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Alice GRANGER GUITARD

A propos de TOMBEAU de Léopold Sédar SENGHOR, NIMROD

Editions Le temps qu'il fait, 2003.

Il semble que c'est en place du frère africain qui lui a manqué de son vivant sur la scène littéraire africaine que Nimrod écrit ce texte précis et très intelligent à l'occasion de la mort de Léopold Sédar Senghor. Sans doute Nimrod est-il bien placé pour entendre les raisons de l'attachement de Senghor à la langue française et qui était pour que l'Afrique reste dans l'Union française, comme si la langue française, en particulier sa syntaxe, était la langue de Babel permettant au nombre infini de langues africaines de continuer à résonner à travers elle par un rythme différent. Les dominés, les anciens colonisés se servant des armes des dominants pour infléchir un destin trop inégal.

Donc, Senghor, c'est un grand frère pour Nimrod! Ils se ressemblent, ils militent tous deux par l'écriture pour la francophonie en Afrique, par un amour de la langue française, un amour très paradoxal pour la langue des colonisateurs.

C'est ça qui est incroyable! Réussir à rattraper la langue des colonisateurs qui s'en vont, pour dire qu'il y a une autre possibilité, une autre lecture, voire une ruse, nous autres Africains avons besoin de la langue française dominatrice, de sa syntaxe, de sa culture, nous avons besoin de cette langue de Babel universaliste, pour y infiltrer nos langues africaines, besoin de la langue de Babel pour passer d'autres langues d'Afrique et ainsi pouvoir présenter à la planète le nouvel homme africain. Comme si la colonisation terminée avait laissé une graine, une idée.

Ce qui peut paraître surprenant au premier abord, mais s'avère ensuite très fin, très intelligent, et très logique, c'est que Nimrod évoque le frère africain qui a manqué à Senghor, se présentant donc implicitement comme ce frère-là, mais par conséquent il ne nous parle pas du tout de Senghor comme une figure paternelle pour lui, un père en écriture et en francophonie. Pourquoi Senghor comme un grand frère africain militant des épousailles de l'Afrique avec l'Union française, et non pas comme un père? On dirait que la confusion ne peut avoir lieu, que Senghor ne peut être qu'un grand frère et non pas un père, parce que le père est étroitement lié avec la figure du colonisateur, dont la langue est le français, l'œuvre du père est à travers la colonisation et l'exploitation des matières premières africaines comme l'assèchement de l'Afrique que ses enfants, si heureux en elle qui fait que "l'émotion est nègre, la raison hellène" (Senghor), perdent alors, le colonisateur et sa langue arrache les enfants à leur mère, à son ventre, à sa nature, par l'assèchement de la matrice, et alors ils se mettent à entendre la langue de ce père si cruel qui les séparent, qui inaugure l'exil, l'horizon s'ouvre à l'infini dans la plaine, plus possible de rester, mais possibilité de dire dans la langue de Babel les traces sensorielles, rythmiques, d'une expérience africaine jamais mieux retrouvée par l'écriture, par le poème, par l'art, qu'elle a été perdue, que la colonisation a été comme l'expérience d'une destruction placentaire.

Donc, le grand frère Senghor, et dans son sillage son frère Nimrod qui découvre à quel point ils se ressemblent, prennent en quelque sorte acte, par le choix de la langue française, du père qui les a coupés d'un endroit pourtant heureux, perdu mais restant mythique comme ressources pour toujours dans leur identité sensorielle. L'essentiel, c'est que cette langue des dominants (comme le père est dominant), cette langue de Babel, permet de dire, de chanter, une sensorialité différente, une émotion, une vie qui aura été, intense, et qui revient infléchir la langue de Babel. Comme si le colonisateur avait initié le dominé, le perdant, le colonisé, à des épousailles pouvant se célébrer par la langue de Babel elle-même, cette langue se laissant altérer par des rythmes et des émotions qui auront été, et l'horizon en plaine africaine s'était ouvert sur l'infini. Il fallait perdre pour mieux retrouver. Il fallait se métisser culturellement.

Mais je vais suivre pas à pas le texte de Nimrod.

