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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Notes sur la postmodernité, le lieu fait lien, Michel MAFFESOLI.

Editions du félin.2003.

 

Que nous nous réjouissions ou pas de la véritable mutation que connaît notre époque, de son changement de paradigme, il faut rendre hommage à Michel Maffesoli d'en prendre acte, de vouer sa recherche et sa réflexion à ce qui, maintenant, est. Par ce livre Michel Maffesoli condense l'essentiel de son œuvre, dont Patrick Tacussel propose en conclusion une lecture.

En quelque sorte, prenant acte de ce que l'hystérie ( au sens de ce qui fait mouvoir le ventre ), reléguée avant à la sphère privée, revient sur la place publique ( j'ai envie d'ajouter comme jamais auparavant ), Michel Maffesoli invente une autre sociologie où le cerveau laisse la place au ventre et à ses appétits. Ce ventre, cet abri matriciel, cet espace local et changeant, ce lieu d'où il est presque impossible de s'échapper, à présent, tellement c'est le présent dans tout son pouvoir je dirais tragique (impossible d'en sortir, pas de solution, rien d'autre, alors jouir le plus possible de ce qui se présente, des opportunités, des changements, des divertissements, dans un bain collectif contagieux, nous sommes tous dans le même bain, simplement celui-là est peut-être mieux que celui-ci, alors violence, j'envie celui-là), ce lieu-là, donc, lieu par excellence, lieu qui inverse la naissance, le ventre qui se meut, fait lien, organise la socialité. Tous dans le même ventre, dans le même présent. L'individu se perd dans ce nous, dans cette ambiance collective, dans ces transes, dans cette effervescence, dans ces jouissances, se perd dans l'autre, est aspiré par l'imaginaire collectif qui l'envahit de partout.

Témoin de la mutation, de ce que le paradigme est devenu désormais esthétique, par la prédominance de l'image, par cette mise en forme du monde, qui se donne à voir, qui a la main mise sur l'émotionnel et les affects, Michel Maffesoli constate, sur ce terrain, sur cet humus, cette nature, face à ce qui est, que c'est quelque chose d'autre qui est aux commandes, non pas cet individu rationnel de la modernité qui prétendait, par la science, le progrès, la technologie, dominer les choses, expliquer le monde, améliorer la vie, dans un optimisme très grand.

La socialité, dès lors que c'est autre chose qui est aux commandes, n'est plus entre les mains de quelque chose de lointain et d'abstrait, d'un contrat social, de la rationalité, dans la promesse d'un monde futur. Michel Maffesoli, en évoquant ce qui est, parle de quelque chose auquel il est presque impossible d'échapper, et qui commande au sociologue et à tous une raison sensible, une raison à l'écoute de l'affectif, de la relation redevenue intuitive avec la nature et avec ce qui est. On dirait donc, je le répète, une sorte de matrice qui aurait remis tout le monde dans son présent, son temps ramené au spatial, son humus où s'enraciner et se nourrir, matrice qui est par définition quelque chose de local, et l'individualisme de la modernité s'étant incliné devant ce ventre, ce contenant qui est aux commandes, avec quoi avoir un rapport émotionnel, affectif, et tout le monde pareil donc je me constitue par l'autre qui est dans une matrice analogue à la mienne, nous pouvons avoir un rapport fusionnel, avec le sentiment du tragique, du sans solution, alors jouissons tout de suite, le plus possible, saisissons les opportunités, multiplions nos identités, retrouvons de manière dionysiaque la même effervescence dans une autre ambiance, puisque ce qui est est sans cesse changeant, transformé par la technique, mais c'est partout une matrice bien préparée par la prédominance des images (TV, réseaux, instantanéité), et à elle bien sûr nous ne pouvons échapper. Retour d'archaïsmes en même temps que la technologie instaure l'instantanéité, les mêmes images partout arrivant dans le local, et changeantes, impermanentes comme le sang nutritif matriciel toujours en travail, apportant toujours, tout autour dans l'espace, et pour nous tous c'est pareil.

Un tel pouvoir est reconnu à ce qui est, et qui met en forme le monde! C'est ça qui organise la socialité, qui instaure un rapport organique avec ce qui est, qui installe une centralité souterraine, comme une sorte de vie fœtale devenue visible et se vivant dans l'instant, sans s'échapper.

On dirait que le fantasme d'une grossesse éternelle s'est réalisé! Que le ventre jubile, bouge, danse, avec ses enfants dedans, parfaitement contrôlés, mais se sentant si libres dans un monde changeant, aux images changeantes les entourant, en effervescence! Matérialité spirituelle de ce ventre qui se constitue aussi par les images, les réseaux, qui localise. Ce sont les affects, les émotions, provoqués par ce bain matriciel changeant, techniquement imaginairement renouvelé, mouvant, enrichi, qui nous dirigent, nous canalisent, nous distraient, nous tiennent, et comme nous nous éclatons jamais nous ne songerions à les dominer! Nous sommes dirigés par ça! Dans ce maintenant, dans la banalité de la vie de tous les jours qui n'est pas sans grandeur, paraît-il, puisque cette vie des hommes sans qualité reconnaît à l'immanence qui l'entoure, de laquelle ils ne peuvent s'échapper (le ventre qui a repris en son sein élargi naturellement au monde mis en forme par les images et la technologie ne laisse pas s'échapper, les enveloppes placentaires qui auraient dû disparaître, mourir, se sont immortalisées au contraire…) une transcendance, une spiritualité, puisque l'ailleurs est dans le présent désormais qui provoque un tel frisson esthétique…On dirait que les humains de cette postmodernité ont réalisé le fantasme de réappropriation du local matriciel à jamais! Et que la violence inévitable liée à cette nouvelle socialité jaillit de ce qu'une matrice est plus jouissive qu'une autre!

