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A propos de Parier sur l'enfant, Aldo NAOURI
Editions Odile Jacob.



Lire Aldo Naouri apporte toujours beaucoup de satisfaction. Médecin pédiatre, il témoigne par ses écrits qu’il exerce la médecine beaucoup plus en artiste attentif à la complexité humaine qu’en technicien si imbu de son pur savoir scientifique qu’il puisse lui arriver de croire n’avoir plus besoin d’écouter le reste.

Lorsqu’Aldo Naouri reçoit un enfant dans son cabinet, amené par sa mère, son père, une grand-mère, etc…, il met immédiatement en relation la santé (ou le problème de santé) du corps de cet enfant avec la façon dont le couple parental réussit (ou non ) sa vie commune, et avec la façon dont l’arrivée d’un enfant dans chaque couple sans exception change tout dans la vie de ce couple, la façon dont cet enfant remet en chantier, de manière aiguë et impérative, quelque chose de transgénérationnel, ramène chacun des parents à sa propre enfance, au désir qui a présidé à sa conception, à des ratages parfois catastrophiques se transmettant de génération en génération.

Pour Aldo Naouri, l’enfant est toujours réparateur, la réparation étant la vérité sur sa venue, et en ce sens un enfant est toujours désiré, même s’il n’est pas voulu. Un enfant n’est jamais conçu pour rien.

De la lecture d’un livre aussi riche j’ai développé les réflexions suivantes.

S’il est réparateur et si c’est cela la raison de parier sur lui, l’enfant a aussi à se sevrer de son rôle idéal que d’abord il avale selon un réflexe de déglutition primaire avec le lait du sein ou du biberon dans une jouissance totale. Lui a à s’en sevrer, pour pouvoir se tourner vers une vie séparée de ses parents. Mais chacun des parents a aussi à se séparer de lui, à prendre acte de ce qu’a d’intolérable et d’envahissant le fait de vivre par procuration à travers cet enfant réparateur tout le temps du maternage. Chacun des parents a à prendre acte du caractère sacrificiel, envahissant comme une tumeur cancéreuse, comme un « tu meurs » de ce temps de la mère paradigmatique dont parle souvent Aldo Naouri. Pendant le temps du maternage, du pouponnage, qui perpétue un moment le temps matriciel, la mère, surtout si le père est à ce moment-là en symbiose avec elle pour mieux père-pétuer, est mère paradigmatique, infiniment dévouée à l’enfant qui la ramène par procuration à travers le corps immature et dépendant du bébé à son propre état de nourrisson et à cette grammaire élémentaire du corps qui garde toute sa vie comme trace, référence, unité de valeur cette expérience intra-matricielle. C’est dire si, à travers son nourrisson, la mère retrouve toute une problématique concernant les premiers temps de sa propre vie, le désir de ses propres parents quant à elle, et si ce nourrisson permet à la mère elle-même de remettre en chantier, pour la réparer, son histoire ancienne elle-même en relation avec celle des générations la précédant. Ainsi, Aldo Naouri raconte le cas de cette mère réussissant enfin, en ayant un fils, à avoir une parole propre face à son père alors que depuis son enfance la situation conflictuelle avec ce père était telle qu’elle était toujours parlée par lui.

Tandis que le nourrisson se mature corps vivant par la trace vive de l’expérience de totalité d’avant inscrivant pour toujours une sorte de grammaire élémentaire pour toute la vie sur ce corps, la mère paradigmatique s’aperçoit peu à peu qu’à vivre totalement par procuration sur son nourrisson, avec l’aval du père qui tolère lui aussi si totalement cela, ces retrouvailles avec le corps de l’expérience intra-matricielle père-pétué un moment, c’est son propre corps à elle, ce corps-là dont la trace est à jamais inoubliable et qui père-siste par sa grammaire, qui est sacrifié, le corps de l’enfant s’il est vainqueur sur le sien peut risquer d’être comme une tumeur, comme un envahissement métastasique, la réduisant à n’être qu’un sein matriciel, le corps de l’enfant lui signifiant « tu meurs », lui demandant « est-ce vrai que tu vas mourir ? ».

La mère paradigmatique, si vraiment son corps à elle n’accepte pas d’être sacrifié, s’il père-siste avec sa grammaire élémentaire, va commencer à mettre en acte l’intolérance séparatrice, va commencer à produire des anti-corps contre le corps antigénique du nourrisson. Grâce à ce nourrisson qui l’a fait être mère paradigmatique, cette femme peut mettre en chantier un système immunitaire qui est la clef de la bonne santé du corps. Le système immunitaire ne peut s’organiser qu’en présence du corps antigénique envahissant, donc grâce à l’enfant.

De même, le corps de l’enfant ne met-il pas en œuvre aussi un système de défense immunitaire pour se rendre indépendant du corps enveloppant de la mère paradigmatique ? Souhait de mort, un « tu meurs », dirigée contre la mère paradigmatique, la mère toute matricielle, la mère perpétuant l’état de grossesse par le maternage. Bien sûr, il vaut mieux pour elle que cette mère paradigmatique soit aussi une personne, pas toute mère, sinon quel risque de mort court-elle réellement ?

Cette production d’anti-corps contre le corps antigénique, contre le corps étranger, cette intolérance en acte, c’est quoi ? C’est quelque chose qui a à voir avec la loi de l’interdiction de l’inceste, qui est structurante, l’inceste étant, selon la définition d’Aldo Naouri, cet état de non manque que vivent aussi bien les nourrissons garçons que filles dans leur symbiose avec la mère paradigmatique, c’est-à-dire cette mère qui peut vraiment mettre en acte cet état car un père se prête à la père-pétuation en étant presque plus maternel qu’elle car ne connaissant pas, n’ayant jamais été enceint, l’envahissement et son risque mortel intolérable.

La mère paradigmatique, intolérante à l’envahissement par le corps antigénique qui lui fait sacrifier le sien, met en branle son système immunitaire en faisant intervenir le père dans sa fonction de séparation. C’est elle, et non pas lui directement, qui fait entendre à l’enfant ayant entamé lui aussi son processus immunitaire de sevrage (car il est en train de comprendre ce que cela coûte d’être le réparateur idéal, que ceci n’est pas gratuit, cela coûte l’indépendance car il faut rester conforme au désir des parents), la parole séparatrice du père.

Si le corps du nourrisson materné fait entrer la mère paradigmatique dans un temps de retrouvailles par procuration avec son propre corps ayant gardé traces indélébiles de cette vie d’avant la naissance, la parole séparatrice du père la fait entrer dans une dimension de découverte où, paradoxalement, après avoir avec son enfant, frôlé le sacrifice, elle sauvegarde son corps à elle, ce corps immunitaire avec sa grammaire élémentaire. C’est la mère paradigmatique qui met en branle l’inscription de la loi de l’interdiction de l’inceste, production immunitaire d’anticorps en véhiculant auprès de l’enfant la parole du père séparateur qui vient renforcer auprès de l’enfant ce même processus immunitaire de rejet faisant que cet enfant ne va plus avaler tout ce qui vient de sa mère dans un réflexe de déglutition primaire. Bien entendu, je parle d’immunité au sens large, immunité psychique aussi bien que corporelle.

Ce n’est pas le père lui-même qui va initier cette démarche immunitaire de rejet, d’inscription de la loi d’interdiction de l’inceste, car lui-même, n’ayant jamais ce contact corporel symbiotique avec le corps de l’enfant, ne peut jamais en connaître le risque d’envahissement mortel, tumoral, cancéreux comme embryonnaire et fœtal ? Pour le père, l’envahissement ne peut jamais faire courir de risque mortel à son corps, alors il ne voit jamais venir le risque de mort couru par la mère paradigmatique si elle ne produit pas une réponse de rejet immunitaire contre le maternage total qui est en train de métastaser toute sa personne.

Si la mère paradigmatique n’entreprend pas un coup d’arrêt au temps du maternage total par une inscription de la loi d’interdiction de l’inceste, si elle persiste à croire que l’enfant n’a besoin que de manquer de rien, d’être à jamais choyé, que ses désirs soient immédiatement satisfaits, que ses besoins soient tous anticipés si possible pour toute la vie, le père peut à son insu laisser se métastaser le maternage. Le père peut alors ne pas s’apercevoir que la dimension de retrouvailles qu’il vit dans son couple est en train de foutre le camp, comme si c’était sa propre mère paradigmatique à travers sa femme qu’il laissait se perdre telle une matrice enfin abandonnée. Père qui se servirait de cet enfant antigénique propre aux premiers temps du maternage père-pétuant l’état de grossesse, cet enfant littéralement bouffant, dévorant, envahissant sa mère matricielle, comme anticorps dirigé contre sa propre mère paradigmatique retrouvée à travers sa femme. Donc enfant aussi réparateur pour le père car non seulement ramenant à l’ordre du jour pour ce père son propre corps et sa grammaire, mais permettant peut-être maintenant de rejouer une séparation d’avec cette mère-là d’autrefois qui fut peut-être un peu manquée jadis mais que la venue de l’enfant maintenant permet au père de remettre à l’œuvre avec une nouvelle mère paradigmatique qui réapparaît avec le nourrisson.

