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Le destinataire, le sujet

Le destinataire, le sujet

dans L'éloignement du monde et Souveraineté du vide / Lettres d'or1



Dans l'oeuvre de Christian Bobin, le destinataire a une place essentielle ; il est le récepteur direct voire la visée même de chacun de ces deux récits - L'éloignement du monde et Souveraineté du vide / Lettres d'or. Quel est ce destinataire ? L'objet même de ces livres ?


Le destinataire est présent dès le début des deux oeuvres. Pourtant, il n'est pas déterminé, et reste vague. Ce "vous" est-il le lecteur convoqué par le narrateur ? