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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Avidité, Elfriede JELINEK

Editions du Seuil.

Ce beau roman d'Elfriede Jelinek condense dans son histoire plusieurs investigations, qu'elle traite envers et contre tout avec beaucoup d'énergie, de force, d'obstination, encore et encore, cela semble un roman policier dans lequel on ne saura jamais si le tueur d'une jeune femme sera arrêté.

Il s'agit donc de sexualité.

Celle des hommes avec ce gendarme bien comme il faut, beau de sa personne, soucieux de sa forme, marié et père de famille, laissant sa femme s'occuper de sa maison et de son jardin parfaitement soigné pour s'intéresser à des femmes seules, possédant des biens et une maison, en état de manque, et aussi à une jeune fille bien de notre temps, qui aurait pu être mannequin, mais peut-être seulement, en fin de compte, pour lui signifier sa mort.

Celle des femmes, en attente du seul homme qu'elles veulent, en manque d'amour, prêtes à le laisser entrer de façon sans-gêne chez elle et commençant avec avidité à considérer que tout cela est à lui, prêtes à se laisser torturer, déjà comme mortes en pressentant qu'il ne s'intéresse pas à elles mais à leur maison et à leurs biens, mais ne pouvant lui refuser, en tout cas pas au gendarme de l'histoire, de commencer à lui prêter de l'argent, à lui qui a des dettes et auquel la banque hésite de plus en plus à accorder des crédits.

Sur le plan de la sexualité, le malentendu est donc total, et débouche sur la mort, annoncée, pour les femmes seules en question et ayant intéressé parce qu'elles possédaient maison et biens, et sur l'héritage de cette maison et de ces biens pour l'homme, ce gendarme. Ce gendarme, qui traite avec brutalité et sadisme ces femmes esseulées qui ont l'impression qu'elles se détériorent de l'intérieur, qu'elles sont comme une nature polluée, comme un lac artificiel dont les eaux sont mortes, comme une montagne rongée de l'intérieur qui s'affaisse dans une coulée de boue, comme une Autriche que les touristes boudent pour des raisons de boycottage politique, ne s'intéresse pas du tout à elles même lorsqu'il vient chez elles, il est même assez insensible, préfère se satisfaire tout seul, la seule chose qui compte, qu'il convoite avec une telle avidité qu'il ne sait pas d'où ça vient, ce sont leurs maisons. Leurs maisons sont à lui, il en veut encore et encore, ce n'est jamais assez, il est en fuite perpétuelle pour en trouver encore une autre, lorsqu'il y en a une en perspective, il se comporte à l'intérieur de cette maison comme à l'intérieur du corps déjà virtuellement mort de sa propriétaire comme s'il était déjà le propriétaire, comme si tout était à lui à portée de mains, comme s'il n'y avait personne pour interdire l'envahissement, l'invasion, et comme s'il ne pouvait pas se contenter de s'arrêter à habiter une maison pour toujours par manque d'une parole, autrefois, celle de sa mère, pour interdire, empêcher.

Une certaine avidité pour les biens matériels, pour les maisons, de père en fils. Une certaine tradition encore en vigueur en Autriche.

La mère du gendarme est un personnage dont il est peu question dans le roman, mais une clef sans doute pour saisir le personnage du gendarme, qui n'hésite pas à tuer une jeune fille et à la jeter dans le lac artificiel, cette eau morte, enveloppée dans une bâche verte, parce qu'elle était un témoin gênant de sa relation avec une femme seule ayant une maison et dont la mort annoncée, peut-être pas naturelle, mais un suicide, ou un accident, ou autre chose, le ferait hériter. La mère du gendarme, les derniers temps, buvait, de la piquette, elle se détériorait, se souillait, elle était très malade, elle allait vers la mort. Son fils, le gendarme, n'avait plus qu'une idée, qu'une avidité plutôt, aller chercher ailleurs ce qui était détérioré à la maison, ce qui était comme une eau morte qui s'était noyée elle-même, aller chercher une autre maison, quelque chose qui puisse rester là immobile sans se détériorer, toujours une autre, mais lui-même sans moyens donc obtenir les moyens en exploitant l'état de manque des femmes seules, aucune d'elles n'étant comme maman, mais déjà mortes en puissance comme maman, ayant déjà laissé tuer la jeune fille en elles.

