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A propos de i.f., Régis DEBRAY
Editions Gallimard.



C'est, dans ce livre, le médiologue Régis Debray qui s'interroge sur l'aspect terminal de l'intellectuel français, au moment où cette élite atteint son crépuscule dans un médiatique coucher de soleil.
C'est en effet la transformation du médium, le passage de la graphosphère à la vidéosphère, l'ère de la communication, qui ont signé la lente modification régressive de l'intellectuel.
Le médiologue, c'est celui qui reconnaît l'importance du support de la transmission, des moyens mis à la disposition des fins. En l'occurrence, si l'intellectuel c'est celui qui veut avoir une influence sur le peuple, celui qui établit un pont entre le savoir et l'opinion, entre les grands esprits et les petites gens (Saint Simon en 1821 inventa le terme " intellectuel " et les intellectuels se mobilisèrent avec les industriels pour renverser une organisation féodale), celui qui se sent donc investi d'une mission révolutionnaire qui le distingue comme faisant partie de l'élite, l'action de cet intellectuel est absolument dépendante des moyens de transport de son influence, c'est-à-dire le développement industriel, les moyens de communication, et surtout les journaux. L'intellectuel original (i.o.), celui qui est né avec l'Affaire Dreyfus, était contemporain d'une société dans laquelle il y avait le peuple, les paysans et les ouvriers, ainsi que, peu à peu, des organisations syndicales et ouvrières. L'intellectuel pouvait se constituer en élite à travers leur influence visant à libérer de manière révolutionnaire la vie du peuple contre une organisation féodale ayant dépassé sa date de péremption. Le média permettant la transmission de l'influence, et créant une opinion en faveur des intellectuels, une opinion qui produit en retour un état d'élection pour la poignée d'intellectuels, ce média c'est la graphosphère, ce sont les journaux et tous les moyens de communication (chemin de fer) qui permettent leur diffusion. Il n'y a pas encore de représentation, de scène visible de cet état d'élection, qui puisse faire publicité dictant aux petites gens une vie où tout baigne. Ce média, la graphosphère, l'intellectuel original peut le maîtriser, des intellectuels pouvant par exemple engager leurs économies pour faire un journal. En quelque sorte, sa puissance ne lui échappe pas encore. Ce média n'a pas encore le pouvoir de transformer ce sur quoi il exerce son influence, c'est-à-dire le peuple qui justifie l'action révolutionnaire que l'intellectuel original prend à son compte, dans le sillage du XVIIIe siècle, des Lumières.
L'apparition d'un nouveau médium, la vidéosphère, change complètement la possibilité d'une influence de l'élite sur le peuple. Apparition des images-sons, de la représentation impressionnante, de la magie d'un ailleurs visible désirable et presque à portée de mains si on a l'argent, qui, en matière d'influence auprès du peuple, double l'intellectuel. Le diktat des images-sons, d'une vidéosphère qui tire aussi à elle la graphosphère, prend possession des habitants du village planétaire devenant d'heureux consommateurs bien formatés ou bien, s'ils sont du mauvais côté, des gens n'ayant pas d'autre désir que de devenir d'heureux consommateurs baignant dans la société virtuelle qu'ils voient partout. Alors, il n'y a plus de peuple, il n'y a plus que des gens qui s'équivalent ou désirent s'uniformiser par le biais de la communication qui nivelle l'opinion.
L'intellectuel, en matière d'influence et de mission révolutionnaire, s'est fait doubler par ceux qui détiennent l'imprimatur et la videatur, c'est-à-dire par ceux qui ont les moyens financiers et donc aussi publicitaires. Apparaît l'intellectuel terminal. En faisant mine d'ignorer ce qu'ils doivent au nouveau médium, ils en sont devenus la meilleure publicité en entrant dans la représentation, affichant une certaine hauteur, une certaine morgue, un train de vie enviable, le bon goût.
Ce nouveau médium a fait de cette élite une aristocratie baignant dans ses conforts. Les intellectuels font pour chaque événement, dont ils estiment pouvoir dire quelque chose hâtivement, l'économie d'une vraie enquête sur le terrain et d'une étude historique par leurs idées et leurs mots. Ils sautent sur les nouvelles car elles sont les occasions d'entrer sur scène comme défenseur bien visible du Bien et des victimes,. Narcissisme moral qui paie bien, belles opérations de marketing.
Cette nouvelle aristocratie qui jouit des privilèges que lui offre le nouveau médium, sans n'avoir plus aucune mission auprès du peuple puisque celui-ci n'existe plus, est liée à un nouveau clergé, les médias, qui, eux, font voir aux habitants de la planète l'autre monde, désirable, autre monde qui n'est plus inaccessible dans ce monde-ci comme autrefois et avec l'ancien clergé, mais au contraire est à portée de mains si on devient son propre double consommateur relié ombilicalement à ce monde virtuel qui envahit la réalité. Nouveau clergé, ces médias, parce qu'ils mettent l'autre monde qu'ils visibilisent et font entendre à portée de connexion, à portée de contagion, et c'est ainsi qu'au niveau de l'influence ils doublent l'intellectuel. L'intellectuel devient terminal. Par ce beau coucher de soleil que leur offre la représentation. Terminal, parce que sur le terrain du réel et des faits, ils ne vont plus vraiment puisque leurs idées les immunisent contre l'inattendu, le complexe, l'étranger. Tout au plus sont-ils comme Christophe Colomb qui ne sut jamais qu'il avait découvert l'Amérique parce qu'il était persuadé que la terre sur laquelle il débarqua était Cipango ou Cathay.
Lorsque Régis Debray distingue l'intellectuel français, nous entendons qu'il se réfère à la notion de révolution. Et dans ce livre, nous commençons à entendre qu'il s'agit d'une autre révolution que la française. La révolution qu'il nous semble percevoir entre les lignes de ce livre concerne l'influence qu'un homme peut avoir sur un autre homme, la nourriture qu'il peut incarner pour un autre homme, compte tenu du fait que l'élite n'existe plus parce que ce sur quoi elle pouvait exercer son influence n'existe plus?
C'est donc en devenant médiologue que Régis Debray reste révolutionnaire. En mettant en lumière le pouvoir aliénant du nouveau médium. Ce n'est plus le peuple qu'il s'agit de libérer de l'Ancien Régime. Ce sont tous ces habitants de la planète asservis volontairement au monde virtuel uniformisant leur vie pa r de lucratives opérations publicitaires et de marketing qu'il s'agit d'interpeller en parlant et en apparaissant autrement, étranger non prévu, en pariant de faire écho avec l'insatisfaction que chacun de ces gentils consommateurs trouvera en lui. Régis Debray ne renonce pas à la mission.
Cette mission révolutionnaire exige un médiologue qui reconnaisse le réel pouvoir du médium d'aujourd'hui, et donc exige aussi que l'intellectuel admette qu'il n'a plus aucune influence, plus aucune raison d'être. L'ancien révolutionnaire, l'intellectuel, doit mourir, et il faut que le cercueil soit bien cloué. Régis Debray semble intimement s'étonner, et regretter, que cet intellectuel révolutionnaire ne soit pas encore mort, même si la guérilla n'en finit pas au sein de cette élite qui s'attaque et se contre-attaque.
Dans ce livre, l'intellectuel Régis Debray cloue dans le cercueil l'ancien révolutionnaire dont il déclare la mort. Ceci pour rester révolutionnaire.

Alice Granger