Exigence : Littérature



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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Monsieur Liu, Xavier WALTER

Editions NDZE.

A l'évidence, l'auteur de ce roman est imprégné de culture chinoise. Roman qui se lit d'une traite avec grand plaisir. La langue est superbe.

L'histoire ne se situe pas aujourd'hui, mais peut-être dans la Chine du XVIIe siècle. En tout cas, ce qui imprègne tout ce roman est un impératif d'obéissance qui saisit chaque Chinois, depuis M.Liu, le paysan, à M.Ma, aux mandarins, à tout un ensemble de règles, de rituels, d'obligations, les cernant en permanence de l'extérieur, transmis au cours des siècles et régissant presque chaque détail de la vie. Il semble presque impossible d'en dévier, sinon la famille n'est plus protégée, les rapports humains plus codifiés, la cruauté des hommes politiques est impitoyable. Les rapports humains sont donc codifiés de manière précise, complexe, impitoyable, et au sein de tous ces impératifs par rapport auxquels la moindre catastrophe ou anomalie ou inondation ou sécheresse est interprétée comme une punition à des manquements, il y a du temps, si le sort vous est favorable parce que vous avez tout fait bien, parce que vous vous distinguez dans la voie du Milieu, pour les plaisirs, suavité de la vie, érotiques ou de la table, très raffinée.

M.Liu, un paysan qui cultive son lopin de terre, vit très simplement, est la risée de son petit village, on l'appelle M.Liu-qui-n'élève-que-des-poules, parce que sa femme ne lui donne que des filles, quatre déjà. Aucun fils! Pourtant, il va régulièrement se recueillir sur la tombe de son père, n'oublie jamais de lui offrir un présent! Le culte des ancêtres est une chose très importante, pour que cet ancêtre repose en paix. Il faut donc toujours s'assurer d'un descendant, un fils, qui pourra rendre ce culte aux morts de sa famille afin que celle-ci repose en paix, et que les descendants, s'étant rigoureusement acquittés de ce devoir, sachent qu'ils sont quittes par une douceur de vivre sur leur famille sur plusieurs générations. La protection et la suavité de la vie semblent donc dépendre du fait que les ancêtres, par le culte rendu sur leurs tombes, pourraient voyager jusqu'à leur paix éternelle. Sinon, ils reviennent comme un mauvais sort s'acharnant. Elle est extrêmement intéressante, cette idée que les morts doivent être en paix par un rituel accompli à leur mémoire par les descendants, qui sont alors sûrs que des revenants ne viendront plus les harceler d'outre-tombe pendant des générations. Ne devrions-nous pas aussi y réfléchir? Dans nos familles d'Occidents aussi le mauvais sort semble s'acharner de générations en générations comme s'il y avait un ou plusieurs morts qui ne pouvaient pas reposer en paix, revenant encore et encore réclamer un dû par lequel ils s'éloigneraient pour toujours apaisés?

En tout cas, le sort ne semble pas favorable à M.Liu, puisqu'il n'a que des filles. Y a-t-il quelque chose qu'il n'a pas fait bien? Il ne voit pas.

Il lui revient en mémoire que son père avait un frère d'encens, M.Ma. Au cours d'une guerre, le père de M.Liu avait sauvé M.Ma, ou bien le contraire (c'est ce que dit M.Ma), et cet acte héroïque a tissé entre les deux hommes un lien qui n'est pas du sang, mais qui est aussi sacré, et qui entraîne le même genre d'obligations. M.Ma est le frère d'encens du père de M.Liu, et donc l'oncle de M.Liu. Son père étant mort, il revient à M.Liu de prendre soin de son oncle d'encens. Celui-ci serait malade, et M.Liu se met en route pour aller le voir à la ville. C'est cette obligation liée à un lien de parenté qui n'est pourtant pas un lien de sang qui va absolument changer la vie de M.Liu, qui, de pauvre, va devenir riche, sans pourtant modifier sa manière sobre et sage de paysan ayant les pieds bien sur terre.

