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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Partage de la parole/ Partage de la lumière, Daniel LEDUC

Editions L'Harmattan.

Le double titre de ce recueil de poèmes oriente tout de suite vers une certaine idée de la poésie. Mais ce partage, est-il si escompté? Y a-t-il une parole qui ne se partagerait pas, procédant du un et non pas du deux? Et une poésie déployant sa singularité, se désancrant, s'écartant?

Ceci dit, ces poèmes semblent beaux. D'une logique impeccable.

Serpenter dans une droiture: le serpent fœtal s'enroule sur l'autoroute toute droite d'une logique impeccable. Le partage, à propos de serpenter, est totalement escompté, comme celui d'un talent de poète reconnu, c'est celui de frères dans la connivence de ce serpentage, de cet enroulement fœtal. Alors, dans la certitude de partager avec les frères la parole, il peut parvenir aux sources de lumières, il peut magnifier, idéaliser la métaphore d'un acte sexuel qui est la même chose que l'état fœtal.

Métaphore de l'acte sexuel et de l'état fœtal confondus: fœtus et homme navigant sur les ombres mouvantes, sur la sinuosité aqueuse du liquide amniotique ou l'intérieur d'une femme. Avaler alors chaque mot de l'étrange qui enveloppe par cette capture plaisir, en en faisant une unique vérité. L'avaler comme s'imbiber du sang ombilical, du sang pulsant. Cette nuit étant alors un véritable état de la lumière. Ah cette vague qui ramène à la vague initiale! Fascinante vague! Les eaux et le soleil se donnent un baiser qui ramène définitivement dans le ventre, ceci d'autant mieux que les frères magnifieraient ce frère emmené en se faisant caisse de résonance d'un acte sexuel fonctionnant dans la chambre à coucher de cette poésie comme une scène primitive.

Il l'a rencontrée, elle! Ils ont prononcé une phrase commune, façon de dire cet acte sexuel, de dire que le fœtus s'est relié à sa matrice, que leur temps demeure la vague aléatoire de l'état fœtal, se sentir bercé par la vague, son pays à lui est dans ses yeux à elle, le mot dans s'écrivant avec insistance et répétition dans ces poèmes, son pays à lui est au fond de ses silences à elle. Le serpent fœtal se love dans, il plonge au fond. Et lui, réciproquement, la prend dans ses bras. Dans. Revenir dans. En écartelant, accouchement à l'envers. Les mots pour dire ce revenir dans. Le jour lève une femme qu'on dirait phallique. L'oiseau sexe se déployant dans les airs enlace de plaisir un homme. Dans. Quelque chose de phallique déployé enveloppe. Ramène dans.

L'arbre vertical s'enracine dans la même origine, le même giron, la même matrice. Comme dans l'acte sexuel, qui s'écrit dans ces poèmes comme dans la chambre à coucher d'une scène primitive qui ne tombe pas dans l'oreille de sourds, une femme est le gant de sa main à lui, et le vent par vagues épouse l'oiseau sur sa branche pluvieuse. Le corps de la vibrance, le corps fœtal, écoutera si totalement qu'il franchira les lèvres en poèmes, ces poèmes comme prolongement en scène primitive de la chambre à coucher dans son plein emploi. Ainsi, il a les yeux près du regard des autres. Comme ils sont indispensables, ces regards des autres!

Les feuilles s'agitent de jouissance, et la mémoire de ces vagues remportantes s'inscrit dans les caresses du vent.

Au-dessous de la terre, pour l'arbre vertical bien enraciné dans une telle matrice frémissante, c'est encore la terre au plus près des sources, au plus près du placenta non perdu, non décomposé.

Les jambes chancèlent de plaisir, mais la parole disant ça doit venir aux lèvres, doit venir se perdre au cœur de cette mémoire fœtale si omnipotente dans ces poèmes.

Ah l'extravagante envolée des oiseaux si bien déployés! Mes frères, soyez en connivence avec moi le poète par votre oiseau!

Oublier la parole pour une autre parole, celle que commente la nature, la matrice. Etre un printemps qui s'automne et s'hiverne dans cette autre parole, celle qui va étayer les couleurs. Idéal, unique, ce pays d'où l'on vient où l'on retourne, ce bourgeon qui implose, cette fleur avortée qu'il faut faire renaître. Sous ma feuille, mon poème, mon amour, ma matrice, tu palpites encore.

Importe le regard de l'autre, le voyeur de la scène primitive, pour que cette vague et les mots prononcés qui la disent emportent vers le repli du monde.

