Exigence : Littérature



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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Ils ont choisi la nuit, Jean-Marie ROUART

Editions Grasset, Les Cahiers Rouges.

J'ai finalement lu ce texte de Jean-Marie Rouart comme le testament que, dans le cabinet de réflexion, celui qui se prépare à la cérémonie de l'initiation doit écrire avant d'être guidé, les yeux bandés, jusqu'à la porte d'Occident, jusqu'à cette entrée qui ne peut se franchir qu'en rampant car la terre est basse, une entrée difficile comme une naissance, une entrée qui se fait en touchant la terre, qui s'appuie sur de l'enterré on pourrait dire, sur un deuil, et ensuite une voix annonce l'amour plus fort que la mort, l'amour qui, à lire ce qu'en écrit Rouart, est vraiment l'amour qui donne ce qu'il n'a pas.

En effet, c'est frappant comme les figures féminines qui suscitent l'amour se présentent toujours pour lui comme se détournant après l'avoir fasciné, l'avoir fait se précipiter, l'abandonnant à ce qu'elles lui donnent qu'elles n'ont pas, ce qu'il vit d'abord sur le mode mélancolique, sur le mode addictif.

Le tableau de l'inconnue de la Seine, au-dessus de son lit d'adolescent, représentant une fascinante jeune noyée exprimant une si grande joie en se laissant telle Ophélie glisser au fil de l'eau en entraînant en amont de la vie le romantique et adolescent Rouart se jetant tel Narcisse sur son image dans l'eau, se change en le visage de pierre de la jeune fille de 18 ans, appartenant à la famille du jeune homme, qui s'est suicidée, et qui le détourne de la tentation de se précipiter dans une représentation si douce, comme une addiction, du suicide. Ce visage froid comme la pierre et comme la mort le renvoie à la vie. Aucune fille ne reste vivante à être là à retenir et à attirer les garçons dans l'en deçà de l'enfance aux teintes incestueuses. Au visage de pierre de la jeune noyée qui est comme une porte qui se ferme, comme une déchirure qui commence déjà à menacer la douceur mélancolique mais encore si enveloppante, fait écho l'environnement familial de Rouart, comme en train de tomber en apoptose, et fait aussi écho dans le livre le dégoût par exemple de Drieu la Rochelle pour la bourgeoisie comme un si médiocre humus dont il s'agit de se séparer comme d'un placenta qui ne nourrit plus. A la gloire et à la richesse de cette famille de peintres a succédé un appauvrissement inéluctable, contre lequel les crises de nerfs ne pouvaient plus rien, la richesse de ce giron était inexorablement en train de se décomposer. L'adolescent était hypersensible au fait qu'il risquait de succomber dans le naufrage. L'assurance du risque était déjà pour lui la chance de pouvoir commencer à se sevrer d'une terrible addiction, dite par exemple par le fait que la femme dont il était amoureux à vingt ans ne voulait pas être entraînée par ce leucémique social. C'est ce détournement des femmes qui a tout appris à Rouart, qui lui a donné cette intelligence aiguë de l'amour qui donne ce qu'il n'a pas, et la sensation de la fragilité des choses.

L'amour donne ce qu'il n'a pas, Jean-Marie Rouart, notamment à son adolescence, s'intéresse à des femmes qui se détournent de lui en fin de compte, à commencer par la première, cette jeune fille de la plage, l'été de ses quinze ans, qu'il surprend juste après sa première expérience sexuelle dans les bras d'un autre garçon, puis toutes les femmes adultères dont il s'est épris et qui ensuite s'en retournent à leur mariage. Même Jean Seberg, pourtant fascinée par Romain Gary, finit par s'en aller, préférant à la dispersion de sa vie l'unification dans la mort.

C'est donc frappant comme les figures féminines de ce livre, celles qui le concernent personnellement ou celles qui concernent d'autres écrivains ou héros, d'autres frères ou grands frères en fait, en se détournant le ou les dissuadent d'une romantique et régressive addiction. Cela s'écrit d'abord par la mélancolie, la jouissance de la douleur, l'impression, au sens d'écriture, sur le corps et dans l'appareil psychique, de l'interdit, de l'impossible, et l'incarnation très vive d'une sorte de frère jumeau de l'ombre, qui détiendra pour toujours la référence originaire des sensations, de la joie, de la vérité, à confronter de manière rythmique à ce qui se retrouvera dans le jardin de la vie.

