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Alice GRANGER-GUITARD

 

A propos de Le génie féminin, Hannah Arendt, Julia KRISTEVA

Editions Fayard.

 

J'ai lu en troisième ce tome premier de la trilogie de Julia Kristeva sur "Le génie féminin". Au fil de la lecture de ces trois volumes, s'ajoute à ces trois femmes géniales, Hannah Arendt, Mélanie Klein et Colette, une quatrième, Julia Kristeva. Un peu de sa biographie se lit entre les lignes, biographie au sens d'Hannah Arendt. S'annonce dans ce premier tome, il me semble, quelque chose d'une interrogation de Julia Kristeva qui se dit dans le fait que, à propos d'une femme en particulier, Hannah Arendt, femme sans enfant, c'est le mot "natalité" qui est utilisé, et non pas le mot "maternité". Hannah Arendt oppose à la solitude de "l'être jeté" heideggérien le miracle de la natalité, le miracle de chacun des humains dans sa singularité, dans sa capacité de faire entrer du renouvellement, donc une vraie révolution en soi, une source de désaliénation, de liberté, et aussi de risques, d'altération, en tout cas une suite infinie de naissances survenant dans l'espace commun des êtres humains entendu comme espace politique où n'est déniée à personne cette capacité de renouvellement, de commencement, d'introduire autre chose, donc aussi une capacité d'arracher les personnes déjà là, qui atteste de la réalité objective de cette apparition, de l'habitude. Au miracle de la natalité, de la naissance de quelqu'un, répond la capacité de qui en est témoin et qui avait faim de cette apparition d'être émerveillé, répond son acceptation d'être dérangé, d'être enseigné, d'être transformé. Cet accueil fait à l'être naissant, naissant en chacune de ses apparitions dans l'espace politique, l'espace de la vie avec les autres, ne dépend-il pas de l'état de solitude de "l'être jeté", de l'être déjà séparé, déjà, on pourrait dire, arraché, sevré, dans la déconstruction d'un état ancien, refoulé?

Pourquoi ne pas mettre en question le mot "maternité", cette expérience spécifique des femmes prises dans le cycle vital, par l'expression heideggérienne "l'être jeté"? Au crépuscule de cette maternité, racontée par Julia Kristeva comme une expérience unique où l'enfant est cet autre que sa mère sent si proche d'elle dans la fragilité devant la mort, cette maternité qui rend une femme si vulnérable, si altérée, sans qu'elle puisse vraiment s'accomplir, répond "l'être jeté", jeté dans l'erroire, arraché. Comme si cela ne pouvait pas s'éterniser ainsi, du côté de Zôê, de la biologie, du naturel, du physiologique, malgré l'attirance en abîme pour l'être si proche, comme si la mère elle-même sentait en elle un appel urgent, vital, pour que la vie se poursuive autrement, se transfère ailleurs.

Nous entendons combien Julia Kristeva a investi cette expérience de la maternité, peut-être pour enfin laisser monter l'appel vital d'une femme altérée qui, tel "l'être jeté", est dans l'attente d'une apparition, d'un génie féminin, d'un exemple vivant ayant la capacité de lui dire, de lui conter, comment poursuivre autrement, ailleurs, dans l'espace dit politique, une histoire incroyable s'originant dans la biologie. Comment s'en sortir en sauvegardant l'essentiel? Hannah Arendt, en apparaissant à Julia Kristeva comme quelqu'un qui s'est interrogé sur la question, lui répond par le mot "natalité", et par la désignation d'un autre espace, politique. La femme altérée par la maternité, ayant ainsi approché une sorte de risque de mort, peut naître, apparaître, dans cet autre espace. Pour elle aussi, dans cet espace politique qui est aussi, on dirait, une sorte de transposition, de transfert de la maternité au sens de la sauvegarde de la vie, c'est le miracle de sa naissance. De même l'enfant, "être jeté", advient dans cet espace politique des autres, à égalité avec sa mère, dans le miracle de la naissance.

