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A propos de L'emprise, Régis DEBRAY
Editions Gallimard.



Cher Régis Debray,

Votre nouveau livre n'est pas seulement intéressant en lui-même, mais aussi par les réactions qu'il suscite, de la même façon que votre séjour et reportage sur le Kosovo en suscitèrent.
Cette impression: attaquer pour être attaqué, dans la certitude d'être attaqué, voire d'être rejeté. Le contraire du paranoïaque, qui tire parce qu'il est persuadé qu'on lui tire dessus.
Une contradiction: devoir presque la vie aux médias (autrefois), jouir grâce aux médias et à votre célébrité d'un temps de parole enviable donc résider dans un certain ciel, et en même temps presque tout faire pour que ces médias manifestent une réaction d'intolérance à votre égard, une réaction de rejet. Rejet immunitaire du corps étranger, par tout un réseau médiatique dont vous montrez que la cohésion se fait par le mot d'ordre de l'humanitaire. Cette sorte spéciale de rejet immunitaire qui aboutit à la naissance. Vous êtes dans le ciel médiatique et en même temps on dirait que vous faites tout pour en tomber, pour en chuter. Contradiction.
Comme si le médiologue que vous êtes se préoccupait, essentiellement, et pour lui-même, pour la qualité de sa vie, du rapport aux choses qui font signe sur la terre où nous habitons à partir de notre naissance. Votre hantise: la disparition du médium au profit du médiatisé, du spectaculaire, de l'économique, des choses nécessaires au bien-être et auxquelles tous les humains de la planète devraient avoir droit. Vous restez révolutionnaire dans votre conscience aiguë que le médium est en voie de disparition dans cette emprise du médiatique, ce qui vous est intolérable.
Le médiologue que vous êtes se dit peut-être qu'il faut tomber du ciel du deuxième temps des signes, temps religieux, pour pouvoir s'orienter vers le troisième temps, symbolique, dans lequel une référence originaire intérieure, inscrite par sa perte, va servir pour aller vers autre chose et en mesurer la qualité à chaque fois ( une valeur que chacun a en soi, singulière, particulière, et non pas universelle comme dans une société planétaire uniformisée où ce qui est bien pour chacun lui est dicté comme dans un programme ).
Votre livre est un reportage intelligent sur le temps religieux des signes. Temps de l'idolâtrie, du fétiche. Vous parlez de la religion des droits de l'homme, de l'humanitaire. Au bien, lié au triomphe de l'économie, chaque homme de la planète y a droit. Ce bien, ce bien-être, la vidéosphère le montre, le programme c'est de faire le bien de tous, et les médias sont là pour montrer aux yeux de la conscience planétaire ceux qui n'en jouissent pas, par faute de guerres, de dictateurs, de famine, de non information, de pauvreté, etc... alors que d'autres en jouissent jusqu'à plus faim.
Un temps religieux, c'est quoi? C'est un temps qui prend acte de la perte originaire qui marque chaque humain à sa naissance, et qui prend aussi acte que celui-ci ne peut plus trouver dans les signes qui l'entourent des indices du monde perdu comme si les choses étaient des parties de la chose perdue en naissant. Ceux qui se tournent vers un temps religieux ont admis que les choses retrouvées sur terre ( y compris les personnes ), ne sont plus à portée de mains, qu'ils ne peuvent plus y vivre comme si tout baignait pour eux, comme s'ils pouvaient continuer à flotter.
Religieux: pour relier. Re-lier. Rétablir le lien avec ce qui a été perdu. La perte, la séparation, a inscrit ce qui est perdu comme quelque chose de sacré. Le temps religieux est celui des choses à la ressemblance des choses perdues. C'est un monde de ressemblance. Le médiatique et l'économique, ayant inscrit comme sacrés les droits de l'homme au même bien, bien-être, créent un monde de ressemblance, dans lequel il s'agit de réaliser une colonisation totale pour le bien de tous. Logique de conquête, pour le bien. Mais aussi, logique d'uniformisation, de mise dans un programme, de conversion. Basée sur le statut de précarité des humains. Baigner dans la même émotion, partager le même sentiment, les victimes de la planète doivent pouvoir être comme nous qui jouissons de nos droits matérialisés par notre aisance économique.
