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Alice GRANGER-GUITARD

A propos de La grammaire est une chanson douce, Erik ORSENNA

Editions Stock.

 

Texte agréable à lire, saint-exupérien, léger comme une chanson "douce", qui traite pourtant d'un sujet grave, politique, celui de l'appauvrissement calculé de la langue. Les gens qui, sans y prêter garde, n'ont qu'un nombre limité de mots à leur disposition pour parler sont bien sûr facilement influençables, programmables, aux mains du pouvoir.

Et comment fabriquer des gens pauvres de mots (mais bien dans leurs baskets, persuadés que tout baigne parce qu'ils jouissent ou rêvent de jouir de tout à portée de mains bien exposé par la publicité de la société des consommateurs) et adeptes sans le savoir de la servitude volontaire? Par une méthode pédagogique d'apprentissage de la langue française visant à dégoûter à jamais les élèves du plaisir des mots, de la grammaire, des phrases, des livres. Erik Orsenna nous montre dans son texte de pauvres profs forcés d'aller dans un Institut de formation pédagogique qu'il appelle ironiquement la Sécherie s'initier à un charabia linguistique pseudo-savant. Et il confronte les deux enfants de sa fiction, Jeanne et Thomas, échoués sur une île après le naufrage de leur bateau, au danger d'être faits prisonniers par le gouverneur Nécrole qui veut, bien évidemment, tout faire pour leur bien, à commencer par les initier à la langue française par ce charabia linguistique destiné en réalité à faire d'eux des pauvres de mots, des asservis volontaires.

Face à cet appauvrissement parfaitement organisé de l'usage de la parole dès les bancs de l'école, Erik Orsenna nous démontre brillamment comment l'apprentissage de la langue et de sa grammaire peut être léger, joyeux, simple, rigoureux sans nul besoin du charabia linguistique prétentieux et purement technicien derrière lequel se niche un énorme goût du pouvoir. Une étrange et vivante subversion se fait entendre de la part des amoureux de cette langue et de sa grammaire, un écartement, hors de portée des mots d'ordre jouissifs, uniformisants et assujettissants de la langue appauvrie. A quoi sert l'apprentissage de la langue riche et de sa grammaire? A échapper à un naufrage, celui de l'inculture et de la culture de la consommation?

Alice Granger-Guitard

25 avril 2002