Exigence : Littérature



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A propos de La vie sexuelle de Catherine M., Catherine MILLET
Editions du Seuil.


C'est un témoignage absolument singulier que Catherine Millet nous livre par son récit, et tous ceux qui prétendraient en savoir long sur la normalité et l'anormalité de la vie sexuelle n'auront aucune chance d'entendre la vérité, celle de l'auteur, qui surgit de ce texte.

La sortie simultanée de deux livres et leur juxtaposition, celui de Catherine Millet et celui de Jacques Henric (photos de Catherine Millet) m'a fait penser, avant toute lecture, à Galatée ayant trouvé son Pygmalion. Aphrodite, d'une très grande liberté sexuelle, ayant donné vie à la statue en ivoire.

Compte tenu de l'idée que j'en avais avant la lecture elle-même, ou plutôt par la lecture d'une juxtaposition de livres, en lisant s'est imposée à moi l'impression d'une Catherine M . devenant une œuvre d'art par son corps, œuvre d'art se faisant reconnaître par la photographie. Une œuvre d'art de chair. Catherine Millet pas seulement directrice d'Art Press, mais elle-même très singulière œuvre d'art, sculpture vivante, son corps réapproprié par le détour des corps érogènes des hommes en nombre infini, et même par le détour des corps érogènes d'autres femmes.

Corps qui s'annonce par ses zones érogènes, impossibilité que dans la promiscuité familiale elle puisse le connaître, donc une sorte d'impossibilité qu'elle puisse le connaître d'elle-même ? Une certitude : c'est hors de l'espace familial que ce corps-là, elle pourra peu à peu se l'approprier. Mais comme par un détour infini par le nombre, par l'observation très fine et le contact intime avec d'autres corps dont elle saura, avec une grande capacité d'observation et une disponibilité totale, trouver les zones érogènes, bousculant les tabous, les pudeurs, la culpabilité, les secrets et les constructions de la normalité. A l'affût du corps érogène du nombre infini d'hommes, voire de femmes, qui très souvent se découvrent eux-mêmes à travers elle. Le sien s'animant en s'aphrodisiant sans retenue au contact presque en symbiose avec le nombre infini de corps érogènes. Presque, parfois, pour retrouver dans sa niche le corps fœtal totalement érogénéisé, saisi et pénétré de de toutes parts.
Tout semble s'être mis en place pendant l'enfance. Le rôle de la mère, par exemple : intervenant pour stopper l'onanisme de sa fille, ne semble-t-elle pas lui dire que ce corps-là qu'elle soupçonne, elle ne peut véritablement le rejoindre comme son corps propre qu'ailleurs, ce que la fille comprend au pied de la lettre en fuguant. Puis, une sorte de scène originaire spéciale : la mère, qui fait chambre à part d'avec le père, est surprise par Catherine sur le pas de la porte en train d'être embrassée par un homme étranger à la famille. La mère n'indique-t-elle pas la voie à la fille, la voie par les hommes, et de cette manière exogamique, le fil auquel se relier religieusement, passivement entre leurs mains, entre les mains de leurs fantaisies sexuelles à travers lesquelles les siennes peuvent se découvrir. Le nombre infini d'hommes qu'elle admet par sa disponibilité est déjà préfiguré dans la pré-adolescence par les jeux sexuels avec son frère, sa façon de soulever sa jupe pour lui montrer son cul.

Catherine M. très timide, très réservée, pas du tout sentimentale, jamais séductrice mais liée religieusement à la série des hommes qui la mettent en situation sans jamais que la décision ne vienne d'elle, très cérébrale, ne se préoccupant jamais de son plaisir à elle, semblant, très singulièrement, vouloir rejoindre une sensation très diffuse de plaisir, peut-être très ancienne, prénatale peut-être. Très peu de préoccupations à propos de l'orgasme, dans ce récit. Comme si ce n'était pas le problème. Comme si son corps œuvre d'art ne pouvait être qu'un corps à la sensation totale et diffuse de plaisir, un corps non sacrifié.
Comme si les femmes, pour réanimer de l'intérieur leur corps, devaient faire ce détour pour le réapprendre des hommes en étant très observatrices, les découvrant à eux-mêmes tels qu'ils ne se soupçonnaient pas dans des corps s'érogénéisant comme dans les premiers temps de la vie.
Corps qui est touché, sollicité, passivement dans d'autres mains qui y inscrivent plaisir ou déplaisir, comme le corps du nourrisson. Fantasme d'être touchée et pénétrée de partout. Ceci se produisant dans l'exogamie mais avec la sensation d'être dans une famille protectrice à cause de la familiarité de son propre désir de se réapproprier un corps ancien totalement de plaisir symbiotique avec le désir de ce nombre infini d'hommes trouvant auprès d'elle, souvent dans la transgression, le moyen d'y coïncider dans le plaisir et la symbiose du nombre, des nombreux hommes dans le même acte sexuel avec elle. La même famille sexuelle. Le même désir d'un état corporel ancien. L'unité dans le nombre.

Ce récit très cérébral qu'une femme fait de sa vie sexuelle dérange infiniment le prétendu mystère de la jouissance féminine. Semblant fuguer hors de l'espace de ce mystère, la voici qui, au contraire, va aller apprendre des hommes quelque chose d'elle qu'elle sait déjà depuis toujours irrenonçable mais inaccessible, apprendre de leur corps érogène qu'elle aussi, comme eux qui le manifestent souvent de manière clandestine et transgressive, dans les lieux de passage et dérobés, désire. Face à eux, les hommes en nombre infini, elle est fille, et non pas mère. Ensemble, ils sont tous garçons et filles, corps érogènes se découvrant à eux-mêmes, corps sexué, corps séparé, corps écrit. Et ensuite partir de ce corps-là.

Le corps œuvre d'art photographiée de Catherine M. n'est pas du tout, dans ce récit, corps traversé par une jouissance totale, ce qui est paradoxal dans un livre où comme elle dit elle baise tout le temps. C'est plutôt un corps qui reste, qui s'affirme, un corps de désir plus que de jouissance, un corps qui se détache de plus en plus, un corps qui, bizarrement, tient sa satisfaction d'autre chose, semble-t-il, que de l'orgasme dont Catherine Millet écrit que pendant longtemps elle ignorait comment cela se manifestait. Le plaisir, rarement absent, c'était autre chose pourtant.

Livre qui, par-delà sa facilité apparente, par-delà le fait que ce serait le récit d'une vie sexuelle totalement libérée et sans culpabilité, est très complexe. A force, on y a par exemple l'impression que ces baises en série, bien plus que leurs actes-mêmes, sont importantes parce qu'elles débouchent sur un autre temps, celui d'une amitié amoureuse entre Catherine M . et ses amants et anciens amants. Une autre façon de vivre et travailler ensemble. Une autre façon, aussi, de voir le corps de chacun dans l'espace. Une autre façon de se voir. Leurs regards à eux sur elle, dans une distance qui la distingue.

Alice Granger