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A propos de Dieu, un itinéraire, Régis DEBRAY
Editions Odile Jacob.


Dans ce livre, Régis Debray analyse avec avec érudition, comme à son habitude, la médiodépendance du Dieu du monothéisme. Ce Dieu n'est pas apparu n'importe comment, n'importe où, n'importe quand. Les caractéristiques du milieu où est né le monothéisme sont capitales. Voici un Dieu dont l'apparition, le parcours et les transformations sont dépendants du milieu (le désert mais un désert vivable, puis la Ville Sainte, puis la gentilité), des moyens de communication (la roue, l'âne, le cheval), des nouveaux modes de vie (découverte de la domestication, de l'élevage, donc possibilité de devenir nomade dans le désert), des modes de transmission (l'écriture, surtout le passage à l'alphabet d'origine phénicienne qui arrache l'écriture du monde des images (idéogrammes et pictogrammes), du local, les lettres devenant des transcriptions des sons de la langue parlée, les supports de l'écriture, papyrus et rouleau, codex, parchemin, papier, informatique), des moyens techniques (invention de l'imprimerie, des images cathodiques et numériques), des institutions ( les institutions romaines servant de modèles à l'Eglise).

Ce qui est impressionnant dans ce livre, c'est comment l'enquêteur allant sur les traces du Dieu unique en médiologue qui entend le religieux au sens médiologique et étymologique de mise en relation des hommes, question de mise en mouvement ( impliquant donc l'arrachement à un lieu de départ, ou bien l'acceptation de l'impossibilité de la remontée jusqu'à l'origine) et de médium permettant cette mise en relation ( double étymologie pour le mot « religieux » : du latin « relegere », qui veut dire rassembler les traces, et du latin « religare », relier les gens entre eux ), réussit à démontrer que ce parcours si logique se referme en boucle aujourd'hui, comme le serpent qui se mord la queue, l' « ouroboros ». C'est cette figure-là du terme du parcours qui nous semble importante à entendre, puisqu'elle représente une forme foetale enroulée sur elle-même. Au départ de cette aventure monothéiste, c'est l'arrachement, la mise en mouvement et en relation, c'est un processus de symbolisation lié à l'écriture et à l'alphabet, c'est un Dieu iconoclaste qui interdit les images puisqu'à ce moment-là il s'agit de s'arracher, de se mettre en marche, avec la promesse d'une terre de lait et de miel. A l'arrivée de cette aventure monothéiste où l'illusion religieuse qui subsiste sur notre planète dont les yeux sont rivés sur le modèle américain terre de lait et de miel c'est de ne plus croire au religieux parce qu'apparemment on n'en aurait plus besoin, c'est d'un processus inverse qu'il s'agit, une désymbolisation au terme de laquelle revient l'image dans un monde où rien n'existe s'il n'est vu. Tout se passe comme si ce qui était impossible à voir au commencement, parce que les conditions de vie des tribus sémitiques de cette époque, prises entre deux grandes civilisations, la Mésopotamie et l'Egypte, étaient très précaires entre invasions et déportations, l'impossibilité d'accès corporel au lieu édénique de l'origine, était à terme devenu possible, par les progressives transformations du milieu au sens large, comme si la technique avait peu à peu au cours de ces trois millénaires de monothéisme rendu possible la matérialisation de la terre de lait et de miel. A la suite de l'invention de l'imprimerie qui a rendu possible la Réforme, les Anglo-Saxons sont partis pour l'Amérique en quittant l'Europe comme les Hébreux avaient traversé la Mer Rouge, la déclaration américaine de 1776 étant très inspirée du Deutéronome. L'humanité s'adorant elle-même, telle le serpent Ouroboros foetalement enroulé sur lui-même, semble désormais pouvoir rester éternellement dans la donne idyllique de départ, dans un Occident orientalisé où le commencement et la fin n'existent plus ni l'impératif de mise en mouvement. L'élite de l'humanité, dont la réussite économique est le signe de l'élection, met en images planétaires une vie où elle ne manque de rien. Comme si l'incomplétude humaine avait pu être guérie par ce placebo que serait Dieu pour Régis Debray. Mais ne serait-ce justement pas au moment où le non-manque est techniquement et matériellement réalisé que le pourquoi du processus religieux peut le mieux se saisir? Régis Debray écrit à juste titre à la fin de son livre qu'on n'en a pas fini avec le religieux, et avec le spirituel ( de « spirare », « respirer », justement, alors comment passer du foetus qui flotte mais ne respire pas à un humain qui respire ?), que le Père et le symbolique vont revenir comme, nous semble-t-il entendre, l'inscription d'un interdit, comme dire que l'important c'est de s'arracher, naître, ressusciter, échapper à l'entropie liée à une terre de lait et de miel qui rend moins entreprenant, moins curieux, qui éparpille les hommes rivés à leur confort personnel au lieu de les relier, comme dire que cette entropie (diabolique, c'est-à-dire qui sépare les humains les uns des autres par trop de confort, de matérialisme) appelle logiquement la neguentropie (symbolique, de « symbollein », rassembler ce qui est épars), donc une entité extérieure et transcendante n'appartenant pas au système (on peut l'appeler Dieu, Yaweh, ou autrement, en tout cas c'est une façon de donner un nom à l'indispensable de l'incomplétude originaire et inguérissable de l'être humain pour qu'il se mette en marche et en relation avec les autres humains).

