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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Les Ombres errantes, Pascal QUIGNARD

Editions Grasset.

 

Il y a une scène, invisible, originaire, d'où chacun de nous vient, tel l'ensemencé vient de la semence, où nous commençons à ne pas être avant d'être en naissant par séparation et abandon, où notre vie se qualifie de vie de viviparus parce que nous sommes une graine qui germe dans cette ombre nourricière que fait cette scène invisible, cet acte sexuel qui est aussi d'ensemencement.

A l'évidence, à Pascal Quignard s'est imposée avec la férocité du réel cette réponse qui suscita à l'infini sa question: d'où prendre de la graine? Cette graine qui, en germant, donnera moi, Pascal Quignard, petit agneau, à qui quelque chose s'est transmis en l'abandonnant à la vie, à l'aurore de cette vie, qui s'enracina vivipare dans l'ombre des plaisirs dont il était issu et qu'il ne pouvait pas savoir puisqu'il n'y était pas encore.

Une scène datant d'avant ses deux ans lui mit la puce à l'oreille: la jeune fille qui le gardait était toujours en train de lire un livre, et ainsi son corps à elle dans l'acte de lecture s'en allait ailleurs qu'auprès de lui à le materner. Depuis ce moment-là, originaire, la lecture et les livres le nourrissent dans son intense et indestructible curiosité de cet ailleurs où il n'est pas, cette scène invisible qu'il a fait le pari de voir en s'en allant errer auprès de cette lumière qui n'éblouit pas ceux qui ont été engendrés sexuellement. Tout se passe comme si, à la suite de l'ensemencement, il fallait encore pour que la transmission de la vie se perpétue à l'infini d'une scène sexuelle à une scène sexuelle ainsi de suite, que l'ensemencé qui a germé, qui est né dans l'aurore à la fois féroce comme l'abandon dans le non prévu, l'ignoré, l'inconnu, et prometteur comme le printemps qui fait bourgeonner à nouveau des choses anciennes, quelque chose qui nourrisse, mais qui nourrisse pas comme du maternage, comme cela est à la mode dans ce jeunisme sauvage et hypnotique qui caractérise nos sociétés, non, qui nourrisse toujours à l'ombre des plaisirs mais d'une manière qui fascine de cette fascination qui pousse à la prédation, à l'envie de s'incorporer symboliquement ce loup, pour devenir comme lui.

Nous sommes donc des viviparus: à l'ombre des plaisirs d'où nous sommes issus nous nous nourrirons toute notre vie, en partant justement en direction des ombres errantes qui abandonnent au vent, voire à la tempête, les graines qu'elles transmettent. La scène invisible dont parle Pascal Quignard est tout sauf stérile! C'est une scène sexuelle qui ensemence, qui donne des enfants, par la voie de la fascination qui suscite l'envie d'une intensité si féroce qu'elle pousse à la prédation, au fait qu'un ensemenceur se montre avec un tel relief dans son plaisir ignoré par le fasciné que celui-ci veut se l'incorporer en l'imitant d'abord. Certes la scène sexuelle dont nous sommes issus est invisible, mais tout se passe comme si elle avait une suite qui s'inquiétait d'en nourrir la graine qui en a germé, et que cette suite, sans doute indispensable à l'acte lui-même, simultanée à lui, s'effectuait par des manifestations (manifestus: flagrant délit en latin) à travers le langage. Comme si les deux protagonistes de l'acte invisible à l'ombre duquel des viviparus vont germer avaient besoin d'une descendance absolument curieuse, voire fascinée au point de vouloir s'en incorporer par un acte de prédation, de dévoration imitative symbolique, pour que leur acte lui-même s'immortalise dans la joie, dans la renommée, dans les paroles, dans les livres.

D'où prendre de la graine? D'où viennent les enfants? De quoi se nourrir? Nous ne sommes pas des viviparus avides d'objets et d'images nous gavant avant même que nous ayons à désirer et à demander, nous sommes des viviparus parce que nous ne pouvons nous passer de cette ombre des plaisirs où nous avons germés et où nous naissons.

Une différence sexuelle entre les deux protagonistes de la scène sexuelle invisible originaire: la jeune femme est en train de lire, elle est ailleurs, elle n'est pas vraiment là, toute, à materner le petit garçon. Elle lui met la puce à l'oreille. Le petit garçon est déjà immensément curieux, et excité aussi au point que des images corporelles de plaisir s'impriment en lui, de quelqu'un qu'il ne voit pas, qu'il ne voit qu'à travers la façon dont la jeune femme est concentrée dans sa lecture, quelqu'un qui commence déjà à le fasciner, quelqu'un qu'il envie, et ce fascinus, dont le relief se déduit déjà de l'intérêt et du plaisir que la jeune femme prend à lire ce qui s'écrit dans son livre (son livre-corps, son livre-plaisir), il l'imagine déjà comme l'enfant Tagès du mythe étrusque, l'enfant-vieillard qui ne s'élève de tout son relief incroyable au-dessus de son sillon que pour donner à lire un livre à des descendants accourus là, et ensuite retombe, comme satisfait d'un acte sexuel véritablement ensemenceur, pouvant se détuméfier puisque l'acte n'a pas été stérile. La jeune femme est ailleurs dans sa lecture, elle ne materne pas. C'est le contraire, maintenant… Elle materne, comme s'il n'y avait plus d'acte sexuel et de plaisir ailleurs, comme l'enfant était le remède à cela.

Comme si le vase de Soissons, l'ombre des plaisirs dans laquelle le viviparus prend de la graine, avait été volé et brisé, et que le dernier roi romain (de la lignée de ces rois dont Pascal Quignard dans Le sexe et l'effroi a si bien montré à quel point ils avaient été fascinés par les Etrusques et la scène invisible) avait à jamais été tué par le roi franc Clovis. Comme si les images gavantes avaient à jamais gagné sur le langage. Mais Pascal Quignard n'est pas hypnotisé par les images, il rallume à l'intensité de ce qui commence tout ce qui succède. En scrutant le ciel, qui n'est pas vivant parce qu'il n'y est pas encore, il contemple son seul aïeul.

Lorsque c'est Tagès qui laisse son livre aux lecteurs, ce n'est évidemment pas facile à lire, même si c'est le prix Goncourt! Mais c'est très intelligent! L'agneau pascal: ceci est mon corps, prenez et mangez, ceci est mon sang, prenez et buvez! Bizarre incorporation symbolique de quelqu'un dont prendre de la graine alors qu'il fascine, et aussi prédation pour dire la férocité de cet acte d'incorporation, comme la graine après avoir germé dans le descendant meurt, jusqu'à une autre graine et ainsi de suite, en re-suscitant, en suscitant à nouveau, et à chaque fois l'enfant Tagès se détuméfie dans son sillon après avoir transmis son livre, après que la fascination a été suivie d'acte d'incorporation imitative symbolique, acte de prédation.

Alice Granger Guitard

19 janvier 2003