Exigence : Littérature



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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Le passé d'une innocence, Laurent LEVY

Editions La Cause des Livres.

En 1978, l'auteur, ingénieur informaticien, alla en Union Soviétique pour la première fois, avec pour mission de former des collègues soviétiques au fonctionnement et à la réparation d'ordinateurs. La ville, Léningrad, le pays, les habitants, ses collègues, ses expériences, ses impressions, tout était différent de ce qu'on disait alors à l'étranger sur cet empire soviétique. Rien ne pouvait remplacer cette expérience personnelle sur le terrain, le charme de la ville, l'amitié, l'hospitalité, la complicité, les rires, les difficultés de langues, les frottements aigus avec les impossibilités et les difficultés qu'un régime communiste imposait pour chaque chose, la mésaventure lors d'un week-end en Finlande qui se termina par l'impossibilité de retourner à Léningrad et donc l'obligation de repasser par la France pour un nouveau visa.

L'auteur est rentré de cette mission transformé, avec le sentiment de laisser ses amis de Léningrad pour toujours dans leur prison, sans espoir de les revoir, avec la sensation vive de leurs difficultés, sensation écrite dans sa propre vie par le stylet de l'amitié, donc d'une expérience personnelle sur le terrain, alors même qu'il était un technicien vivant simplement, sans a priori, le renouvellement de son étonnement et de sa curiosité permanente, en étant du bon côté, celui de l'Occident. Le technicien occidental qu'il était ne resta pas insensible au fait que des amis pouvaient vivre dans des conditions autrement difficiles et tordues que celles qui étaient les siennes. Mais, revenu dans son pays, en apparence rien n'était changé pour lui, par-delà ce qu'il avait vécu comme une initiation, comme le passage d'un état d'innocence à un état adulte, comme une maturation intellectuelle.

L'écriture de cette expérience à Léningrad, en pays communiste, ne put s'écrire que longtemps après, dans le sillage de la lecture par hasard d'une œuvre de Primo Levi, en écho à son amitié avec Luigi, un collègue qui était avec lui à Léningrad. Dans cette œuvre, Primo Levi le chimiste racontait une histoire similaire, dans le même pays soviétique, un technicien (avec lequel l'auteur s'identifia tout de suite) expliquant à Primo Levi le fonctionnement d'une machine de la même manière que l'auteur expliquait à ses collègues de l'Est le fonctionnement des ordinateurs. Ce technicien, comme l'auteur lui-même dans cette situation similaire, était dans l'innocence quant à la situation difficile de Primo Levi, comme à des années lumière, ignorant. Lisant l'œuvre de Primo Levi, l'auteur s'est analysé en lisant comment cet écrivain analysait de manière critique le comportement innocent du technicien, et ainsi il a pu trouver les phrases pour écrire son expérience comme en s'identifiant aussi à Primo Levi l'écrivain.

En faisant un clin d'œil à Lévinas, on pourrait dire que l'auteur s'est depuis Léningrad senti visé au visage par l'autre en si grande difficulté, qu'il ne soupçonnait pas avant, pas de cette manière-là en tout cas, cet autre dont il doit répondre, se sentir responsable. Répondre à cette responsabilité en écrivant. Cependant, cette innocence perdue est-elle la même chose que ce qu'ils avaient perdu, en Union soviétique, ou aussi en camp de concentration? Les amis laissés à Léningrad, jamais revus, n'auraient-ils pas été aussi la possibilité pour l'auteur d'invoquer les gens de sa propre famille disparus dans les camps (et que le nom Primo Levi atteste aussi), afin d'avoir une sorte de trace vivante, personnelle, de la perte, tout en gardant une sorte de culpabilité d'homme occidental technicien à l'abri dans un certain confort et pouvant donner libre cours à l'étonnement et à la curiosité permanente, une certitude de ne jamais perdre pareil, avec pour conséquence le regard critique de Primo Levi sur soi?

Alice Granger Guitard

9 novembre 2003