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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de L'Homme sans gravité, Charles MELMAN

Editions Denoël.

 

Le psychanalyste Charles Melman s'interroge dans ce livre, au cours d'entretiens avec le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun, sur la nouvelle économie psychique, qu'il constate dans sa pratique et dans nos sociétés.

Les progrès incroyables de la science, des technologies et l'économie libérale, qui mettent les objets de jouissance les plus merveilleux, les plus sophistiqués, les plus parfaits, à portée de mains dans une réalité qui oscille entre l'harmonie la plus douce, la plus maternante, et le manque de ce que le semblable a, semble répondre au constat que le ciel est vide. La promesse se réalise si parfaitement ici-bas, dans notre réalité, non pas dans l'au-delà. Lorsque la psychanalyse est née, à l'époque de la Première Guerre Mondiale, l'impératif de la jouissance était très grand. Désormais, avec tous ces objets dont la production semble ne pas connaître de limite, la jouissance est là, prescrite, et le sujet de l'inconscient se trouve à l'endroit de la satisfaction dans un état d'addiction total. Lacan disait que le prolétaire est serf non pas d'un maître mais de la jouissance. C'est donc notre société tout entière qui s'est prolétarisée, dans un asservissement involontaire où le sujet, loin de vouloir se singulariser, ne songe qu'à se dissoudre dans des identités collectives, qu'à se laisser porter, sans plus chercher à se faire reconnaître, ni même penser dire non à cette immense prescription collective d'objets de jouissance.

Tandis que Freud disait que le sujet de l'inconscient était le sujet de la religion, où le père était celui qui interdisait, Lacan disait que le sujet de l'inconscient est le sujet de la science. Jamais comme maintenant, le sujet de l'inconscient n'a été autant sujet de cette science productrice d'objets de jouissance. Gavé. Asservis. Sans style. Sans personnalité. Tournant autour de la planète des objets, là à portés de jouissance sans avoir jamais à désirer, sans jamais manquer, le sein rempli de ces objets se donne à téter, prescrit de téter goulûment, d'en être dépendant, l'instance matriarcale dont le sujet attend tout est une figure phallique parfaite, harmonieuse, douce, fait couler le confort, le bien-être, son monde semble naturel, simple, il n'y a qu'à se laisser porter, imbiber, cette instance qui a un tel pouvoir de tout bien faire pour le bien-être général est dans un état de grossesse éternelle, et les sujets asservis à la jouissance se laissent faire par les perpétuelles sollicitations extérieures, sans jamais tenter de se dissocier par un rythme propre, sans jamais dire non en laissant se perdre ces premiers objets tel l'objet a qui sortirait définitivement de la réalité pour rester, invisible, refoulé, dans le réel, dans l'impossible, et être l'objet du désir.

Il y a donc dans ces propos de Charles Melman cette idée de sujets qui, dans la nouvelle économie psychique, sont totalement dans un bain de sollicitations par des objets donnant de la jouissance, s'occupant sans cesse, comme maternellement, de la satisfaction des sens, les saturant, les envahissant, de sorte que le sujet dans un état d'addiction qui semble ne pas pouvoir avoir de fin tellement la prescription pour le bien-être est autoritaire, totalitaire, n'a aucun abri, aucune niche, aucun lieu de solitude et d'invisibilité pour ne plus être entre ces mains donnant la jouissance. Enfant généralisé, dans un matriarcat où c'est cet enfant qui semble décider, qui semble libre de choisir ses objets de jouissance, qui semble ce à quoi s'identifier, les parents ne désirant que devenir comme leurs enfants baignant dans le bien-être, dans le naturel, la vie confortable et simple que maternellement père et mère leur donnent pour pouvoir dans le sillage des enfants se dissoudre dans la même fête collective.

Alors, c'est l'instance paternelle qui est dans cette nouvelle économie psychique mise à mal, qui disparaît. Ce père qui n'est pas tant celui qui interdit, comme le malentendu à la suite du Moïse de Freud pouvait le laisser croire, mais au contraire celui qui introduit au désir, à la jouissance sexuelle. Bien sûr, le père est celui qui sépare l'enfant de l'harmonie avec la mère, donc traumatisant, mais il introduit aux lois du langage qui s'organisent à partir d'un objet perdu, à jamais non plus dans la réalité mais dans le réel, dans l'impossible, et qui ne sera retrouvé que sous forme de semblant, toujours avec ce reste d'insatisfaction dans la réalité qui va relancer le désir. Le père est l'instance qui se substitue à la mère, il est la première métaphore, en rompant pour toujours l'harmonie confortable avec la mère et sa métonymie incessante qui va d'objets en objets de satisfaction toujours dans une relation de contiguïté. A la métonymie, à ce déplacement incessant d'objets de satisfaction en objets de satisfaction comme le sein maternel pouvait faire varier à l'infini les objets de jouissance pour que la faim du nourrisson dépendant se laisse gaver, répond la métaphore, la substitution de la mère par le père qui, lui, sépare cet objet a originaire, le refoule, le relègue dans l'impossible, en fait l'objet du désir, et tourne l'enfant vers autre chose que l'univers gavant de sa mère-société libérale d'objets de consommation. La jouissance sexuelle à laquelle le père introduit, en reléguant l'objet a perdu hors du champ de la réalité, pour qu'il se représente par le langage, hors de cette réalité de la nouvelle économie psychique où nous ne sommes toujours que dans un monde de présentation d'objets avec toute la pression collective, publicitaire, pour les consommer, est infiniment plus vivante que cette jouissance mortelle qui traque le sujet gavé qui, tout en se croyant libre, tout en croyant décider, est en réalité le jouet bien docile d'une prescription autoritaire agissant toujours pour son bien-être sans jamais qu'il puisse dire non.