Ce qui est intéressant dans ce temps de la religion de l'humanitaire, c'est cette logique libérale dont vous parlez, américaine, qui déploie son emprise en même temps que les Etats et gouvernements s'avèrent impuissants. En somme, c'est comme si, dans ce temps religieux, icônique, idolâtre, fétichiste, colonisateur et conquérant, dieu ( créateur d'un monde à la ressemblance de, instance toute-puissante capable de rendre visible l'invisible perdu, auquel on croit ) ou le père ou le chef d'Etat s'avéraient impuissants, donc abandonnaient à... On dirait que vous mettez beaucoup l'accent sur ce fait, même parfois de manière nostalgique. Le père qui abandonne. Père révolutionnaire, Président qui met en retrait, tous ces Seigneurs suspendus aux sondages... D'un côté Dieu abandonne, de l'autre le bien-être économique gagne en puissance, en pouvoir programmateur et uniformisant, par le réseau médiatique et ses prêtres convaincus que les droits universels des hommes à leur bien-être parfaitement défini est sacré et à matérialiser. Là où la foi en un créateur tout-puissant capable de créer un monde ressemblant conduisait à quelque chose de limité, comme si le royaume n'arrivait jamais à être de ce monde-ci, la foi en les droits de l'homme et en l'économie s'avère effectivement une ouverture sans précédent. C'est vrai que le bien-être des gens s'améliore, que même les malheureux sont informés de leurs droits et tendent vers la réalisation de désirs qui vont profiter au marché. D'un autre côté, par l'uniformisation des besoins et des goûts que cette globalisation par voie médiatique implique, chaque humain se ferme à ce qu'il y a d'absolument singulier et particulier en lui, qui appartient à sa culture, à son histoire, à son pays. L'ouverture sans précédent conduit, comme vous l'écrivez, à une fermeture également sans précédent. Et à une intolérance très grande. Intolérance au dissident, à l'étranger qui ose dire son désir d'autre chose que tout ce qui lui est présenté pour son bien, que toute cette totalité bienveillante.
Les médias s'emparent des faits, les montrent pour attiser l'émotion. Ces faits sont la plupart du temps des manquements, si possible gravissimes, aux droits de l'homme. Souvent, c'est comme par hasard par la faute de gouvernements non démocratiques, de dictateurs, donc toujours cette impuissance du dieu créateur ou bien son caractère sanguinaire. En fait, les médias-prêtres au service de la religion des droits de l'homme qui a colonisé toute la planète montrent que l'emprise médiatique a vraiment matérialisé, même dans ses manques et pour les victimes, le religieux comme lien au monde perdu. Celui-ci est vraiment matérialisé, par voie économique, les gens sont vraiment reliés à un monde presque matriciel, où tout est dicté pour eux. Et en même temps, ce qui est intéressant c'est qu'à cause de cela, à cause de la fermeture à quelque chose d'absolument singulier en soi, qui se perd dans la globalisation des goûts et des habitudes, la satisfaction libérale des droits de l'homme de cette manière-là pourtant importante s'avère intolérable. C'est comme si chacun des habitants de cette planète, y compris les victimes constamment bombardées par les images de bien-être uniformisé qui font ingérence dans leur vie où que ce soit, à un certain point et au bout de leur contradiction, ne pouvait plus tolérer d'être coupé d'une certaine mémoire en soi, d'une certaine unité de mesure en soi qui, en se mettant bord à bord avec les choses du dehors, ne va pas apprécier de la même manière que tout le monde ces choses retrouvées. A un certain point, il devient urgent de tomber du ciel de cette religion des droits de l'homme pour ne pas perdre cette richesse en soi qui fait chacun différent des autres.