On dirait que Julia Kristeva a rencontré Hannah Arendt dans cette interrogation-là, et que la lecture de la biographie d'Arendt a opéré un glissement de la fascinante maternité à la vivante natalité.

"L'être jeté": non seulement en tant que juive, et peut-être en tant que femme, mais dans son amour pour Heidegger, initié alors qu'elle avait dix-huit ans, Hannah Arendt l'a été, cet état d'arrachement, d'errance, de séparation. Mais cet "être jeté", c'est très important, cela se dit par sa fidélité pour toujours à Heidegger, car il semble que cela est à la fois un arrachement à la biologie, à Zôê, et le seul moyen d'affirmer une transcendance, d'effectuer un dédoublement, d'inscrire une barre, une cicatrice. Se déploie tout un travail de la pensée, qui opère à la fois un retrait solitaire, une désensorialisation, mais permet aussi de se construire une identité. C'est par cette importance de la pensée que Hannah Arendt reste fidèle à Heidegger. Arrachement à la biologie, à la nature, à la société ménagère et de production, désensorialisation (le corps étant alors le piège, mais le corps qui apparaît, le corps d'un "qui", de "qui est devenu quelqu'un" parmi les autres, est-ce le même corps?), dont "l'être jeté" témoigne, et cette thérapeutique qu'est la pensée, dédoublement en acte, solitaire. Mais Hannah Arendt est aussi infidèle à Heidegger, elle ne peut en rester à la solitude du "penseur professionnel", elle se tourne vers l'espace politique, s'émerveille du miracle sans cesse renouvelé des naissances dans cet espace-là, est passionnée, lisant St Augustin (sa thèse) et surtout Duns Scot, par la singularité de chaque personne, par la possibilité d'en prendre de la graine de manière inattendue, risquée, altérante, nourrissante.

On pourrait dire qu'avec Heidegger (mais avant il y avait eu son père, mort trop tôt de la syphilis, qui lui avait offert pour ses huit ans un théâtre de marionnettes, et après il y eu son deuxième mari, Heinrich Blücher, qui lui rendit en quelque sorte son théâtre des marionnettes, sa vie de comprenneuse et d'intellectuelle, son exubérance d'enfant face au miracle des naissances), Hannah Arendt a eu accès à une autre sorte d'oralité, elle s'est aperçue, à travers l'amour, qu'elle pouvait se nourrir de lui, même "l'être jeté" lui-même c'était une nourriture du point de vue de sa vie d'intellectuelle et de future apparition dans l'espace politique. Si Hannah Arendt a pu ensuite parler du miracle de la natalité, n'est-ce pas que d'abord, pour son propre compte, elle a appris qu'on pouvait se nourrir aussi, et surtout, d'une personne, de ses paroles, de ses apparitions, et ensuite, à partir de cette inaugurale apparition (incarnation?) se nourrir d'une série infinie d'apparitions, de naissances? A condition de reconnaître à chaque être humain son absolue singularité. Si on admet cette nouvelle, cette autre oralité, qui débute bizarrement par le fait d'"être jeté(e)" comme nourriture douloureuse mais vitale pour pouvoir se tourner vers un autre espace, pour s'arracher, pour inscrire cette séparation, ce dédoublement, il est logique qu'elle accorde tant d'importance au goût, pour juger de la qualité de ce "qui", de ce "quelqu'un", qui apparaît. Si ce quelqu'un, cette personne-là, c'est ma nourriture, et puis cette personne-là aussi, et ainsi de suite, c'est par le goût , cette communicabilité sans médiation, sans concept, qui semble, écrit Julia Kristeva, être la représentante du refoulement universel, et qui semble aider à penser l'appartenance immédiate à une communauté opérant dans une sensation déjà socialisée, qui me permet d'immédiatement juger, faire la différence, mesurer.

Il faut donc s'émerveiller, à la suite de Julia Kristeva, de ce goût des autres que Hannah Arendt a affirmé, a mis en acte, qui est si étranger et éloigné d'une société devenue de consommation.