La culture, pour Senghor, n'est ni une distraction, ni un ornement. C'est un mouvement oscillatoire, dialectique, à la fois centrifuge et centripète, qui réalise l'homme intégral.

Contrairement à la ligne actuelle, il n'y a pas à choisir entre l'Afrique et l'Europe, bien au contraire quelque chose est à exploiter de leur différence, l'Europe excellant dans l'intégration du milieu physique à l'homme (donc, le colonisateur, le dominant, a très bien su intégrer à lui le milieu physique africain, réalisant pour les Africains une disparition matérielle de leur enveloppe matricielle, les mettant dehors, les faisant naître brutalement par la simple disparition de leur milieu environnant mais pas du tout la disparition des traces psychiques de cette expérience dans le sein de l'Afrique heureuse d'où la possibilité géniale de faire passer ces traces sensorielles vives dans ce qui reste c'est-à-dire cette langue conquérante qui va permettre de dire vivre chanter), l'Afrique enseignant l'amoureux abandon à la nature (c'est-à-dire une sorte d'intense vie sensorielle matricielle, qui ne peut en quelque sorte durer, qui ne pourra se restituer à profusion, paradoxalement, qu'en passant à travers une autre langue, une langue de Babel, après la perte, après l'assèchement, l'émotion, la fête sensorielle de ce qui aura été ne pouvant vraiment se jouer que par les mots, dans une syntaxe qui déplace d'un lieu à un autre, parce que le premier lieu reste à jamais introuvable.

Senghor est de la race des stratèges que la lutte anticoloniale avait produite, et il fut une des graines élevées dans la pépinière française des khâgnes et grandes écoles. Ce stratège connut par la langue et les écoles françaises le moyen très paradoxal de résister aux envahisseurs. Mais, lorsque dans les années 80, il dit adieu au pouvoir, le président du Sénégal assistait aussi aux adieux de l'Histoire à cette manière si rusée de résister aux envahisseurs par leur langue même. Les Africains ne savaient pas que les véritables envahisseurs étaient ceux qui introduisaient partout la logique du marché et la société de consommation et que sonnait l'heure du désastre.

Les écrivains africains prônent depuis l'authenticité africaine, touristique, comme si l'Afrique n'avait jamais connu de métissage, elle qui a collaboré à la Traite esclavagiste et à la colonisation. Au contraire Senghor se reconnaît non seulement métis biologique, mais surtout métis culturel. Car ce métissage est la reconnaissance d'une exposition à la fois cruelle et fructueuse avec des sensibilités autres, c'est la sensation soudain face à un autre très grand et étranger d'être petit, dominé, nu, dehors, et alors se débrouiller, exposé oui mais apprendre à exploiter ce que l'autre offre, comme une chance, chance cruelle car séparatrice, mais en même temps dans la plaine monotone c'est l'horizon qui s'ouvre à l'infini, l'autre dominateur et moi dominé étant juste la sensation cruelle de perte, de ne pas savoir encore se débrouiller. Les descendants des esclaves, en Amérique et aux Antilles, savent mieux se débrouiller que les Africains avec ce qui les a dominés. Double repli africain actuel, celui de l'exotisme et celui du particularisme, alors que les dominés pourraient tisser un commerce bien plus fructueux avec les dominants. Tragique pas en arrière. L'Afrique voit ses matières premières puisées par l'Occident, et pourtant elle se marginalise parce que ses habitants ne comprennent plus le métissage. Ceci parce qu'ils ne savent plus organiser la résistance, qui s'effectue à partir de la réalité de ces traces sensorielles psychiques qui sont africaines, quelque chose que les colonisateurs d'autrefois et les spécialistes techniciens du marché ne peuvent prendre, et qui peuvent passer à travers la langue même dominante, restituant à travers elle, par sa syntaxe même, une émotion et une sensorialité autre, africaine, dans une langue qui ne l'est pas.