Compte tenu de ces figures féminines qui se détournent, comme le rêve d'Orient qui, pour Napoléon, se brisa devant St Jean d'Acres et lui fit prendre la direction de l'Occident et du crépuscule, Jean-Marie Rouart confie dans ce livre-testament comme écrit dans le cabinet de réflexion une sorte de révolution psychique qui tourne, aussi, la passion amoureuse en passion pour des frères, pour des grands frères, ceux qui "ont choisi la nuit", comme si à travers cette passion que ces grands frères suscitent en lui se peignait et s'unifiait le portrait de ce frère jumeau adolescent et romantique dont jusque-là il n'y avait que des fragments épars. C'est Drieu le premier, le premier grand frère, qui a rendu possible cette transformation de la passion, qui a donc ouvert un chemin lumineux sous les décombres. C'est par lui qu'il prend conscience que peut se lier, d'écrivain en écrivain, une sorte de filière, dont il a l'intuition de comment il peut en faire partie, une sorte de chaîne d'union. Depuis l'adolescence, des écrivains, notamment Drieu, et beaucoup d'autres, et aussi Napoléon, suscitent en lui la passion, il est fasciné, et il se sent comme un objet fluorescent qui, indistinct dans la nuit, s'éclaire en s'approchant de la lumière incarnée par ces héros. Alors, Rouart se met à écrire à son tour, pour s'insérer dans la filière, dans la chaîne d'union, comme dans le seul but de susciter à son tour la même passion chez un jeune homme de l'avenir pris dans la tourmente chaotique de l'adolescence. C'est vraiment là que nous entendons le pourquoi de la passion de Rouart pour l'écriture. Comme d'autres héros et écrivains ont suscité la passion en lui et donné de la lumière à ce frère jumeau de l'ombre qu'il était, il espère, en écrivant, susciter la même passion chez des jeunes hommes de l'avenir dont des femmes se seront détournées en inscrivant l'interdit de l'inceste, des jeunes hommes prenant de la graine de ce frère jumeau resté vivant dans la matrice scripturale. C'est dire si Jean-Marie Rouart n'est pas si romantique que ça. Son romantisme lui donne l'intelligence de comment se sevrer. Nous sentons que s'il réussit à susciter à son tour cette même passion, alors inséré dans la chaîne d'union des frères immortels, il peut en même temps laisser ce frère jumeau de l'ombre, car celui-ci à travers l'œuvre pérenne s'immortalise par la passion qu'il suscite. Comment devenir un Immortel…

La passion: mot donc très important dans ce texte, et au cœur de l'écriture de Jean-Marie Rouart. Une passion, celle suscitée par les frères si fascinants, les frères en écriture essentiellement, Drieu la Rochelle le grand frère, Benjamin Constant, Chamfort, Zweig, Walter Benjamin, les fusillés Pierre Pucheu et le Commandant d'Estiennes d'Orves, Jack London, Hemingway, Maupassant, Jacques Rigaut, et bien sûr Napoléon, pour une autre passion, une addiction amoureuse se changeant en anorexie. Une chose pour une autre. Une métaphore. Une passion pour une autre passion. Un amour qui donne ce qu'il n'a pas. Le jumeau de Rouart aussi s'immortalisera, tout en ayant choisi la nuit, la nuit matricielle, en suscitant à son tour la passion, le livre commençant à s'écrire à partir de cette transformation de la passion, plutôt que raconter sa vie, ses rêves, dans le style d'un adolescent romantique encore retenu en arrière dans un monde en lambeaux, raconter cette passion suscitée, jeter de la graine pour en susciter à son tour, pour être sûr que se poursuit l'immortalité, pourtant invisible, de ce frère jumeau.

Ce n'est donc, comme je le disais, pas tant que Jean-Marie Rouart soit resté, dans son écriture et peut-être sa vie, un adolescent romantique et un peu mélancolique, n'arrivant pas à se détacher d'un monde ancien impressionnant et en lambeaux, fixant fasciné l'appauvrissement inéluctable, la barque familiale prenant l'eau de toutes part de même que, à ses yeux, peut-être aussi la société d'aujourd'hui avec ses pauvres héros désolés, arrêté par le dégoût profond pour la vie bourgeoise douillette et médiocre et pour la vie des arrivistes, que le fait qu'il n'en finisse pas de tracer le portrait d'un jumeau à coups de pinceaux s'inspirant des autres frères l'ayant passionné, jusqu'à ce qu'il suscite à son tour la passion, peut-être, je le répète, le vrai but de son écriture.