Cette obligation filiale va d'abord confronter ce paysan à la richesse bigarrée et sonore de la ville, aux raffinements des mets, des vêtements, des façons de vivre et se comporter et des rituels chez M.Ma et d'autres riches habitants de la ville, il touche vraiment du doigt la suavité de la vie, ses plaisirs, tout autour de lui cela le sert, c'est déconcertant, et en même temps la cruauté n'est pas loin en cas de désobéissance, de déviance. Le paysan est déconcerté par tant de raffinements et de sollicitudes autour de lui, et même des invitations érotiques, mais il plaît beaucoup à son oncle d'encens par sa sagesse d'homme de la terre, par sa façon très équitable d'apprécier et de juger les choses, de voir loin les conséquences, de toujours parler par des proverbes chinois très sages appris de son père. A l'oncle d'encens Ma, M.Liu semble donc être un fils que son père accompagne encore sur le chemin de la sagesse. Il est imprégné pour toujours de la sage parole de son père.

M.Ma, homme riche très respecté dans sa ville, qui a un commerce florissant d'herboristerie, n'a pas de fils, malgré une épouse et deux concubines, et d'autres femmes pour le plaisir. Il a décidé de faire de M.Liu son fils adoptif, il est le fils qu'il aurait aimé avoir, il est sûr que celui-ci viendra rendre fidèlement un culte sur sa tombe, et qu'ainsi il pourra tranquillement voyager vers la paix éternelle. Il est sûr que ce fils adoptif remplira scrupuleusement son devoir.

Alors, sûr de cela, après l'avoir testé en plusieurs occasions, il reste à l'oncle d'encens Ma d'œuvrer pendant le temps qui lui reste à vivre à ce que le sort bienveillant protège non seulement les ascendants mais les descendants de cette famille agrandie par d'autres liens que du sang sur plusieurs générations. Il s'agit qu'il obtienne d'en haut, c'est-à-dire par la voie des mandarins remontant jusqu'à l'Empereur, une reconnaissance, une distinction dans laquelle son nom ressortirait parmi d'autres non nommés, Ma et autres, qui serait une protection si forte qu'elle irait des ascendants sur plusieurs générations, pouvant reposer en paix, aux descendants sur au moins trois générations pouvant goûter à la suavité de la vie. Lors de la visite en ville, en grande pompe, d'un grand mandarin, qui chamboule tout le rythme de cette ville marchande par la présence d'un service d'ordre terrible, de soldats partout, qui rend la justice, fait pendre sur le champs des hérétiques membres de sectes cherchant à menacer le pouvoir, M.Ma, qui va lui rendre les honneurs très codifiés en usage et lui offre des présents dont il tremble qu'ils ne soient pas assez biens, va être comme il le désirait si fort distingué! Ma et autres! Voilà, il s'est acquitté d'un devoir envers sa famille, sur laquelle il a amené une protection en amont et en aval. Désormais, sûr aussi de son fils adoptif, il peut envisager de partir en paix.

M.Liu revient à son village, retrouve sa terre et sa femme, mais la vie est devenue beaucoup plus confortable, suave. Il est riche, il peut se faire aider, avoir ainsi que sa famille des vêtements plus distingués, le regard sur lui des habitants du village est devenu respectueux, mais il reste le sage paysan qu'il était, imprégné des sages proverbes de son père.

Il manquait encore quelque chose à M.Liu pour échapper vraiment à la risée du village: ne plus être M.Liu-qui-n'élève-que-des-poules. Voilà que le sort lui sourit: sa femme met au monde, enfin, un fils! M.Liu fait savoir cette grande nouvelle de toute urgence à son père adoptif M.Ma. La lignée est assurée! Et par cette descendance, la transmission de toute une culture, de rituels, de savoir-vivre! Il semble que c'est ça l'important, cette transmission! Et que ce sont les fils qui en sont les gardiens!

Alice Granger Guitard

16 novembre 2003