C'est cette écriture, écriture dans la langue de Babel qui entraîne l'infinité de langues africaines, qui nous blanchit, écrit Nimrod à la suite de Senghor! C'est-à-dire fait sortir du continent noir (lire Freud et les femmes comme continent noir, continent noir comme métaphore maternelle, ou mieux, matricielle, donc blanchir comme sortir du milieu matriciel, de l'Afrique comme métaphore de ce milieu noir car celui d'avant la naissance). Senghor milite pour la négritude, on pourrait dire pour l'universalité de cet homme noir comme homme au sein du continent noir, de l'environnement matriciel, cette expérience-là s'écrivant aussi justement par le choc avec l'Occident, ce choc entre les différences permettant d'écrire, de part et d'autre, ce qui diffère, d'écrire une identité, chacun la sienne, l'émotion est nègre comme la raison est hellène, à égalité. En ce sens, le "nègre" échappait à Senghor, ce n'était plus qu'une occasion de rencontrer son semblable.

En expliquant les nègres au monde, écrit Nimrod, Senghor les blanchit, notamment il en fait des êtres universels, puisque chaque humain aura été au sein du continent noir! Le risque de Senghor fut de rendre transparents les Africains aux yeux des dominants. Il ne s'agit pas d'apparaître comme Africains, d'être de ces écrivains qui vendent de la camelote et des nègreries. Il s'agit d'écrire comme le nègre blanchit! Comment il blanchit son africanité comme d'autres, au contraire, blanchissent leur argent sale.

Senghor comme Nimrod ne perdent pas leur âme d'Africains en écrivant dans la langue française, et en étant allés apprendre dans les écoles françaises afin de devenir des intellectuels de haut niveau, au contraire jamais ils ne deviennent des assimilés! Ils résistent justement par leurs traces psychiques ineffaçables qui font revenir à travers la syntaxe et les mots autres, non africains, l'émotion africaine d'autrefois, intacte, forte, libre, fidèle. C'est cette liberté de dire qui est paradoxalement sauvegardée. Les Africains lettrés assimilent, mais jamais ne cessent d'être eux-mêmes, et ainsi, ils ont quelque chose d'autre à offrir, cet apport du Noir à la civilisation de l'universel si cher à Senghor.

La résistance, écrit Nimrod, est un trait commun aux dominés, ils assimilent et résistent. La résistance, c'est la certitude de ces traces sensorielles écrites dans le psychisme, fortes et libres, qui met aux commandes de sa propre vie, traces sensorielles encore pas passées aux commandes, donc cette sensation devant l'autre radical d'être petit, d'être dominé, d'avoir devant soi un père qui a tout appauvri soudain, tout altéré, tout pris, qu'il n'y a plus de dedans, d'environnement originaire, mais les traces restent, vivantes, et la langue du colonisateur qui s'en va peut servir à dire l'émotion perdue, à la chanter, la retrouver ainsi, permettant en même temps de se présenter Africain au monde qui s'ouvre à l'horizon. C'est donc la liberté qui structure les dominés. C'est, écrit Nimrod, une révolution inouïe d'exalter le destin des opprimés dans la langue de leurs oppresseurs, cette assimilation de l'élément étranger! D'où l'importance de la maîtrise de la syntaxe nouvelle, qui permet le déplacement d'un environnement en perte vers ce que l'horizon infini promet. La syntaxe est la voie de la liberté. Si tout écrivain traduit ses sensations et ses pensées, l'écrivain africain fait plus, il traduit aussi une langue, un imaginaire. Il se sert pour cela d'une langue de Babel, son "outil nuptial. Son français sera donc autre.

En fin de compte, tous les combats livrés au nom de la négritude se ramènent au conflit que génère la rencontre avec d'autres perceptions du monde, qui est comme une naissance traumatisante avec ce qui assèche, décompose soudain l'environnement originaire, qui se vit comme l'autre dominant, d'essence paternelle, s'accaparant les ressources de cet environnement originaire et, par conséquent, le vidant de toutes capacités nutritives si bien que pas d'autre choix que naître, le milieu devenant trop pauvre. Senghor ne parle-t-il pas de la langue de Babel lorsqu'il évoque cet étrange peuple de France, si séduisant, et irritant, pas de peuple plus humain, qui s'est battu partout où il y avait des hommes à libérer, mais le plus tyrannique des peuples dans son amour de l'homme, voulant pour tous le pain et la culture mais à condition que ce pain et cette culture soient français, peuple persuadé que les barbares de l'Empire français ne peuvent pas avoir d'autre destin. Tour de Babel! Le père, le dominant, disant, ce qui est encore matériellement votre milieu est à moi, comme le père disant à ses enfants à l'intérieur du ventre continent noir, ce que vous prenez pour votre ventre maternel où vos émotions auront été si heureuses est à moi, je vous prends votre mère, j'appauvris ses ressources, ses matières premières, voilà, son placenta ne peut plus vous nourrir, vous serez obligés d'en passer par ma langue, qui apparaît comme une tour phallique dévastatrice, dérangeante, pour que vos émotions se disent autrement.