Le cerveau a laissé la place au ventre qui bouge, à cette évidence! Les Bacchantes, naturellement, chantent Dionysos, l'archétype de l'habitant de cette nouvelle centralité souterraine, qui vient déranger la modernité rationnelle, le sérieux, le goût du travail, par l'excès, les transes, le nomadisme puisque c'est partout une matrice changeante renouvelée, les fêtes, la contemplation de cette nature avec laquelle le rapport intuitif s'est renoué. Un double dionysiaque vient désormais troubler et déborder tout le monde, et presque impossible de s'échapper, la contagion émotionnelle serait presque obligatoire, et l'envahissement. La vague de fond du ventre serait sans appel! Cela envoûte, cela ramène dans la voûte archaïque, matricielle. Tout s'est matérialisé de manière mystique. Fêter les mystères, les divinités locales, les génies du lieu, des hauts lieux locaux, tels le sport, la consommation, la musique, les soins du corps… Un imaginaire cerne de toutes parts, changeant, mais totalement circonvenant, faisant ventre. Religiosité tribale. Lieu de célébration, où la banalité quotidienne vient se ressourcer.

L'environnement auto-enrichi comme le placenta par le sang exige que nous nous accommodions à lui! La porte de cet environnement se ferme sur nous, nous sommes entre nous, protégés, initiés, constitués par ce lieu, nous célébrons, en transes, nos mystères, avec nos dieux locaux qui peuvent même se battre, et puis des ponts se construisent avec d'autres environnements, nous pouvons aussi aller nous éclater ailleurs, c'est le présent partout, le présent dont le ventre nous fait présent! Nous sommes en confiance! Le tactile d'aujourd'hui, avec cette impression que tout est à portée de mains, pour en jouir, s'oppose à l'optique d'hier, et son monde à venir.

Devant ce donné, ce présent, ces images donnant forme à un ventre collectif, les humains d'aujourd'hui sont agis, ils se perdent dans la masse, dans la nébuleuse matricielle. Perte du corps propre dans le corps collectif. Nous fusionnel. Le présent, tragiquement, puisqu'il n'y a pas d'autre solution, puisqu'il serait impossible d'y échapper, doit être accepté pour ce qu'il est. Obéissez, en transes! Qu'elle est loin, la modernité iconoclaste, qui méprisait l'imaginaire. Désormais, l'imaginaire collectif fait un retour en force, les choses se donnent à voir avant de se donner à toucher et à consommer, elles suscitent l'émergence, plutôt que la ré-émergence, de valeurs archaïques, émotionnelles, sentimentales, souterraines. Hédonisme diffus, tricotant avec ce présent tout autour. Plus besoin d'idéologies, puisque le donné est là, au moins en puissance! Nous nous enracinons de manière dynamique dedans! De manière fœtale! Sentiment d'appartenance, sensation physique du territoire, et du lien organique!

Michel Maffesoli nous rappelle que la modernité fut une postmédiévalité, sur fond d'usure de la médiévalité, de ses localismes et féodalismes qui suscita le besoin d'unité, de rationalité, fit surgir les Etats-nations, les institutions, les systèmes idéologiques, les explications du monde, le développement des sciences et des technologies avec l'idée de progrès et la promesse d'un monde meilleur, tout ceci apportant effectivement peu à peu une considérable amélioration de la qualité de la vie pour un grand monde. Ne pouvons-nous pas dire que la modernité, ce ventre, cette matrice, ne l'avait-elle pas elle aussi promis, qui ré-envelopperait les humains dans son giron, mais dans un monde futur? Le fantasme, qui se réalise maintenant, il semble, n'existait-il pas déjà?

La postmodernité apparaît avec l'usure de la modernité, au moment où les technologies, notamment avec la prédominance des images et les réseaux instaurant l'instantanéité sur la planète au point que le local en est également circonvenu, peuvent réaliser matériellement, ici et maintenant, le ventre promis dans un monde futur par la modernité rationnelle et son contrat social. Alors, retour au local, mais qui n'est plus du tout le même qu'au Moyen Age! L'archaïsme, les choses souterraines, les affects, les transes, reviennent, mais avec la technologie, le contenant, le ventre, le local, la matrice, ne sont plus du tout pareils! Le lieu est devenu tout puissant! Beaucoup plus qu'au temps féodal! Une toute puissance des images, du contenant, du ventre!

C'est vrai, Michel Maffesoli est le meilleur sociologue de notre époque. Comme personne, il fait apparaître le fou pouvoir circonvenant de ce présent matriciel. C'est! Voilà! Il faut vous en accommoder! Vous y habituer! Essayer, même, d'en jouir, au présent, le plus possible, en imitant l'autre, en vous laissant contaminer, imbiber! C'est! Cela commande de vous sentir organiquement reliés à cette matrice, par le cordon ombilical des émotions, par un élan fusionnel! Voyez comme elle est sublime, cette Bacchante au ventre qui bouge, qui célèbre Dionysos!

Ce n'est pas ce qui arrive dans ce monde, mais tout de même, à la naissance, la matrice, elle disparaît! C'est une enveloppe qui meurt! A présent, tout semble faire croire que cette morte, cette morte matrice, est vivante, s'est mutée en chose immortelle, pour empêcher de s'échapper du ventre, là où, mine de rien, maximum de surveillance en faisant jouer, s'éclater, baigner dans la jouissance!

Tout en adressant à Michel Maffesoli mes hommages pour sa lucidité, j'espère qu'il est encore temps, pour ceux qui le désireraient, de s'échapper de ce ventre, pour…naître!

Alice Granger Guitard

1 décembre 2003