Pénétrant avec un sans-gêne pollueur dans leur intérieur de femmes esseulées mais propriétaires, le gendarme est le tueur de jeune fille par excellence, celui qui tue leurs illusions en douceur en sachant appuyer sur le ganglion qu'il faut, au niveau du cou, pour que la mort soit rapide et sans violence. Parce que les hommes ne veulent que l'intérieur qui reste là immobile à les attendre, un intérieur où ils seraient seuls, avec tout pour eux, et personne pour empêcher qu'ils occupent toute la place sans aucun interdit en minant tout, les femmes qui sont déjà mortes de peur à la seule idée qu'ils puissent se détourner d'elles si elles ne répondent pas à leur désir préfèrent laisser mourir la jeune fille en elles, préfèrent laisser l'homme tuer la jeune fille en elles, cette jeune fille qui contrarierait l'avidité du gendarme à l'endroit des maisons qui doivent devenir siennes. La seule logique possible est terriblement incestueuse, et elles n'ont qu'à s'incliner, laisser saccager.

Il est question aussi de la nature polluée, des nitrates qui empoisonnent l'eau, du lac artificiel dont l'eau est morte, de la montagne rongée de l'intérieur, qui est détruite de l'intérieur, qui se venge en s'affaissant, la boue tue. Cette nature polluée, par la faute des habitants, est à l'image de cette mère de plus en plus malade, qui se détériorait elle aussi, et qui faisait craindre que l'abri qu'elle était, cette grotte d'où le gendarme n'aurait jamais voulu sortir, cette Autriche où il faisait si bon vivre, ne serait plus jamais ce qu'elle était, sauf à chercher encore et encore des maisons, c'est-à-dire cet abri d'avant, pour se prouver qu'il est encore trouvable dans une fuite en avant de plus en plus désespérée et imprégnée de mort, de sadomasochisme et de comportements saccageurs et insouciants comme si l'unique désir était de mort à l'endroit de cet abri, de cette nature, essayer de rattraper la mère s'auto-saccageant déjà pour la saccager encore plus définitivement en croyant en même temps qu'elle est immortelle.

Il est question aussi de l'Autriche, de sa politique, d'un pays boudé par les touristes.

Dans ce dernier roman d'Elfriede Jelinek, le sadomasochisme est aussi à l'œuvre d'une manière désespérée et désespérante. La mort est vraiment très forte et très vivante. Elle s'avance sous la forme de maisons, elle est sûre de l'avidité qui l'a immortalisée, l'avidité pour un abri bien matériel et par rapport auquel les personnes ont si peu d'importance. Le fils, le gendarme, a perdu l'abri, la grotte, la maison-ventre, il n'a pas les moyens de se l'acheter, il n'a que des dettes, mais il y a des femmes qui ont cet abri, cette maison, ces moyens, et en plus elles ne rêvent, à s'y noyer, à se transformer en eau morte, qu'à faire entrer dans leur intérieur-corps un homme, le seul, le bon, alors elles vont servir au gendarme à retrouver son abri, et ce qui a servi à le retrouver alors ne sert plus à rien, ça n'a plus qu'à mourir, à disparaître, comme la mère, cela n'a plus qu'à se confondre avec les murs de la maison, avec la grotte, à devenir cette matrice très matérielle, en dur, et à ne plus être un être humain, une femme esseulée transformée en maison laissée en héritage, en quelque chose enveloppant l'homme, et elle mourir, juste un accident, l'essentiel étant de passer dans la maison, cette violente métempsychose, devenir une maison. En un sens, la femme du gendarme avait compris depuis longtemps, elle qui était effectivement devenue cette maison et ce jardin confortable, cette unique occupation.

Alice Granger Guitard

2 novembre 2003