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A propos de L'horreur économique, Viviane FORRESTER
Editions Fayard.


Il n'y a plus de solution ! Il n'y a plus de travail ! Tels sont les théorèmes qui s'écrivent dans ce livre très fort, très intelligent, très batailleur aussi, de Viviane Forrester.
Ce qui nous vient tout de suite à l'esprit, en lisant ce texte sur la disparition du travail, c'est l'impression d'une civilisation en travail, comme on dit d'une femme qui va accoucher qu'elle est en travail. Avec ce crépuscule qui sonne à nos portes, tandis qu'une ère nouvelle a déjà commencé, la société occidentale est en train de rejoindre le sens du mot "occident", le soleil qui tombe.
Cette horreur économique, qui exclut un nombre de plus en plus grand de personnes dont la puissance économique n'a plus besoin, fait penser au processus allergique qui va aboutir à l'expulsion de l'enfant hors de l'utérus maternel. Ce livre nous paraît insister, avec tant de détails, surtout sur l'immense risque infanticide qui résulte de ce processus allergique. Il nous décrit la mélancolique souffrance de ces exclus, de tous ces chômeurs qui n'ont pas compris qu'il n'y a pas de solution, qu'il n'y a plus de travail, à qui la puissance économique n'a pas dit, non plus, qu'il n'y a pas de solution. L'allergie a eu lieu, elle est en acte, elle est arrivée de manière insidieuse, silencieuse, portée par le développement prodigieux de la cybernétique qui a pour conséquence que la puissance économique tire une grande partie de ses profits de spéculations internationales échappant aux différents gouvenements, des profits qui n'ont guère besoin de main-d'oeuvre pour se réaliser, ce qui a pour conséquence la dégradation irréversible du social (L'Europe est taxée d'anachronique parce qu'elle s'attarde encore dans le social), puisque le capital humain n'est plus indispensable. Le risque infanticide s'entend dans la façon dont on laisse pourrir la situation. Ce n'est pas seulement la Puissance (économique) qui laisse pourrir. Ce sont les exclus eux-mêmes qui se laissent pourrir, à travers honte, dépréciation de soi, drogue, et surtout à travers leur calme qui est page blanche où s'écrit la violence du processus de rejet.
L'envers du risque infanticide est le risque matricide. Celui-ci s'exprime à travers, par exemple, la délinquance. Cette mauvaise mère, cette mauvaise société, on va aller la piller, au risque d'être encore plus rejeté. Police, prison, école, voilà comment une démocratie moribonde s'occupe encore d'eux, de façon imaginaire, pour n'en pas finir de faire croire à une civilisation dite industrielle qui n'existe plus.
Dans cette horreur économique , où il s'avère que ceux, en nombre de plus en plus élevé, qui n'ont plus de valeur économique ne comptent plus, il nous semble que toute une mythologie du jumeau se développe presque d'une manière délirante. Mythologie du double qui, lui, fait partie du club très fermé des privilégiés qui font la gestion très libérale de l'économie mondiale comme dans une oligarchie. Cette mythologie du double se développe parce qu'il y a une sorte d'utopie économique très réelle, la seule utopie qui se soit jamais réalisée sur notre planète. Utopie, très réelle, que ce club libéral qui se partage et augmente les profits réalisés pour une grande part sur un plan virtuel. Utopie veut dire "un pays sans lieu, sans localisation". Tel, justement, le virtuel. Ce jumeau, ce double, c'est un double virtuel, avec lequel l'identification est à jamais impossible, et pourtant un double incarné. Un double dévoreur, si on pense à l'exploitation d'une main-d'oeuvre sous-payée et sans protection sociale, dans les pays du tiers-monde mais aussi dans de puissants pays industrialisés libéraux. Un double imaginaire qui incarne, à mort, ce que les exclus n'en finissent pas de vouloir être, inclus dans une matrice leur distillant des profits paradisiaque. Les exclus aussi, si parfaitement et mortellement inclus dans une rêverie de plus en plus cauchemardesque, ne veulent pas renoncer à espérer une matrice généreuse où vivre dans une calme passivité, dans une dépendance béate. Il faut dire, comme le souligne si bien Viviane Forrester, que tous les efforts de la publicité visent à montrer ce monde de délices dans lequel vit le double privilégié, monde dont l'exclu peut avoir des miettes, en tant que consommateur. La publicité semble ne pas avoir d'autre but que de retenir l'exclu dans un monde où il lui est impossible de vivre décemment.
