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Alice GRANGER GUITARD

 

 

A propos de Petit camp suivi de Crucifiction, Pierre MEROT

Editions Flammarion. 2004.

 

Ces deux textes de Pierre Mérot ne nous sont pas présentés comme des romans. Cela nous fait soupçonner qu'il s'agit de quelque chose de terriblement réel pour l'auteur. Ecriture extrêmement singulière pour rendre compte d'un univers dans lequel tout semble pris dans l'étrange douceur d'une torture généralisée (préface de Dominique Noguez).

Quelle est cette torture généralisée si étrangement douce, que Mérot réussit à écrire en inventant un style incomparable? La torture, c'est-à-dire une forme spéciale de sexualité, d'une vie amniotique, d'une vie à l'intérieur, jamais sortie, toujours entourée de partout par des organes vus souvent comme découpés, morcelés, vie au garage par excellence qu'est le milieu utérin, ce Petit camp où il y a des Garagistes, des épouses, un Obsédé, Tyrannosaure. Sexualité fœtale, imbibée, alcoolique, entre épouses découpées et virées dans un bordel peuplé de jeunes intellectuelles, dans un poulailler endormi. Arriver dans le garage utérin par un vagin, dans le Petit camp nommé Hector à cause d'hectare. Chacune des images, et chacun des fantasmes, sont asservis à une seule chose, la mise au garage du Garagiste, vie fœtale éternisée, obsédé fœtus dans l'obsession utérine. Alors, par exemple, des fillettes se laissent enterrer dans le champ par l'Obsédé, elles se laissent fantasmatiquement être ramenées dedans jusqu'au placenta sanguin découpé par l'enchaînement des images, où l'enterrement de fillettes est remplacé par un homme qui pénètre une femme consentante par l'anus et la mange lentement, puis l'image est celle d'une auto dévoration. La manger lentement: la manger éternellement. S'imbiber du placenta. Et elles, c'est-à-dire ce placenta: Elles nous supplient de recouvrer le désir de durer. Surtout, l'arme principale est le refus aveugle de la tristesse, écrit Pierre Mérot. S'il parle de refus, aveugle de surcroît, c'est qu'il a affaire à une tristesse bien réelle, à une mélancolie. Comme si, en effet, c'était pour lui le seul personnage, tout autour, omniprésent, Petit Camp, personnage de la mélancolie, à dévorer, à boire, dont s'imbiber, à refuser pour mieux s'y maintenir, s'y sentir, et espérer l'arrêt cardiaque, sentir corporellement, foetalement, en étant branché dessus, branché désormais par l'activité battante d'écriture jouant en écho concordant discordant, sentir au plus intime la présence mélancolique qui coule, joue à s'en aller, à se morceler, à se décomposer comme de la viande, pour mieux se faire éterniser, se faire retenir, se faire écrire. Secret d'une sexualité au plus près du fœtal. Hommage à L'Inconnue placentaire qui se fait littéralement écrire, qui insiste tant à se faire écrire, à se faire tisser, à se faire éterniser, tant elle est déchiquetée, découpée, morceaux de corps, de sexe. Pour ne plus échouer sur le lit de celle qu'on n'a pas réellement désirée. Quel est donc ce secret? Celui d'une mère qui, elle-même, n'eut jamais la preuve d'avoir été désirée, et désira son fils afin que, par l'écriture, écriture à retisser les morceaux déchiquetés, décomposés, fragmentés, elle puisse couler mélancoliquement vers la sensation si aléatoire d'être réellement désirée? Ecrire pour tisser réellement un intérieur, un abri, un Petit camp, pour dire la sensation charnelle d'un enveloppement assoiffant qui vocifère un "je t'ai conçu pour que toi, en tout cas, tu me désires, me recomposes, à l'infini de ta soif, en me buvant jusqu'à l'arrêt cardiaque, jusqu'à la régression de ton désir à toi se perdant dans mon désir à moi d'être désirée qui fut à l'origine de ta conception". Voilà ce secret qu'on pourrait entendre en lisant ces textes de Mérot. Refus aveugle de la mélancolie matricielle. Afin de la réparer.