La parole du poète est parole fœtale, parole qui n'est que ventre passage, parole attirant le frère voyeur dans son sillage, c'est une porte qui, par le poème initiateur, s'ouvre et s'ouvre encore sur le geste d'aimer. La parole s'assure qu'il y a des témoins pour cette scène primitive. Et bientôt, par cet ensemencement reproducteur, la terre sera pleine… Le vent de plaisir s'accroche à tous ces arbres matriciellement enracinés. La pluie, celle qui mouille, a vaincu leurs doutes. Ah qu'elle est idéale cette vague qui recouvre la vague dans le remous des mots! Et cette vérité qui se fait mots pour les frères voyeurs excités mêmement, entrecoupés de nuits ardentes. Le frère est si important! En écoutant la scène primitive, il dit à celui qui est l'acteur de l'acte sexuel que pour lui aussi, dans l'excitation qui l'enveloppe par contagion, la pluie rafraîchit le ciel, et les paroles abreuvent la terre, la pluie qui mouille rafraîchit le ciel et par reconnaissance éperdue les paroles abreuvent de spermes-mots la terre. Dans cette configuration matricielle proposée en scène primitive pour les frères, le poète peut croître foetalement en sa demeure. Le dernier jour qui le parle ressemble au cri du ventre.

Le poète échange ses mots avec le flux enveloppant de son regard à elle, les matins prolongent les vagues emmenantes de l'inconscient. Le poète échange sa vie. Il est question de brise qui enlace, de rues qui s'emparent, d'histoire de la non-fin et du non-commencement, bref il est question de retourner, d'être remmener, que ça s'empare de soi, et que ça s'écrive, cet emparement, comme l'acte sexuel.

Et que le temps, alors, dialogue en nous avec l'autre temps, fœtal, dans, immobile. Mesure de l'aube dans le crépuscule. Echanger sa vie.

Et toujours, bien entendu, le frère de son antre.

Les paroles d'enfance pénètrent le derme, la mère de ce poète-là, dont la poésie obéit à une logique précise est penchée sur des mots que le père tient par la bride, métaphore de la scène primitive qui arrime à jamais l'enfant. Ces vocables aux couleurs étranges peignent leurs désirs d'avoir une caisse de résonance sur des fibres d'enfant témoin de la chambre à coucher passant dans les mots.

La voix, celle qui circonvient le fœtus dans le ventre, est parole du corps, est coulées ancestrales de la vie. Le poète n'en finit plus, à travers ses poèmes qui s'écrivent dans la connivence avec les frères, de se souvenir du ventre de la terre où il dormait, avant de naître au temps. Futur où il reparlera sans fin de la mer, de cette eau immense et éternelle, de cette matrice du mouvement d'où nous sommes, vous et moi mes frères. Mon frère, je te parlerai des ondes dans lesquelles le fœtus est bercé, de ces navires sans voiles, des vagues puissantes, de cette jouissante d'elle emportante. Résister au vertige pour dire, et ne jamais naître, ne jamais perdre cette matrice, y revenir à jamais, ne jamais connaître le vertige de la perte placentaire.

Le flanc de l'oiseau plonge dans la mer. Et une parole domine ce qui la domine. Hommes et femmes accouchent de cette parole qui ramène au matriciel avec les mêmes fantasmes, cette parole dominante emplit de ses secrets, de ses larmes, de ses contradictions. C'est elle qui ramène quelque part. Elle, elle, elle, elle…Alors, le mot ouvrir bien entendu féconde tes jours, et tu sais alors combien la terre t'emporte. Tes yeux ont appris les crues et les décrues d'elle, elle, elle, sa sécheresse et ses débordements.

Si logiquement, bien entendu, des femmes flambent alors avec leurs mots dans le sommeil de bronze du poète, leur ventre est si idéalement lumineux dans son sommeil d'azur, leurs voix revenues viennent panser toutes les blessures d'être né en le ré-enveloppant à jamais. La pluie mouillante immerge le corps du poète sous des draps de feu, dans la chambre de la scène primitive. Quelle nuit capiteuse, mes frères!

Mais voilà, la mort est un mot non prononcé, puisque la matrice, qui devrait mourir à la naissance, ne meurt jamais! La mort vivante nous dit d'être cette algue fœtale qui prolifère dans la pensée. La mort vivante nous enfante redevenu fœtus à chaque instant dans les vibrations valsantes. Le corps revenu poétiquement à l'état fœtal est soumis à l'apesanteur des pensées, le soleil paternel a pesé très lourd sur le dos de l'enfant écoutant la scène primitive, alors il a prononcé, bien initié, tous les mots de la terre, docilement. Et il n'y a plus de mot pour dire son en-vie…

Une phrase perdue, telle ces poèmes, ne cesse d'être une giclée ininterrompue de sperme dans cette gueule du jour ouverte comme le voyeurisme des frères initiés, et dans le vagin de la nuit. L'univers jaillit de la mort convulsive dans l'acte sexuel définitif, et ce qui demeure appartient à ce qui n'est plus. La parole se prolonge par des vibrations sourdes que les galaxies lointaines des cerveaux perçoivent dans un silence assourdissant comme un désert qui nous habite, et dont heureusement les vibrations nous guérissent en nous ramenant.

