans son journal.

Aux générations qui n'ont pas connu la guerre, je veux dire ce qu'est la guerre comme métaphore, le sans retour, la perte, la catastrophe, qui ne connaissent que les promesses du progrès, de l'argent, des lendemains qui chantent, Jacques d'Arribehaude enseigne ce qu'est l'abandon aux risques de vivre, où Picaro c'est celui qui s'aventure hors de la famille, présentant une famille qui ne ressemble pas à la famille protectrice idéale d'aujourd'hui, mais une famille au sein de laquelle rien n'est possible, mais qui a foi en les ressources de son enfant pour se débrouiller ailleurs, se débrouiller voulant d'abord dire se sevrer de chimères, les laissant peu à peu aller comme des lambeaux de placenta en train de disparaître enfin, et cela peut demander beaucoup d'années! D'une certaine façon, il semblerait que Jacques d'Arribehaude a mis beaucoup d'années à cause du colonialisme africain qui lui avait permis de gagner de l'argent, cet argent capitalisé ayant longtemps entretenu le chimérique espoir d'avoir pour toujours un abri. Son addiction a pour cette raison mis longtemps à se guérir, comme la queue d'une interminable comète, mais le journal en est vraiment passionnant! Par ailleurs, une certaine image des femmes traîne aussi dans ces pages, où d'Arribehaude ne pense pouvoir trouver une compagne pour la vie que s'il a réuni les moyens, tout en rêvant cependant d'une femme qui aurait elle-même une activité… Mine de rien, dans le fait de rester fauché, n'y aurait-il pas une sorte de résistance immunitaire à accepter d'être un abri matériel pour une femme, au fait qu'une femme, ça voudrait se mettre à l'abri? Il y a si souvent dans ce journal ce regret, cette blessure, cette impuissance, n'avoir pas les moyens donc pas de compagne, et puis, alors, en contraste, voici Alice qui passe au volant de sa luxueuse voiture américaine décapotable jaune canari objet de tous les regards, puis à la fin du livre cette femme enfin vue comme capricieuse, gâtée par un riche mari, bien à l'abri justement, et ne se mettrait-il pas alors à transformer son idée d'une compagne, à espérer une femme qui saurait elle aussi ce qu'est la guerre, cette guerre comme métaphore d'un non-retour intra-matriciel, alors que cette Alice, en fin de compte, dans son luxe et avec ce mari qui en a, est une femme qui ne l'a pas intimement connue, qui se borne à en vivre la dénégation?

Lorsqu'il parle d'une compagne avec laquelle il sentirait une sorte de communauté d'origine, ne serait-ce pas finalement une communauté d'expérience intime de ce qui est représenté par la métaphore de la guerre, celle qui a marqué les gens de sa génération?

Lire vraiment cet auteur, ce serait reconnaître en chacun de nous qu'il y a eu guerre et donc non-retour possible, que ceci est une métaphore de la naissance, ceci très éloigné de notre époque où les nouvelles générations se félicitent en Occident de n'avoir pas connu de guerre, alors que la guerre n'est pas seulement la guerre, c'est surtout le savoir intime de ne pas pouvoir rester dans le lieu de l'enfance, dans le lieu qui serait comme un ventre, sensation d'étroitesse, d'impossibilité, la sexualité adolescente qui force, obus des désirs, etc…Je veux dire qu'on n'a pas encore pris acte, à un niveau collectif, de ce qu'est la guerre du point de vue psychique, sexuel, et que d'Arribehaude, lui, a su si bien dire, écrire, vivre, filmer, sentir. En un sens, tout ce journal est l'écriture et le film des conséquences de cette guerre, y compris le fait de s'accrocher longtemps à des chimères. Et cette guerre s'attaque aussi, comme une bombe à retardement, aux femmes, il se pourrait même que le sexe dans ce texte c'est comme des bombes par lesquelles ça saute mais cela ne reste pas…

Enfin, Jacques d'Arribehaude semble avoir une incroyable boussole, et envers et contre tout il suit une direction.

Alice Granger Guitard

12 avril 2004