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A propos de Les septs savoirs nécessaires à l'éducation du futur, Edgar MORIN
Editions du Seuil.


A l'ère planétaire, il est urgent de réformer la pensée pour qu'elle tienne compte de la complexité, à savoir que tout se tisse ensemble. C'est ce qu'étudie dans ce livre Edgar Morin, théoricien de la complexité, de la reliance. Il nous suggère, admirablement, l'élaboration d'une symbiosophie, c'est-à-dire la sagesse d'un vivre ensemble, lorsque tout se tient sur notre Terre-Patrie. Au moment où l'Humanité court un très réel risque de mort, il est urgent de la réaliser.
Dans une époque où règne le fantasme scientifique de pouvoir tout programmer pour que le risque couru par l'être humain soit zéro et réaliser ainsi le progrès de l'Humanité, Edgar Morin nous dit que la réforme de la pensée doit être paradigmatique et non pas programmatique.
C'est là que sa pensée est extraordinaire.
Il entend l'être humain à la fois dans son déracinement originaire, qui le fait être homme de culture en dehors du cosmos qui est pourtant en lui de façon intime, déraciné de lui par un acte de séparation et de naissance, et à la fois dans son enracinement dans la complexité planétaire.
Déraciné, il s'enracine. C'est sa folie, que de vouloir retrouver cela.
Déraciné, avoir une forte conscience de cela, en ne croyant plus au mythe du progrès auquel nous a fait croire la Modernité sous l'hégémonie de la science, de la technique et de la pensée cartésienne disjonctive et réductrice. La pensée cartésienne promettait de réaliser par son paradigme la dénégation de ce déracinement, et le réenracinement dans le meilleur des mondes. Là où le paradigme cartésien a imposé la logique de la disjonction pour instaurer l'idéologie du progrès, avec pour conséquence la fragmentation des savoirs inhérente à la spécialisation, il s'agit pour le citoyen planétaire de laisser un autre paradigme organiser la vie, le paradigme qui propose une autre logique, celle de la reliance qui prend en compte la diversité, la multiplicité, le fait que tout se tient.
Entre déracinement originaire et enracinement, l'être humain, s'il veut vraiment devenir citoyen planétaire, doit connaître la connaissance, c'est-à-dire être averti de la complexité de la vie, de ce que la connaissance est aussi connaissance de l'incertitude ainsi que connaissance de la condition humaine.
Réforme paradigmatique : un paradigme, c'est ce qui instaure une sélection des idées, et qui détermine les théories, les doctrines, les idéologies, en étant à l'origine de la logique, il impose le choix de certaines opérations logiques plutôt que d'autres. Le paradigme cartésien, avec sa logique disjonctive qui distingue entre l'objet et le sujet, conduit à deux mondes, le monde scientifique et technique qui va porter l'idéologie du progrès donc l'illusion de pouvoir remédier au déracinement originaire par le meilleur des mondes, et le monde de la philosophie, de la subjectivité, de la passion, bref le monde du doute, du mal, du négatif, des aléas de l'Histoire dont se débarrasser. Avec ce paradigme, qui fait que l'idéologie du progrès est au c?ur de la Modernité depuis le XVIIe siècle, le développement incroyable des sciences et des techniques, la spécialisation de plus en plus poussée, a morcelé, fragmenté la connaissance, les savoirs, si bien que les hommes ont perdu de vue le contexte, le global, le multidimensionnel, le complexe, au moment même où, à partir de 1492, la planète s'est ouverte et donc rétrécie, ce paradigme ayant imposé l'hégémonie de la culture occidentale dévastatrice pour les autres cultures. Paradigme qui a imposé un monde de certitudes, et nié l'incertitude pourtant impossible à refouler indéfiniment. Les choses que la logique scientifique et technique a prétendu maîtriser reviennent avec leurs risques et leurs belles surprises .
L'ancien paradigme, cartésien, a prétendu pendant des siècles réaliser la dénégation du déracinement, en désignant le monde négatif, subjectif, et en disjonction avec celui-ci, le monde objectif, idéalement réalisé par le progrès des sciences et des techniques, avec les simplifications que cela implique de la condition humaine, imaginant un être humain simpliste et uniquement avide de confort.
Le nouveau paradigme part du contraire de la dénégation du déracinement. Il part du déracinement, qui est sans remède, et parie sur l'enracinement dans le monde planétaire complexe, sur les relations avec des êtres humains complexes, sujets aux illusions, aux mensonges, aux passions, en tenant compte que ce dans quoi il s'enracine, la Terre-Patrie court, par la faute du développement fou des sciences et des techniques et de l'idéologie du progrès, un risque d'autodestruction, risque qui fait appel à la responsabilité et à la solidarité.
Le nouveau paradigme exige que l'homme en quête de connaissance pour pouvoir s'enraciner dans le global et le complexe qui s'offre à lui dans l'incertitude plutôt que dans la certitude, se méfie avant tout de lui-même, de tout ce qui peut entraver son aventure planétaire. Savoir le rôle très important de l'affectivité dans le développement de l'intelligence, le rôle aussi de la folie, dont les sociétés anciennes tenaient compte mais qui a été évacuée dans la société scientifique moderne. Homo sapiens, dit Edgar Morin, est aussi Homo demens, et cette folie qui s'exprime dans la déviance, dans les brèches, est ce qui porte vers le nouveau, vers l'inattendu, comme pour prétendre satisfaire quelque chose d'ancien jamais mieux que dans le nouveau, l'inattendu, ce que seule l'incertitude peut rendre possible. Alors, le nouveau paradigme implique que l'homme se reconnaisse possédé par les idées, emprisonné dans une sorte de noosphère où des esprits anciens, des dieux, etc?prennent possession de lui, implique que l'homme s'aperçoive que sa rationalité, qui est une investigation du réel, peut mal finir avec la rationalisation qui repousse toute expérience empirique et son incertitude. La rationalité fait apparaître, dans le réel, l'incertitude, l'inattendu, elle prépare plutôt à s'attendre à l'inattendu. La raison cherche quelque chose et trouve autre chose, qui fait dévier, bifurquer, et prendre conscience qu'autour de soi, tout se tient, se tisse, donc est complexe.