Alors, que dit l'état matériel et technique de non-manque ? C'est que c'est en ne manquant de rien qu'on manque du rien, qu'on se met à l'espérer de l'extérieur, d'en haut, d'une percée dans le plafond pour respirer (spirituel), comme l'entité, ou le Père, qui va inscrire du dehors une séparation, un interdit répondant à un désir intérieur d'un coup d'arrêt à l'enfermement dans un monde féminisé, maternisé, ovoïde. Le rien ne se met-il pas à résonner comme un tonnerre de Dieu ? Ce « Rien » ne pourrait-il pas prendre la forme matérialisée, ostensiblement visible, telle une Babylone ou une Jérusalem cible de l'envie des nations, d'une terre de lait et de miel dont une minorité, telle les tribus sémitiques d'autrefois sur la terre précaire entre Mésopotamie et Egypte, serait exclue ? Et ce « Rien » que le corps des membres de ces tribus sur une terre non maternisante éprouve douloureusement ne pourrait-il pas s'incarner dans le corps en triomphe suscitant l'envie de se l'incorporer chez les déshérités ? Dans la Bible comme dans les Evangiles, il y a cette idée de quelque chose qui, en se donnant à voir (Jérusalem suscitant l'envie des nations) et à manger (l'eucharistie annoncée par la cène et un Judas qui met la main dans le plat en même temps que le Christ) cherche à se faire dépouiller, cherche à produire de l'arrachement en la provoquant pour qu'elle se fasse de l'extérieur (comme autrefois les catastrophes naturelles, les guerres, etc...). Pour que la terre de lait et de miel se dématérialise et se symbolise, et pour que le corps mis dans le tombeau de son triomphe ourobotique puisse ressusciter.

Régis Debray souligne à quel point de nos jours l'humanitaire est féminitaire au sens où on suppose que ce que désire tout le monde c'est d'être materné, c'est de ne manquer de rien. C'est aujourd'hui qu'il faut entendre le « femme qu'y a t-il entre toi et moi ? » du Christ. Cette féminisation du monde (ou mieux cette matricialisation du monde de l'Ouroboros), c'est comme le premier miracle du Christ aux noces de Cana, lorsqu'à la demande de Marie il transforme l'eau en vin, quelque chose comme la réintroduction des images et des femmes avec les premiers chrétiens que sont les Juifs hellénisés. Avec la douceur de vivre dans un pays de lait et de miel, une vie féminisée, l'eau comme l'ivresse du vin, les images qui font épouser la promesse, les élus sont comme de petits Jésus suscitant l'envie. Et s'ils suscitent l'envie anthropophagique et symbolique sur leur personne, ils s'arrachent en même temps à l'état féminisé de leur vie, à l'entropie, ils ressuscitent, et c'est une femme qui s'aperçoit la première de cette résurrection, que le Christ envoie aux frères.

Il faut encore, avec Régis Debray, souligner le rôle de l'écriture et de l'alphabet dans la naissance du monothéisme, qui ont rendu possible une aventure symbolique. S'arrachant et arrachés par les invasions et déportations à l'impossible et précaire lieu de l'origine, les tribus sémitiques ont pu grâce à l'écriture alphabétique (Mésopotamie) et au papyrus (Egypte) s'inventer peu à peu, en empruntant aux civilisations les entourant (par exemple aux Sumériens et aux Cananéens) une tradition fixée sur un rouleau et faisant la cohésion d'un peuple en mouvement. De même, les Chrétiens ( les premiers missionnaires comme Paul de Tarse, les Pères de l'Eglise, les conciles) ont fait l'histoire de Jésus-Christ et non l'inverse. L'écriture a encore étendu son rôle avec l'invention de l'imprimerie, qui a rendu possible d'échapper aux intercesseurs et à l'Eglise, de sorte qu'un jour des hommes sont sortis d'Europe comme d'Egypte, s'inspirant pour leur aventure de nouvelle traversée de la Mer Rouge directement des récits bibliques, la démocratisation de la Bible devant tout à l'imprimerie.

Même si les images de la médiasphère semblent avoir pris le dessus sur la lettre, est-ce la fin du religieux et la victoire du Progrès ? Le livre de Régis Debray répond que l'histoire n'est pas finie, au contraire.

Alice Granger-Guitard