Notons qu'on appelle aussi "jumeau" le placenta.
Ce livre remarquable, qui met en confrontation d'une part cette puissance économique libérale qui n'en a plus rien à faire de ces "superflus" dont il faut se "dégraisser", et d'autre part ces exclus tellement inclus dans cette violence calme, évoque la paranoïa. Mais une paranoÏa qui doit encore arriver à se savoir. La plus grande partie du livre décrit la façon dont, d'une manière allergique, la puissance économique perpétue une sorte de crime sur ces marginaux dont elle n'a cure. Mais le paranoïaque, c'est celui qui passe à l'acte, c'est celui qui va tirer sur ce qui lui semble tirer sur lui. Pour en arriver lui-même à ce processus de rejet , il faut d'abord que l'exclu admette que tout ce qui est autour de lui, cette civilisation où l'économie libérale laisse tant de gens sur le pavé, est mortifère, alors que jusque-là, de façon imaginaire, il n'en finit pas d'encore la soutenir par ses propres rêves. Viviane Forrester souligne très bien ce refoulement, ce refus de savoir cette vérité, à savoir qu'il n'y a plus de travail, qu'il n'y a pas de solution. C'est à cause de ce refoulement que les exclus restent en souffrance, dans la honte et l'auto-dépréciation, dans une matrice imaginaire, tenue pour idéale, choisissant de manière aberrante l'infanticide plutôt que la naissance. Choix aberrant de n'être que des morts-nés.
Pourtant, la paranoïa réussie aboutirait à une conclusion moins négative, à savoir à la naissance, même si celle-ci est d'abord un indicible traumatisme. En effet, il est tout à fait vital que cet exclu, tous ces gens embarrassants qui déparent les paysages de notre planète, amorce à son tour un processus de rejet, en miroir. Comme le paranoïaque tire sur ce qui lui semble (nous sommes dans la virtualité) tirer sur lui. Pas de naissance possible sans que cet exclu inclu ne se mette à rejeter, à être allergique à son tour. Ce processus de rejet qui aboutit à l'événement de la naissance est forcément double, l'enfant qui va naître attaque lui aussi quelque chose qui était jusque-là vital. L'enfant, par cette attaque, par cette allergie, renonce à quelque chose de mythologique, d'imaginaire, d'idéal, mais qui, dans notre désormais anachronique civilisation industrielle, était (noter l'imparfait) bien réel. Voilà levé le refoulement, le refus de savoir. L'enfant qui va naître attaque, en miroir, son jumeau virtuel, cette image de lui-même qui a été, mais qui n'est pas viable. Il attaque le jumeau, à savoir le placenta, à savoir une civilisation devenue anachronique.
Ainsi, Viviane Forrester nous conduit-elle jusqu'à ce pas indispensable pour vraiment admettre l'ère nouvelle: c'est le pas de l'intelligence, de la pensée, de la culture. Lorsque les exclus, au lieu de rester en souffrance dans la honte et l'auto-dépréciation, feront le pari de la culture, apprendront , se cultiveront, c'est-à-dire s'exerceront à penser au lieu d'être d'accord avec les monopoliseurs de la pensée qui déprécient tout ce qui est intellectuel, alors ils ne seront plus des victimes consentantes. Ils naîtront à la dignité, à l'intelligence. C'est déjà beaucoup. L'intellect, la pensée, la culture, tout cela évidemment n'est pas très coté, puisque cela n'apporte rien aux profits économiques, et en plus, les nantis n'ont pas intérêt à voir naître face à eux des personnes libres, qui en savent long, et ne se laissent plus bercer par des discours euthanasiants. Alors, la pensée, lorsqu'elle manifeste un être humain lucide, digne, est vraiment l'acte politique par excellence. Viviane Forrester le crie très fort.
Bien sûr, cet être humain nouveau-né dans une civilisation toute neuve, inconnue, extrêmement inquiétante, cet intellectuel qui n'a pas le profit immédiat pour but, ce penseur qui n'est plus la proie d'aucun chantage à l'emploi, ne va pas trouver la facilité. La bataille pour la vie reste entière. Mais au moins, sa dignité, il l'a gagnée.
Bravo, donc, à Viviane Forrester, pour cet essai aussi intelligent !

Alice Granger