Ce que, il me semble, vous montrez très bien pour vous-même.
Là où la religion des droits de l'homme, sans doute indispensable pour un temps qui est celui du deuxième temps des signes, prône un englobement dans le monde uniformisé de la ressemblance, un branchement comme par un cordon ombilical à un monde archaïque de pas-vraiment-né ( se connecter, se brancher, surfer, flotter ) vous mettez l'accent sur la perte, la chute. Pour vraiment naître, il faut perdre, irrémédiablement, sortir des deux temps de la dénégation de la perte, pour que ce qui est perdu soit aussi ce qui oriente vers autre chose et permette de juger de sa qualité enrichissante. Le vrai médium n'est-il pas celui qui a cette trace, cette mémoire unique inscrite en lui et qui le tourne vers les autres choses, qui sont véritablement des symboles, y compris les personnes. Le médium, celui qui a une réaction immunitaire de rejet contre ce qui fait son bien global au ciel parce que c'est aussi la perte de ce qu'il y a de précieux et d'unique en lui-même, peut prendre un relief exemplaire dans la communauté humaine justement parce qu'il ne renonce pas à sa singularité même si la globalité planétaire lui est douillette.
Alors, que serait un vrai reportage? La parole à Dante. Le poète, en tombant du ciel, creuse l'enfer et fait jaillir côté sud la montagne du purgatoire. En descendant en lui-même, ce qui est possible parce qu'il s'est détaché du ciel global, du consensus économique, ayant pour guide Virgile à savoir une sorte de père qui ne l'a pas maintenu au ciel, le poète fait un reportage en enfer d'abord, qui n'est pas l'enfer des autres mais celui de l'infantilisme que ceux qui y sont éternisés ont en eux. Ce dont il est témoin, ce ne sont pas des faits qui dénoncent des manquements aux droits universels de l'homme, mais de ce que les hommes sont prisonniers, éternisés, dans leur volonté de dénier la perte, la séparation originaire, donc de se laisser dicter comme à des foetus ce qui est bien pour eux. Le véritable manquement aux droits de l'homme, c'est la volonté globale, asservie au triomphe économique qui gagne le maximum en prévoyant totalement les besoins des gens, de maintenir les humains dans une structure psychique infantile.
Ce temps de la religion des droits de l'homme n'est peut-être pas si négatif que cela. La contradiction est indispensable lorsqu'elle se vit jusqu'au bout. Il faut vivre jusqu'au bout cette sorte de drogue du bien-être corporel articulé à un ronronnement psychique parce que les images et les idées toutes faites épargnent de penser, pour arriver à l'intolérable, à la révolte intérieure. Comme quoi le meilleur de la religion de l'humanitaire c'est le rejet immunitaire de tout ce qui est programmé pour notre bien. A condition, justement, de s'apercevoir en le vivant que ce qui se présente de l'extérieur comme notre bien, notre état idyllique de flottaison émotionnelle, c'est ce qui nous empêche de vivre, c'est ce qui nous exile de nos richesses immémoriales. Alors, il est possible de se couper de la colonisation, de tomber du ciel.
Un troisième temps des signes. Qui s'inaugure par l'allégorie, c'est-à-dire apparaître irrémédiablement séparé, en en ayant fait le deuil, de cette part en soi qui s'éternisait à vouloir vivre comme avant la naissance, où tout baignait, où tout nous était donné pour notre bien, justement cet idéal de l'humanitaire. L'allégorie, parler autrement, ou l'art de savoir ce que la grâce doit à la pesanteur, ce que le haut doit au bas, ce que la séparation pour la vie doit à l'intolérable d'un enfermement dans un monde où tout est préparé pour notre bien et dans lequel il n'y a qu'à flotter en s'en remettant entre les mains de toute cette toile qui veille sur nous.
Un temps de retrouvailles. Encore à inventer.

Bien amicalement

Alice Granger