Exigence : Littérature



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A propos de Itinérance, Edgar MORIN
Editions Arléa.


Dans ce livre, Edgar Morin se présente comme un penseur pour lequel la pensée ne se raréfie pas, contrairement à ce qui arrive trop souvent aujourd'hui.
D'où jaillit cette pensée en itinérance infinie à travers la complexité et la multiplicité d'une humanité vivant sur la planète terre-patrie telle une même race car venant d'une unique racine, intérieure? Nous sommes, nous lecteurs, témoins du jaillissement de la pensée d'Edgar Morin en train de réfléchir à d'où il vient, ce d'où il vient étant déterminant pour où il va dans cette recherche incessante marquée d'incertitude, de stratégie, du goût de l'autre, de foi en la fraternité, de sensation de vivre dans une globalité à co-naître.
Cette pensée en itinérance, analytique et constructive au sein d'une globalité à co-naître ( cette globalité ne prend en son sein telle une matrice que si l'acte de la pensée fait apparaître une faim, toujours à l'intérieur de soi, poussant dans l'immensité extérieure avec une foi inhérente au fait d'être convaincu que la nourriture viendra de cette altérité, qu'il s'agit d'aller butiner, donc de chercher et de trouver, et de trouver justement parce qu'on n'a pas emmené son sandwich avec soi au nom de préjugés selon lesquels ailleurs c'est pas bon c'est pas cultivé c'est seulement ma culture qui est la meilleure je l'emporte avec moi ), exige de connaître la connaissance. Co-naître: naître avec. Naître avec ce quelque chose en soi d'unique, la sensation vécue avec la mère d'être l'enfant unique, véritable expérience mystique charnelle et imaginaire . Naître avec ce démon en soi, cette possession, cette force de vie, que l'hégémonie génétique elle-même n'arrive pas à totaliser, cette trace vive au coeur de soi-même d'une harmonie matricielle perdue en naissant. Importance de la mère pour Edgar Morin justement pour cette connaissance de la co-naissance. Cette mère qui n'est pas morte en le donnant à la lumière, comme cela a risqué d'arriver, et qui, en jouant le jeu maternel imaginaire d'une métaphore incarnée de la félicité englobante matricielle d'une manière que l'on pourrait qualifier de méditerranéenne pour évoquer l'intensité chaude et poétique de cette qualité de vie a coÏncidé presque parfaitement avec la trace intérieure, d'où ce commencement mystique et charnel que l'on sent dans ce témoignage de Morin.
Pourtant, par rapport à cet état d'enfant qu'on pourrait dire élu par ce lien métaphorique charnel avec la mère, Edgar Morin affirme avec force qu'il ne fait pas partie du peuple élu, qu'il n'est pas un élu. Bref, cet état-là ne peut durer, il y a la chute, l'intérêt pour la Kabbale qui part de cette chute, il y a le néo-marranisme c'est-à-dire le fait que le temps de la religion, juive ou chrétienne, est fini, qu'il n'y a plus de possibilité de se relier à avant, avant la chute, avant la naissance, par quelque chose qui éviterait toujours la prise de conscience, l'inscription de la séparation. Par la mort de sa mère, Edgar Morin rejoint le scepticisme, le fait qu'il ne croit plus pouvoir effacer la coupure originaire, de manière religieuse, en faisant partie du peuple élu par exemple. C'est ainsi qu'il dit qu'il n'a jamais cherché à exploiter son identité juive. Il se reconnaît plutôt dans le peuple persécuté. On pourrait dire qu'il prend acte de la persécution qui est à l'intérieur de lui, ce démon qui insiste pour retrouver, qui poursuit envers et contre tout, au choc avec un extérieur qui ne lui propose aucune solution religieuse à l'ardente quête qui l'habite. Comme il n'y a pas de solution ( c'est-à-dire qu'il y a l'absolution plutôt que des solutions), alors il traverse un moment nostalgique, sensation d'avoir perdu à jamais un art de vie poétique, une sensation intense.
Moment nostalgique très important, où peu à peu il se rend compte qu'il faut risquer la mort pour vivre. En effet, lorsqu'il co-naît qu'il ne peut plus retourner en arrière, que rien ne peut faire qu'il soit un élu, qu'une persécution l'habite en même temps qu'à l'extérieur il n'y a aucune solution immédiate à son désir de retrouvailles ( la fraternité au sein de la Résistance, du communisme, de la guerre d'Algérie, cette fraternité-là ne suffit pas comme trame matricielle à laquelle se nourrir telle l'abeille qui butine, la faim n'est pas vraiment satisfaite, c'est une sorte de fraternité dépersonnalisée, manquent les personnages ),alors sa pensée se fortifie de se tourner vers l'immensité infinie de la complexité, dans un temps rationnel qui va se combiner avec quelque chose de passionnel qui l'habite. Une unité en lui, sorte de référence originaire unique et en quelque sorte omnipotente pour diriger la recherche butineuse, pousse à se re-lier à l'extérieur dont elle fait partie, sorte de Cosmos, de planète terre-patrie où d'autres habitent aussi, paradis de multiplicité. En se re-liant à la richesse de la multiplicité, il peut articuler la richesse qui l'habite, en restant enfant comme son père l'est resté et lui a indiqué la voie. S'ouvre une humanité matricielle, vers laquelle Edgar Morin est poussé par une curiosité omnivore, tel l'abeille qui veut faire son miel en butinant le pollen des fleurs.
La méthode du penseur part de cette idée qu'il faut se méfier de l'erreur toujours possible, on pourrait dire de la tentation de croire une retrouvaille définitive, d'avoir trouvé la solution pour revenir à la béatitude matricielle. Au contraire, l'incertitude permet d'élaborer, par la pensée butineuse cherchant toujours la reliance, une stratégie qui tient compte de l'ennemi, du fait que, par exemple, le frère qui fait partie de la fraternité planétaire, ne me sera fruit, miel à goûter, pollen à butiner, que si lui-même y trouve son compte en matière de retrouvailles, et de cette manière personne ne peut être retranché de cette humanité. Mon frère sur la terre-patrie est mon ennemi aussi longtemps que je ne me débrouille pas, dans ma stratégie tenant toujours compte des forces obscures qui habitent chacun de nous, pour que lui-aussi puisse butiner sur mon pollen. Il est mon ennemi aussi longtemps que je ne comprends pas que tout mon personnage complexe est une partie de l'humanité matricielle sur laquelle il butine pour faire lui-aussi son miel. Le penseur est arrivé à cette vérité splendide qu'il ne peut être nourriture pour son frère, qu'il ne peut cesser de le voir comme un ennemi, un concurrent rendant jaloux de ses idées, que si lui-même fait l'expérience de pouvoir se nourrir à l'infini des autres, que s'il sait que cette nourriture-là ne manquera jamais.
La course aux profits qui marque notre société, et par rapport à laquelle il s'agit de résister, ne peut-elle pas se domestiquer par l'apprentissage qu'il existe un autre miel, celui dont parle Edgar Morin, et qui exige d'avoir le goût des autres, et pas seulement le goût des choses que l'on est programmé de manière spectaculaire à consommer maintenant?

Alice Granger