Exigence : Littérature



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A propos de Une jeunesse à l'ombre de la lumière, Jean-Marie ROUART
Editions Gallimard.


Pourquoi écrire ? Jean-Marie Rouart, par son livre, donne aux lecteurs sa raison à lui, et elle se dit en un mot: l'impression. L'impression que laisse, qu'imprime, la lecture de ce livre. Impression qui relie ensemble la peinture impressionniste (tout le milieu impressionniste qui faisait partie de l'univers familial de l'auteur enfant) et le verbe «imprimer» propre à l'édition.
Ce qui est impressionnant dans ce livre, c'est le grand nombre de personnages célèbres que nous voyons apparaître dans des sortes de tableaux d'une époque ancienne, des peintres impressionnistes faisant partie de la famille ou étant amis avec elle, des écrivains dont certains sont encore vivants, des princesses, des princes. A l'ombre de toutes ces lumières, le futur écrivain était en gestation, car par-delà le thème de l'échec, de la destruction, de la séparation, et même du suicide qui hante ce livre, il ne lui échappe sans doute pas qu'il possède un atout précieux, celui d'être le gardien d'une mémoire.
Une mémoire impressionnante par tous ses personnages ayant un nom et vivant des passions, par ces maisons, ces lieux, ces tableaux décrits. Jean-Marie Rouart ne se relie-t-il pas à la série de ces noms en en restituant la mémoire, le climat dans lequel ils vivaient, l'éternité rejointe, par l'écriture? L'impression est celle d'une aristocratie revenant nous enchanter, cherchant à nous prendre dans ses filets, en même temps qu'il nous est impossible de dénier que nous en sommes séparés, de savoir qu'on n'est pas dans le même monde.
Du beau monde, dans les tableaux de ce livre, un autre monde, que l'auteur, peut-être, cherche à faire revenir justement parce que, pendant son enfance, c'était déjà en perte pour lui (avec ses parents, il habitait Montparnasse et non plus le seizième). Pari de l'écriture: faire revenir cet univers aristocratique-là et, par ce travail scriptural de mémoire faisant impression à la manière des esprits revenant nous posséder par leur prestige divers, être des leurs mieux que le père qui n'était qu'un artiste pauvre?
Tout semblait depuis toujours venir l'en séparer tandis que c'était en pleine lumière juste là proche de lui en train de s'éloigner comme toutes ces femmes avec lesquelles la passion aboutissait à la séparation. Son propre père, peintre resté dans l'ombre, impuissant à réintégrer la famille dans cet autre monde qui était aristocratique même avec ces peintres impressionnistes parce qu'ils avaient réussi (de même que le monde surréaliste d'un Aragon semble aristocratique dans ce livre), ne fait rien pour éviter à son fils d'être confronté à ce monde qui se défait, qui n'en finit pas de se défaire, d'être confronté à la mort, à travers amours avec des femmes à la fois à portée de mains et impossibles, voyages à Venise, dans les îles grecques, à Ibiza. Père qui n'a pas le pouvoir de faire apparaître la dénégation de la perte, et cela continue, en vrac, par les maisons d'édition qui ne le publient pas, le lycée HenriIV qui ne veut pas de lui, un journaliste du Figaro qui sera à l'origine de sa démission. Jean d'Ormesson apparaît comme son double aristocratique de toujours, celui qui semble l'appeler à des retrouvailles dans l'autre monde d'avant, monde des rêves, de l'enfance.
Le Grand Architecte de l'Univers ne peut pas plus que son père l'aider à rejoindre le réseau de cette élite aristocratique, artistique et intellectuelle qu'il voudrait tant, à l'évidence, réintégrer. Est-ce l'impuissance de son père à remettre la famille dans le bon milieu qui est à l'origine de son départ de la maçonnerie, comme s'il ne croyait pas au pouvoir du grand démiurge pour le relier aux autres initiés, à cette élite qu'il connaît depuis son enfance et que peut-être il croyait retrouver sous les traits des francs-maçons ?
Perdre, pour mieux retrouver. Et rien n'est mieux, pour retrouver l'impression enchantée, envoûtante, d'autrefois mieux qu'autrefois car il est plus puissant que son père, que faire revenir personnages célèbres, lieux paradisiaques, expériences folles, par l'écriture. Dans l'écriture, il y a tellement de personnages qui sont de bonnes fées parce qu'ils ont un nom, parce qu'ils font rêver, parce qu'ils font envie. Celui qui est leur témoin est des leurs, forcément.
Ce n'est donc pas par hasard que la mère de l'auteur apparaît à la fin du livre. Car il s'agit bien d'un retour à autrefois par cette écriture assurée de son impression, de sa réussite. Un retour intra-matriciel encore plus qu'un retour à la mère. Dans le milieu aristocratique intra-matriciel, il s'agit de virginité en ce sens que le risque d'une destruction est nul. L'écriture comme voyage jusqu'à ce milieu intra-matriciel aristocratique, artistique et intellectuel s'accomplit dans la certitude, à cause de tous ces personnages célèbres venant impressionner les lecteurs par des détails de première main et étant donc toutes les bonnes fées de l'auteur, est sans retour, sans nuage comme était sans nuage la relation de l'auteur avec sa mère. Ils sont ensemble, elle et lui. Par cette écriture. Eclate encore, et dans le toujours du réseau de l'élite que l'auteur fait revenir, le rire du fils et de la mère dans le jardin du Luxembourg, après le refus du proviseur du lycée d'Henri IV de le prendre. Rire pour dire la promesse que de cet échec viendrait la réussite. Vierge mère, virginité de ce lieu d'autrefois dans lequel les lecteurs reconnaissent l'auteur comme faisant partie du tableau, du réseau, d'un autre monde. Le père, lorsqu'il peignait Marie, représentait toujours sa femme, la mère de l'auteur. Marie, le plus beau personnage pour Jean-Marie Rouart. Tant que cet autre monde, il veut le rattraper à travers ses aventures amoureuses et ses activités littéraires et journalistiques, le sentiment de culpabilité et l'expiation sont au rendez-vous.
Le nom Rouart s'impose par tous ces noms célèbres qui reviennent dans le livre, et le fils devient père de son père Rouart qui n'avait pas eu le pouvoir de dénier la perte. Le père Rouart n'était-il pas artiste pour ne pas perdre l'impression de l'autre monde, et ainsi, n'était-il pas peu préparé pour être un efficace homme d'affaire dans une société qui changeait. Le fils Rouart qui réussit par l'écriture retrouve le même état d'esprit que son père l'artiste peintre impressionniste, mais dans un processus lumineux de réintégration dans le milieu de l'élite alors que son père y était dans un processus de destruction.
La rencontre Aragon-Jean-Marie Rouart jeune homme (Aragon rappelle Aristote et il est question de manque de virilité) suggère la rencontre père fils. La figure d'un Aragon enraciné dans un état aristocratique laisse pourtant (mais c'est une vague impression) penser que cet état-là retrouvé (dans le cas d'Aragon par son succès d'écrivain) n'est pas désirable en éternité car c'est une prison dorée confrontant à l'usure, à la vieillesse, à la dégradation et peut-être surtout à l'immobilité répétitive.
Il y a quelque chose de l'aventure psychanalytique dans ce beau livre classique. D'ailleurs, il y est souvent question de psychanalyse.
Retrouver pleinement l'emprise originaire, virginale, ce n'est pas forcément rester dans ses filets.

Alice Granger