Voilà, tu dois être sauvé, mon frère! Et le mot qui te sauvera c'est le mot partage! L'impulsion, à la porte de la scène primitive, te fera grimper aux arbres.

Alors, la parole est une mère qui accouche sans cesse d'elle-même…! Une mère fœtale emportée dans les flots océaniques! Elle s'abîme de jouissance dans des creux où l'animal humain demeure entre l'origine et la fin.

Discernements normalisants des mystères ostensibles! Parle donc de tes désirs aux flancs de ces montagnes, dis-lui tes blessures, viens te faire fœtus dans.

Partage de la lumière, avance-toi vers cette étoile qui se reflète dans l'eau coulante emportante de la rivière. L'arbre planté demeure la pensée de la terre. Phallus déployé planté dans la matrice. Violente étreinte de l'arbre avec l'aurore. L'enfance n'est alors plus la rive, mais la rivière qui coule, qui emporte dans le courant de sa vague ondoyante de femme. La rivière est l'autre surface qui échappe, la surface côté placentaire, côté mère, et à laquelle on croit échapper en naissant, mais elle revient avec la rivière, avec le courant ondoyant que rapporte la femme, telle la mémoire qui guette. Alors, les mondes qui nous entourent sont dans l'ombre de nos lumières. Ah celle qui nous a pétris dans le ventre des jours. Ah cette enfance dont on ne sortirait pas indemne!

Et s'il y avait une enfance d'où sortir indemne? Et s'il avait une autre poésie, celle de l'indemne?

Grandir dans la pluie? Dans ce qui mouille? Nous voilà, nous voilà toujours! La nuit pousse entre les jours, tel une fœtus, folle avoine aux tiges tendues vers la source des étoiles. Il faudra que la pluie soit femme pour engranger d'autres récoltes. Des femmes paraissent dans la lumière de l'aube, des femmes pareilles à Ophélie à la chevelure ruisselante, en symbiose avec les ondes amniotiques berçantes et enveloppantes. Cette nuit-ophélie qui se révèle en faisant voir les étoiles. Tout devient irréel, mais pourtant plus lumineux!

Le sauvage, son double animal, sa moitié lunaire. Se taire serait se dire sans dévoiler vers quoi cheminons-nous? Les hommes, les femmes, leurs doubles, quel animal sont-ils?

De quel monde s'agit-il? Avec lequel les mots de cette poésie s'accorde-t-elle? Monde aux vibrations tentaculaires, aux spasmes aussi prégnants que nos vertiges. Alors, bien sûr, par de telles vibrations tentaculaires, c'est l'émotion qui est une lumière aveugle, l'émotion qui partage cette lumière aveugle, cette émotion qui garantit à l'homme d'être encore l'animal. Ah cette chaleur qui nous ravive lorsqu'elle est dans les mots!

Demain sera toujours dans le passé des mots, et c'est la femme qui fait jaillir de l'ombre les pensées les plus secrètes, avec ce corps qui vient des limbes, ce corps terrestre qui devient l'enfant. Chaque jour l'arbre pousse ainsi dans sa demeure, et la lumière découvre et le son et les sens. Et les oiseaux réapprennent le soleil.

Toujours l'acte sexuel, la même chose que le retour fœtal au deux: nommer le désir de la terre en évoquant le vent qui trousse et pénètre la nuit. Voyager ainsi à l'envers dans l'immobile du temps. Ah cette pluie d'orage, de spasmes, annonciatrice d'un éternel été! Et ensuite, semer éjaculer sur la terre un vocabulaire échappé des vents et des marées orgasmiques. Le cri orgasmique diffuse par ce vocabulaire cette lumière d'avant, et cette musique apaise tous les sons moulés dans la lumière dans la fraternelle incandescence. Son enfance retient encore des filets d'ombre puissants, capturants. Alors celui que l'enfance retient dans ses filets d'ombre s'imprègne forcément de la prégnance des choses, il est dans, il est ce lever si mignon du sommeil auquel assistent la terre mère et des flambeaux d'étoiles, ce sommeil qui demeure foetalement où naissent les pulsations du monde, dans le ventre, c'est le frère jumeau de la clarté, le jumeau placentaire. Au sommet de la nuit, capturants sont les soubresauts d'enfance, alors que la mer mère déride ses pages. Les mots, je les ai portés dans ma bouche, ils se sont façonnés à la manière de cette ombre qui s'étire sous la clarté comme une indolente femme ou comme un animal fœtal.

Mais la poésie de l'indemne? Pas ce partage. Mais se désamorcer. Laisser le deux de l'enveloppe placentaire se décomposer. Vivre sa naissance.

Alice Granger Guitard

21 septembre 2003