Bien sûr, lire ce livre d’Aldo Naouri m’amène à écrire des choses qui sont plus que des notes de lecture. Ce livre fait réfléchir, fait écrire, permet d’ajouter quelque chose.

« Parier sur l’enfant » ne serait-ce pas prendre acte de ce que sa venue a d’indispensable dans un couple et dans la société pour pouvoir à nouveau, et sans cesse, remettre en chantier l’organisation d’un système immunitaire sans lequel aucun corps ne peut rester en vie, la vie pouvant être aussi du point de vue du désir jamais réductible au désir d’enfant et d’une existence par délégation à travers lui ? L’arrivée de l’enfant ne permet-il pas à la mère, mais aussi au père, à travers le corps materné de l’enfant, de repartir de leur propre corps, celui sur lequel est écrite une mémoire d’un temps ancien, corps qui désire retrouver mais en partant à la découverte, corps qui ne peut se laisser arrêter par ces retrouvailles par délégation avec le corps de l’enfant car le temps du maternage est follement ambigu, bouffant, envahissant et pourrait être le contraire de ce qui est désiré, pourrait être sacrificiel, mortel ? L’arrivée d’un enfant ne permet-elle pas de remettre en chantier, pour la mère et aussi pour le père mais chacun de manière différente conforme à leur différence sexuelle, l’organisation d’un système immunitaire garant d’une bonne santé non seulement du corps mais psychique ? Seul l’enfant, arrivant comme corps antigénique, comme corps étranger ayant une capacité d’envahissement folle comme au temps de grossesse, peut remettre en chantier l’immunité. Lien direct entre cette immunité et la loi de l’interdiction de l’inceste. Incestueux est l’enfant totalement envahissant, à qui rien n’est interdit, qui ne manque jamais de rien, qui est un cool consommateur de tant de choses mises à sa portée pour sa vie si saine et si programmée pour son bien et son plaisir. Incestueuse est aussi la mère qui se laisse envahir totalement, notamment par le désir de tout faciliter pour son enfant, et qui n’a pas d’autre désir.

Face à toutes ces réflexions que m’inspire le riche livre d’Aldo Naouri, la notion de contexte social dont il parle si longuement prend tout son relief. Contexte social dont le mot d’ordre, entièrement ancré dans la société de consommation et son principe de plaisir, est qu’il faut que de plus en plus de gens, et notamment les enfants, ne manquent de rien, et dont le leurre serait qu’il est possible de tout faciliter, préparer, programmer, ceci pour le bien d’un grand nombre de personnes. Contexte social dont le mot d’ordre est quasiment dictatorial (cf. l’hédonisme cher à Hitler), avec tout le pouvoir de la publicité par exemple, et qui profite comme par hasard aux intérêts économiques. Contexte social : il ne faut manquer de rien, il faut désirer à tout prix ne manquer de rien et la publicité sait bien mettre en spectacle l’élite qui ne manque de rien, il faut se laisser imbiber par la vue prétendument désirable d’une génération cool et bien dans ses baskets tellement elle a une vie saine bien programmée. Aldo Naouri montre à quel point ce contexte social, à la botte des intérêts financiers, est incestueux, totalement maternant, et vient foutre en l’air ce pari sur l’enfant. Il parle d’un véritable massacre. Il parle de pertes irrémédiables au niveau de la transmission entre générations, il évoque cette délinquance notamment dans les quartiers défavorisés et d’immigrés qui se développe à cause du pouvoir de ce contexte social qui enlève les enfants à la transmission transgénérationnelle des valeurs, des coutumes, à toutes ces choses qui viennent de la famille et qui mettent en acte ce que j’appelle l’immunité, qui inscrivent la loi d’interdiction de l’inceste, l’exogamie, la reconnaissance de l’autre. Contexte social incestueux qui fabrique ses hors-la-loi, en ayant bien plus de pouvoir, attractif, séducteur, dévoyeur, que les parents et que le désir qui a présidé à l’arrivée de l’enfant dans telle famille. Materné et séduit par le contexte social dont la publicité c’est que tout le monde puisse ne manquer de rien de ce qui est exhibé comme la totalité de ce qu’un humain peut désirer dans un monde qui a tout ramené à la seule dimension des besoins, l’enfant est totalement arraché à son statut dans la chaîne générationnelle de sa famille et de sa culture. Voilà le massacre évoqué par Aldo Naouri.

Alice Granger-Guitard