Avec l'introduction de la métaphore paternelle, le sujet découvre l'infinie liberté qu'il y a à sentir avoir encore faim, donc à ne pas être gavé comme une oie dans un monde invasif de douceur naturelle. Une autre sensation: celle d'une faim désirante pouvant enfin se dire comme singulière, comme jamais plus devancée par l'offre circonvenant en permanence le sujet. L'abri que constitue cette faim spéciale nommée désir, et se disant comme nom-du-père. Immense plaisir de pouvoir se désynchroniser. Se personnaliser. Désirer à partir d'un objet perdu a, qui n'est plus entre les mains totalitaires de l'instance matriarcale qui sait toujours tout bien produire ces objets gavant de jouissance, saturant les organes sensoriels, les envahissant, ne les laissant jamais en paix, jamais en silence, jamais hors de portée de placenta mortel à la fin de ne jamais se décider à tomber en apoptose.

Comme Lacan le disait déjà, Charles Melman parle donc de ce progrès incroyable apporté par la science, permettant à l'instance matriarcale d'être positive et naturelle comme jamais cela n'a été possible jusqu'à maintenant, capable de présenter vraiment les objets comme s'ils ne manqueront jamais dans leur production métonymique ininterrompue, qui doit se payer. Un progrès se paie toujours. Le prix est cette dépendance totale du sujet de l'inconscient, un sujet qui se laisse gaver à mort, c'est-à-dire gaver sans n'avoir plus aucun style, aucune personnalité, accroc de communautés, habitudes, objets successifs sans jamais être arrimé nulle part, un pauvre sujet qui s'est remis, dans une servitude involontaire, entre les mains qui le font jouir comme dans un ventre monstrueux. C'est en effet mortel de ne pas pouvoir naître, c'est-à-dire ne pas pouvoir rejeter de façon immunitaire ce qui retient à l'intérieur d'une bulle de jouissance avec tous les objets possibles et imaginables à disposition qui stimulent pour le bien-être éternellement promis. C'est mortel. C'est terriblement prévisible, monotone dans la diversité même. Si mortel que le "ça suffit" pourrait peut-être un beau jour surgir comme un cri de rejet, de "je n'ai plus faim!", l'entropie visant à détruire tout ce dispositif poussant à la jouissance prescrite afin de pouvoir être libre, libre de dire non pour commencer, à partir de ce non comme "nom du père", comme la substitution d'autre chose, comme la métaphore. Ce qui est prescrit, tous ces objets partiels métonymiques, ce sont en fait du pharmakon visant à guérir l'insatisfaction, mais ils sont aussi du poison en ce sens qu'ils mettent et maintiennent dans un état d'addiction comme si le sujet n'avait pas d'autre choix que d'être un gentil nourrisson à vie dans un monde simple, naturel, sans mystère. C'est empoisonnant, encore plus que jouissif, d'être maintenu à vie dans la prescription d'objets les mêmes pour tout le monde. Que l'entropie les emporte à jamais, comme un placenta qui a fini son office! Peut-être faut-il être gavé, dans cette économie libérale, pour arriver à ne plus avoir faim de toutes ces prescriptions?

Possible retour du père, alors, dans cette non faim? Dans cette désynchronisation? Dans ce "non"? Dans cette prise en mains à partir d'un objet en soi perdu dont on ne retrouvera plus que des semblants, mais dans une délicieuse sensation de liberté? La transmission de cette possibilité de se désynchroniser, de ce style de vie qui se singularise en commençant par s'opposer, c'est cela qui est vital, qui sauvegarde un humus humain pour que la vie continue. Qu'une instance patriarcale enseigne aux descendants comment se désynchroniser d'une instance si gavante, comment échapper de ses mains saturant de bien-être au point que les sens ne peuvent jamais connaître les délices de ne pas être envahis, c'est vital, comme une possibilité de respirer, c'est aussi dérangeant, évidemment, par rapport aux bons moutons qui croient qu'il n'y a pas autre chose que le troupeau de la jouissance prescrite.

Charles Melman se demande à juste titre où mène cette nouvelle économie psychique, si l'inconscient freudien existe encore, si le sexe ne sera pas éliminé en étant ramené au rang des jouissances ordinaires, si la différence sexuelle ne disparaîtra pas au profit de l'androgyne, si le transfert est encore possible. Mais cet état de gavage du sujet comme dans un état gravidique qui le foetalise ne pourrait-il pas conduire aussi à un processus de rejet, d'apoptose de tout ce qui fait placenta-objets de jouissance imbibant, ne pourrait-il pas finir par faire jaillir le "non, je n'ai plus faim de ça, mais de rien, de désynchronisation, de processus de rejet immunitaire et de pourrissement de ces enveloppes qui veulent mon bien-être au point de me faire courir un risque mortel si je m'éternise"? La métaphore paternelle ne pourrait-elle pas s'imposer au sein-même de ce gavage totalitaire au visage de l'économie libérale et de la science? Cette nouvelle économie psychique est-elle si pessimiste? Il pourrait peut-être suffire que quelques sujets plus vifs que d'autres crient "non!" et se constituent comme de nouveaux paradigmes. Cette nouvelle économie psychique pourrait susciter une sorte d'anorexie psychique faisant boule de neige?

Alice Granger Guitard

24 décembre 2002