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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le fils de l'arbre, Libar M. FOFANA

Editions Gallimard, collection Continents noirs. 2004.

Ce roman racontant le retour en Guinée de Bakari, après quarante ans d'absence, semble nous faire entendre, entre les lignes, comment cet Africain, une deuxième fois, va confirmer son choix de la France, après ce séjour au pays où deux parties s'affrontent en lui, celle éclairée par le maigre savoir glané auprès de l'homme blanc, et l'autre demeurée dans l'obscurité des superstitions ancestrales.

A 19 ans, Bakari s'était enfui de son pays pour échapper à la tradition, qui aurait ruiné tous ses projets, lui qui savait lire et écrire, et qui trouvait merveilleux les hommes blancs. Selon cette tradition, et dans la perspective de devoir remplacer son père mourant comme chef de famille, Bakari, revenant de la ville où il était resté 10 ans à apprendre à lire et écrire auprès d'un oncle célibataire auquel sa mère l'avait confié parce que la tristesse de son fils l'avait inquiétée, apprend que son oncle et son père l'ont marié à une jeune fille, Bintou, qu'il ne connaît pas, et qui a déjà un fils d'un an et demi de cet oncle. Haine de Bakari, et refus. Il va fuir.

Son père, mourant, lui dit qu'il est comme un arbre ayant besoin de racines, de s'enraciner dans sa terre, son pays, ses traditions, donc il doit rester, et cultiver cette terre. Se relier ombiliquement à cette terre. Et, comme dit l'oncle, à quoi ça sert de savoir lire et écrire, si la femme a tout ce qu'il faut.

Libar M.Fofana nous explique que dans son pays, les hommes éduquent les enfants selon les traditions, les transmettent, ont l'air d'avoir tout pouvoir sur les femmes, mais en réalité, à l'intérieur de leurs cases, ce sont les femmes qui ont le pouvoir.

En vérité, Libar M.Fofana nous démontre de manière admirable que tout s'est déterminé dès son enfance, pour Bakari. Et que, effectivement, c'est sa mère qui lui a montré la direction. Pour le premier départ, mais aussi pour le deuxième. Elle lui a ouvert ailleurs que l'Afrique, un pays merveilleux. C'est sans doute cette racine-là que Bakari a retrouvée!

Le père. Il travaillait dans une mine d'or, jusqu'à ce qu'il crache le sang. Alors, revenu au village, il s'enracine dans la religion, et devient un tyran, le jeune Bakari n'en peut plus de ce père qui a terni le quotidien, ne manifeste jamais aucune affection. C'est un père qui rêva, dans les mines d'or, de ramener un trésor, et échoua. Dès lors, c'est un mourant en puissance. Attirant à la place de chef de famille le jeune Bakari de très loin. Alors Bakari est sombre. De plus, la malédiction s'est installée dans la famille avec le frère handicapé de Bakari, Siaka, marchant avec une béquille. La légende dit que ce fils handicapé est né, dans un champ qui sera plus tard maudit, pour punir le père d'avoir conclu un pacte avec un djinn malfaisant afin de trouver le bon filon d'or. Donc, plane dans ce roman ce désir d'un trésor, un désir d'or, le rêve le plus vieux de tous les hommes dit Bakari!

Juste après avoir appris que son père et son oncle l'avaient marié en son absence, Bakari reçoit de son père mourant quelques pièces d'or, donc un trésor, contre la promesse qu'il s'occupera de son frère handicapé et travaillera la terre.

Bakari prend ces pièces d'or, mais s'enfuit, après en avoir laissé une à son frère handicapé.

Mais cet or, l'oncle aussi le convoite. Alors, il invente une histoire de vol, et fait poursuivre Bakari. Après des péripéties, finalement Bakari se fait voler cet or. Il n'a plus de trésor. Et il va finalement arriver en France, pour quarante ans.

Mais ce départ pour le pays des Blancs était déterminé depuis très longtemps. Ce roman nous montre bien que ça, il le doit à sa mère, pourtant une Africaine. Le père est un tyran à la maison, avec tout le poids étouffant de la religion, pourtant la mère, voyant son fils qui ne chante plus ni ne parle, trouve quelque chose pour littéralement l'émerveiller! Une bonbonnière, certes vide, mais ornée d'images d'hommes blancs en train de prendre le thé. Bakari en est inséparable! Le rêve! L'ailleurs! Sa mère ne s'arrête pas là. C'est à elle que Bakari doit d'apprendre à lire et à écrire! C'est elle qui l'envoie chez l'oncle Wally, en ville, qui l'initiera. C'est donc la mère de Bakari qui, très tôt, permet à son fils d'échapper à cette tradition dont le père est le gardien, une tradition qui décide d'une vie en l'absence même de l'intéressé! La mère de Bakari l'a donc, étrangement, protégé du père qui voulait ombiliquement l'enraciner! Et lui a donc indiqué une autre racine que celle de l'arbre relié ombiliquement à la terre qu'il faut travailler pour faire pousser le sorgho! Le roman indique de manière très précise que le champ symbolisant un placenta est maudit. Une sorte de superstition, au village, interdit de le travailler, lorsque, après le départ de Bakari, tous les membres de la famille sont morts, laissant ce champ à l'abandon. De retour pour quelque temps, Bakari ne le labourera que pour, finalement, recevoir, enfin, après quarante ans, le message de sa mère.