Aujourd'hui, la domination économique domine tout le reste, uniformise, l'Afrique n'en est pas maîtresse, alors reste la ruse, et l'écriture, la culture. Elle qui connaît le rôle que joue le regard de l'autre dans la formation de la conscience, sait aussi que le fait de manquer, dans cette société planétaire de consommation, établit une différence en faveur des Africains, celle de ne pas être en état d'addiction, d'où l'importance de l'autre plus que des choses. L'autre comme révélateur de sa propre singularité.

Bien sûr, face à cet autre, et même cet autre occidental en état d'addiction, l'Africain exagère sa singularité, par exemple l'émotion nègre face à la raison hellène ou à l'addiction occidentale.

Senghor, par cette phrase "l'émotion est nègre comme la raison est hellène", établit l'égalité des civilisations, et prend le parti de faire de l'Afrique la terre d'une émotion partagée, de l'écrire ainsi! Ecriture d'une Afrique qui place les Africains au cœur intime de la chose, à l'intérieur du continent noir, là où la plénitude matricielle enivre dans son écriture même, avec la sensation d'une victoire, tellement c'est vrai que seul un Africain métis, un Africain écrivant dans la langue de Babel, métissé par cette langue blanchissante, est alors capable de dominer les choses. Réintroduction, par l'écriture, dans le paysage originel. Monotone pour Senghor, l'habitant de la plaine ouverte sur l'infini de l'horizon. Par cette langue qui permet de faire revenir et passer tant d'émotion Quand elle est vraie, l'émotion sauve l'Africain.

Senghor, écrit Nimrod, est l'homme-émotion. Sur les photos, à côté de Pompidou, de de Gaulle, de Malraux, il a l'air d'un éternel jeune homme, éperdu de reconnaissance, couleur de peau noire à côté des blancs célèbres, toujours impressionnable (comme un garçon face à la figure du père qui blanchit?), sourire généreux, yeux dans lesquels brille toujours une attention inquiète.

Pour Senghor, l'école est toujours la trame! Aimant par-dessus tout l'apprentissage, étant un pédagogue né. Nimrod regarde partir avec amour le plus grand des précepteurs, dont le seul souci aura été de contribuer à bâtir le Nouvel Africain. Ecoutant avec Nimrod les protestations de Senghor devant les dangers auxquels s'exposait l'Afrique croyant devoir faire de ses fils et filles des techniciens dont elle manquait, et oubliant terriblement que la technique n'est pas la culture, alors que c'est seulement le métissage culturel qui présidera à l'avènement du Nouvel Africain dont les premières figures sont Senghor et bien sûr Nimrod!

Se cultiver, selon Senghor, c'est exercer son esprit (je dirais les traces sensorielles psychiques, cette écriture d'une expérience originaire riche qui reste ineffaçables et actives dans le cerveau) au contact de la matière, cet esprit est comme un organe dont la fonction est d'envelopper une nouvelle matière, l'investir, l'habiter, de manière à donner à celle-ci une équivalence mentale. Ainsi, l'esprit est capable d'embrasser tout ce qui est, dans le nouvel environnement, il est d'une intelligence générique, procédant de traces, non pas technicienne, il est capable d'épouser les inflexions du monde, de les posséder, dans une extraordinaire interaction entre l'homme et son environnement physico-social. L'hyperspécialisation du XXe siècle ne va pas dans ce sens-là.

Bien sûr, dans ce texte dédié à Senghor, il est aussi question de ce nom, Nimrod!

Alice Granger Guitard

9 mai 2004