L'impuissance à écrire, qui fut son calvaire secret pendant dix ans, qui le fit, on dirait "aller à Samos" comme "aller à la mort" ou bien descendre dans le cabinet de réflexion, pour laquelle il trouva en Jacques Rigaut le frère en impuissance, une impuissance qui le fait penser à l'impuissance sexuelle, semble mettre la puce à l'oreille: ce qu'il a à écrire, c'est cette passion pour une autre passion, lui qui s'est tellement soucié "par qui" il est et fut passionné, il ne cesse d'épier, en écrivant, ces frères dont il suscitera la passion, pour lesquels il sera ce "qui", ce "par qui". Toute la question de la fraternité. Qu'il traite en semblant s'éterniser dans une période précise, le tournant de l'adolescence. C'est pour cela qu'à la fin de son livre, il insiste encore à dire qu'il aime ceux qui souffrent, ceux que la sensibilité torture, qui ont l'âme inquiète, l'ambition déçue, et qu'il hait les capitalistes du succès, les nouveaux riches de l'arrivisme, les carriéristes rassasiés.

Rouart écrit une chronique sur Jacques Rigaut et reçoit une lettre d'encouragement de Jean d'Ormesson, qui, dans ce contexte d'initiation, semble vraiment le grand frère parrain qui lui dénoue le bandeau et lui donne ainsi la lumière. Jean d'Ormesson qui avalise en quelque sorte le renversement d'une première passion, celle qui verse dans la mélancolie car les femmes qui la suscitent se détournent et font vivre comme dans une barque qui prend l'eau de toutes parts comme la famille déjà faisait naufrage, en une deuxième passion, celle qu'un frère suscite chez un autre frère, celle que le jumeau s'immortalisant dans les livres peut susciter chez des frères lecteurs. Il ne s'agit pas que ce jumeau quitte la nuit, séparé par la naissance il reste. Une naissance symbolique. C'est pour cela que les douze épées flamboyantes dirigées vers son cœur lorsque, une fois le bandeau dénoué par le parrain qui lui a donné la lumière, il ouvre les yeux comme s'il naissait, rappellent bizarrement un peloton d'exécution venu fusiller le condamné à mort qui, comme Pierre Pucheu, commande lui-même ce peloton.

Voyageant au pays des morts, des suicidés et des fusillés, en train d'écrire son testament dans le cabinet de réflexion, Jean-Marie Rouart a réglé ses comptes avec la fascination du suicide, il en revient non plus fasciné, mais en ayant peut-être saisi la raison de son aventure d'écrivain. A travers tous ces écrivains et héros qui l'ont passionné, dont il s'est reconnu, adolescent et mélancolique, le frère, c'est lui-même écrivain, ce frère jumeau qu'il est en écrivant, qui cherche à se présenter comme le grand frère d'autres adolescents ou éternels adolescents, ce qui est bien difficile dans une époque où, écrit-il, l'homme sera désormais mutilé.

"Dare alla luce", "donner à la lumière", naître, en italien. La paix, car le frère jumeau s'immortalise par l'écriture. Quelque chose comme la conversion, dont il parle à propos des fusillés, étrangement apaisés et joyeux à partir du moment où ils connaissent l'heure de l'exécution. Jean-Marie Rouart ne voulait pas rester toujours ce frère jumeau adolescent, romantique, mélancolique, le leucémique de la vie sociale, il voulait seulement trouver le moyen d'en faire le deuil en en faisant une sorte de héros littéraire capable de susciter à son tour la passion qui rend possible à d'autres frères de sortir du chaos de l'adolescence.

Ici, tout est symbole. Ainsi s'inaugure le parcours initiatique. Mais le symbole, c'est un récipient brisé, coupé en deux. Ici, chacun n'a qu'un morceau du symbole. Il s'agira alors de mettre bord à bord deux morceaux du symbole, et jamais l'assemblage ne sera parfait. Toujours cette fragilité.

Alice Granger Guitard

12 février 2003