Vie pensée, vie arrachée à la biologie, êtres vivants faits de monde, miracle de la natalité: en se tournant, joyeuse, vers cette vie-là, ce plaisir d'apparaître dans l'espace politique parmi tant d'autres apparitions incroyables, révolution permanente, liberté de bifurquer, il est évident qu'Hannah Arendt va aussi engager une intense réflexion sur tout ce qui l'empêche, en détruit la possibilité.

Sa passion de la singularité de chaque individu, sa singularité à elle passant par le fait d'être juive, la pousse à comprendre l'antisémitisme moderne, et les deux faces du totalitarisme (la massification, qui est aussi inhérente à la société de consommation, et le mépris de l'être humain devenu superflu).

L'antisémitisme moderne, qui a abouti à faire des Juifs les premiers humains à devenir superflus, boucs émissaires, à faire disparaître (la Shoah), se cristallise en Europe, mais c'est en France qu'il est le plus ancien. Il s'origine, selon Arendt, dans l'émancipation des Juifs à la fin du XVIIIe siècle, émancipation qui leur fait perdre leur singularité, pour n'être plus que français. Financiers de l'aristocratie, ils furent l'objet de l'antisémitisme d'une partie des Lumières. Jamais intégrés à l'Etat-nation, les Juifs eurent cependant, par exemple par la banque Rothschild, le monopole des emprunts d'Etat, mais avec le déclin de l'Etat-nation et la montée de l'impérialisme mondial, bientôt on n'eut plus besoin d'eux car des hommes d'affaires les remplacèrent, et les plus-values que Marx avait découvertes comme produites par les forces du travail rendaient superflu d'avoir recours à la richesse juive. Cette richesse juive était devenue inutile, et les Juifs des parias ou des parvenus. Des scandales financiers en Allemagne désignèrent les Juifs comme boucs émissaires parce que certains étaient banquiers. La suite: la Shoah.

La technique, la science, mais aussi…la Déclaration universelle des Droits de l'homme qui a établi l'égalité entre les hommes au prix du sacrifice de la singularité de chacun , le déclin de l'Etat-nation et l'impérialisme mondial, le déclin des religions, tout cela a sans doute, mais pour certains seulement accumulant les richesses, une sorte de "progrès" pour l'espèce humaine, presque une "animalisation", une vie "cool", mais au détriment des relations humaines, et de ce goût des autres.

Le questionnement d'Hannah Arendt sur les deux totalitarismes (communiste et nazi) fait apparaître une même double cause pour les deux: une massification des humains (tous égaux, réduits à leurs besoins, créations de boucs émissaires coupables des maux, Shoah, goulag, la pensée à éliminer) et le mépris des personnes humaines (les humains dans leur singularité ne servent plus à rien puisque l'espèce humaine est massée ailleurs, en tant que singuliers ils sont superflus, leur singularité doit être exécutée et le mépris, l'indifférence, la non curiosité, suffisent). Pourtant, Hannah Arendt, loin d'être contre ce peuple auquel la révolution a donné la parole, se réjouit de son apparition. Mais toujours par rapport au miracle de la natalité, par rapport au vivier de singularités. Elle est pour la révolution, mais permanente comme la naissance, le renouvellement, pas comme quelque chose d'institutionnalisé.

Voilà, entre les lignes, tout juste esquissée, la biographie d'une femme géniale, Hannah Arendt (et aussi Julia Kristeva), qui rencontra Heidegger à 18 ans, lui fut fidèle et infidèle toute sa vie, s'exila d'Allemagne avec la montée du nazisme, vécut quelques années en France où elle goûta fort au charme du bonheur de vivre à la française, échappa à la déportation, et s'installa finalement aux Etats-Unis. Elle fit Scandale au procès d'Eichmann, à Jérusalem, qui lui donna l'occasion de souligner cette banalité du mal notamment chez cet homme médiocre, horriblement normal, simple exécutant d'ordres.

Alice Granger-Guitard

30 juillet 2002