La bonbonnière offerte au jeune Bakari par sa mère, comme une promesse d'ailleurs, comme pour l'enraciner dans une autre terre, annonce Anna, la compagne française de Bakari, qui sera la flamme éclairant sa vie et la réchauffant. Un fil, qui faillit se couper lors du séjour de Bakari quarante ans plus tard en Guinée où il fut tenté de rester à cultiver son champ, relie la mère à Anna. Une femme noire à une femme blanche. Un fil qui fut d'abord une bonbonnière, puis l'écriture et la lecture, et le don d'un ailleurs tandis que le père, en quelque sorte, rendait inhabitable le présent sur la terre natale!

Lorsque Bakari revient dans son village natal, incognito, et bénéficie de la loi de l'hospitalité qui est ici sacrée à l'égard du vieux qu'il est, la question de l'or n'est pas du tout éteinte. Le village tout entier, et surtout les enfants, sont plein d'égards pour cet étranger instruit et sage. Mais pourquoi s'intéresse-t-il tant à cette femme déchue et à son fils simple d'esprit, qui vivent dans une misérable demeure de l'autre côté du fleuve, et qui effraient les enfants? C'est qu'il s'agit de Bintou, la femme à laquelle il a été marié de force, et son fils. Celle-ci, après avoir refusé de se remarier avec un vieillard, fut rejetée et alla survivre misérablement de l'autre côté du fleuve avec son fils.

Si Bakari commence à s'approcher d'eux, à parler à Youssoufou dont le cœur se réchauffe avec cet étranger, c'est que, comme le lettré du village le lui dit, quelque chose l'attend ici, qui l'a fait revenir, mais qu'il ne doit pas voir, quelque chose qui se trouve sur sa route. Chose qui l'attend depuis longtemps.

Bakari se souvient de ces choses qui appellent en silence. On les utilise pour faire revenir un parent, un mari, mais il faut les détruire quand celui-ci arrive, sinon malheur.

Qu'est-ce qui a fait revenir Bakari, qui l'attend depuis longtemps? Le désir de revoir son frère handicapé? Celui-ci est mort depuis longtemps, abandonnant sa béquille près du fleuve. Une dette envers Bintou et son fils? Retrouver une partie de lui-même?

C'est à cause de l'or que Bakari va enfin savoir ce qui l'attend depuis longtemps! Le forgeron du village, qui l'a reconnu, et un acolyte très louche, ont su que la mère de Bakari, avant de mourir, avait écrit à son fils, par l'intermédiaire d'un écrivain public, une lettre lui disant qu'elle avait caché quelque chose pour lui, un trésor, là où il sait. La lettre est en leur possession, ils savent qu'il y a un trésor, mais ignorent où, seul Bakari, qui est revenu, peut les y mener. Bakari trouve un matin la béquille de son frère contre sa porte, mise par le forgeron. Bakari se sent reconnu, et décide d'aller vivre sur son champ, qu'il va labourer et cultiver. Il découvre la lettre de sa mère plié dans la béquille, et se demande où se trouve la chose qu'elle a cachée pour lui. Puis il se souvient que cette chose qui l'attend depuis si longtemps, il ne doit pas la voir.

Ne se sachant pas épié par des yeux qui veulent voir s'il trouve le trésor, Bakari laboure son champs avec Youssoufou. Bintou, qui veut accomplir parfaitement ses devoirs d'épouse envers lui, lui fait à manger, se mettant à espérer que Bakari s'enracine vraiment ici. En fin de journée, la charrue heurte quelque chose: c'est la fameuse bonbonnière d'autrefois, qui l'attend depuis quarante ans. Mais Bakari ne va pas l'ouvrir! Il ne doit pas voir ce qui est dedans! Il l'offre à Youssoufou!

Celui-ci s'en va avec, tout heureux, mais se fait attaquer par un homme qui le tue d'un coup de couteau et s'enfuit avec la bonbonnière. C'est Youssoufou qui paie de sa vie la convoitise attisée par le trésor! C'étaient Youssoufou et sa mère Bintou qui incarnaient la tentation de Bakari de s'enraciner au pays! Bintou va mourir de chagrin. Plus rien ne retient Bakari!

Sauf que la bonbonnière a fini par délivrer son message. L'assassin a été retrouvé, et dans la bonbonnière ouverte il n'y avait que de vieux billets n'ayant plus cours! Le trésor d'autrefois, lié à la mère, n' avait plus cours! Même autrefois, c'était une boîte vide qu'elle lui offrit! Bintou et son fils, tous deux morts, symbolisent aussi la fin du lien de Bakari à sa mère. Une partie de lui s'en est allée à jamais avec sa mère.

Anna est venu chercher Bakari en Afrique, bonbonnière l'emmenant une deuxième fois en France! Mais le lien avec le village d'Afrique, où ils ont laissé des amis qui sont comme de la famille, est enfin tissé! C'est surtout le fil entre la mère et Anna qui s'est révélé! Sans doute Bakari est-il revenu bouleversé de ce séjour, avec l'impression d'un vase brisé et recollé. C'est sa mère, ce vase, ce quelque chose qui l'attendait et ne devait pas voir! Cordon ombilical coupé, mais reste une flamme qui l'éclaire et le réchauffe!

Alice Granger Guitard

5 septembre 2004