En effet, Dieu ne relève pas de notre compétence. Ni le désir qui fut à l'origine de la conception. Une fois par semaine tombe le jour de la Réconciliation, nommé aussi Jour de la Volonté Restaurée, Jour de la Responsabilité, Jour du Corps…Nos promenades reconstruisaient la ville. Il s'agit bien de reconstruire. D'écrire. De tisser un placenta, une matrice, écrire cet intérieur qui s'appelle "tu sens que je te désire pour que tu me désires, pour que tu te perdes dans mon désir assoiffé, pour que tu remontes jusqu'à lui".

Puis il se dévêtit, songea à s'empoigner dans la baie amniotique, y renonça tant le paysage était insouillable. Il y avait là les première joies, les premières sensations…En Hector …Jeu de mot entre Hector et hectare, pour dire que les sensations corporelles, premières sensations physiques fœtales, ont pour fonction essentielle non pas de se jouir elles-mêmes, donc renoncer à s'empoigner, à se masturber, mais de prendre conscience du paysage environnant insouillable, prendre conscience du désir maternel d'être désirée, désir maternel qui a conçu un fils comme l'unique à la désirer, et au bout de la soif il ne reste plus que le désir maternel d'être désirée elle.

Moelleusement allongés sur nos transatlantiques, langoureusement ivres…l'Obsédé…"J'avais autrefois un champ sur lequel, dans un but pédagogique, je reconstituai une femme enceinte - une vraie femme enceinte…A noter le vraie!

Tout se passe à Ammniotic'Beach!

Pour protéger les femmes contre l'avenir noir, on les concentra dans un petit camp, dont on confia la direction à l'Obsédé. Et l'automne tomba. Bien sûr, tant qu'on écrit le désir de la mère qui se fait matrice, tant qu'on écrit cette matrice d'où la mère se fait entendre comme une fille enfin désirée, l'automne tombe, le fils est forcé d'hiberner, de se mettre en veilleuse. On hiberne dans des baignoires remplies de whisky…. L'alcool était une liberté conquise contre l'oppressante puissance du monde, et l'unique amour. L'Inconnue buvait bien plus que moi…Désir maternel oppressant. Elle boit bien plus que son fils son désir, elle le poursuit et s'en imbibe bien plus!…la grandeur de ces créatures, détruites et béates…

Epouses sont affectées à la construction de Petit Camp.

Entre les ailes une épouse pourrit.

Défloration. Percer le secret du désir maternel.

L'automobiliste repart vers le sud, vers le désir, ignorant que les bougies sont des clitos.

…des mouvements aquatiques très doux…

…un authentique sexe d'épouse. Ah comme on reste abouché à ce gouffre si simple…

…stoppant l'harassante hémorragie de notre vision…

Bien sûr, cette écriture si singulière qui nous semble remonter jusqu'au désir maternel d'être elle-même désirée, a pour désir ultime de pouvoir enfin se dissocier de ce désir-là, après être quitte, pouvoir se séparer, couper le cordon ombilical. Encore une fois, nous estimons que notre entreprise consiste à interrompre ce qui voudrait durer. L'expérience de Petit Camp est donc interrompue. Les épouses sont reconstruites.

C'est ça qui est absolument remarquable dans l'écriture de Pierre Mérot. Il écrit pour remonter jusqu'au désir maternel, jusqu'à sa reconnaissance, pour pouvoir s'en dissocier. Sa propre soif écrivante ne peut se désaltérer, ne peut cesser d'être en réalité la soif d'une autre, qu'une fois quitte en ayant reconnu, par l'écriture, cette soif autre en écho de laquelle la soif du fils peut se sevrer de n'être que la soif de la soif, et alors la résurrection sera possible, c'est-à-dire la coupure d'avec la Baie amniotique. Crucifiction, et non pas crucifixion. Ecrire, c'est transformer en fiction quelque chose qui fut aliénant. Mon désir fut crucifié sur la croix d'un désir autre. Mais c'est une fiction. C'est-à-dire qu'une fois que j'ai réussi à inventer, à écrire, donc à reconnaître le désir de cette autre qu'est ma mère, alors ma vie n'est plus crucifixion alcoolique, elle est une crucifiction suivie de résurrection, d'adieu à la Baie amniotique et à Garage.

Alice Granger Guitard

26 juillet 2004