Dans cette complexité et cette diversité, l'unité y trouve son compte en ayant la surprise de pouvoir s'enraciner de manière rythmique et inattendue.
Lorsque le nouveau paradigme s'instaure, c'est-à-dire quelque chose qui se ressent du désir fou d'enracinement non pas dans une forêt de certitudes mais au sein de l'incertitude qui peut offrir des archipels de certitudes , alors l'homme prend conscience de ce que sa rationalité peut s'immobiliser en rationalisme, que son idéalité, façon dont ses idées le renseignent sur ses désirs, ses goûts, peut se figer en idéalisation, que son affectivité peut l'étouffer dans des situations possessives au lieu qu'elle étoffe une recherche dans la complexité de la vie.
Le nouveau paradigme opère une sélection de l'idée selon laquelle il faut se méfier de nos idées, de la noosphère qui nous possède par des esprits ou des doctrines tyranniques, de la rationalisation qui se cache dans la rationalité, de l'idéalisation qui se cache dans l'idéalité. Il sélectionne l'idée que l'inattendu surgissant de l'incertain peut offrir la possibilité de s'enraciner, cette folie originaire comme finalité, homo demens guidant homo sapiens.
Le nouveau paradigme sous-tend une logique de reliance et non plus de disjonction. En s'enracinant dans les surprises de l'inattendu, modifiant au besoin de manière stratégique ses actions en tenant compte des aléas, des imprévus, nés du fait que les choses se tiennent dans tous les domaines et qu'une action n'a donc pas forcément le résultat prévu, en pariant de pouvoir le faire un nombre infini de fois, l'homme ne fait que préserver son unité dans cette diversité, il retrouve son enracinement originaire dans un enracinement dans ce que lui offre son avenir, compte tenu que le futur est toujours ouvert par les incertitudes.
Le progrès, scientifique, technique, a provoqué comme une sorte de grossesse nerveuse, une régression intra-matricielle dans le monde des conforts, des certitudes, des savoirs morcelés et très spécialisés, monde programmé, uniformisé, dans lequel l'hégémonie occidentale a provoqué le déracinement des autres pays d'avec leurs cultures, leurs coutumes, leurs savoirs, leurs valeurs, si bien que le confort spectaculaire des pays riches a pour envers la misère grandissante des pays pauvres.
Enseigner la compréhension, à l'ère planétaire, ne va pas de soi. Elle n'est nullement facilitée par le développement incroyable, avec Internet, de la communication. La compréhension d'autrui exige de se comprendre soi-même. Et surtout de comprendre le rôle essentiel d'un paradigme qui dicte la sélection des idées, qui est à l'origine des opérations logiques.
Comprendre l'importance de la logique, en somme, qui développe ses opérations parce qu'il s'agit de s'enraciner, de retrouver l'unité perdue une infinité de fois, au rythme des retrouvailles diverses que l'inattendu offre.
Les opérations logiques sélectionnées ne seront pas du tout les mêmes si le déracinement est admis, comme déracinement de la naissance qui donne à la vie, à ses surprises, à sa complexité, ou bien s'il est dénié, si le progrès fait croire que la dénégation est possible, qu'on peut revenir dans la matrice confortable, scientifique, technique, et réaliser ainsi une grossesse nerveuse.
Le nouveau paradigme sélectionne l'idée d'une ouverture accueillante dans sa complexité, non pas l'idée d'un lieu d'origine réparé telle une matrice jamais détruite. Il s'agit de se laisser posséder par cette idée autre, qui sélectionne les opérations logiques de telles manières que l'unité (retrouver une infinité de fois un enracinement originaire) sera retrouvée à la conclusion d'une action dont le résultat sera inattendu par rapport au projet. Cette déviation réalisera d'autant mieux la folie du désir d'enracinement qu'elle lui ajoutera une qualité autre, du merveilleux, de l'inconnu.
Nul doute qu'un déracinement originaire a fait très tôt Edgar Morin soupçonner qu'un nouveau paradigme guidait son aventure d'intellectuel planétaire. Que de choses résumées dans Terre-patrie! Terre pour dire le déracinement d'avec le milieu matriciel, la naissance qui donne à la vie d'une manière catastrophique, par une séparation. Ceci côté mère. Et Patrie côté père, pour dire qu'aucun démiurge père tout-puissant maîtrisant science et technique n'a pu recréer de manière satisfaisante le milieu matriciel en déniant cette naissance, démiurge pouvant tirer sa gloire et son pouvoir de pouvoir remédier au mal, au doute, aux risques. Terre-Patrie, planète et humanité complexes, abandonné à cette vie-là par mère et père donnant à la vie incertaine et belle et complexe et variée et rythmique. Terre-Patrie.

Alice Granger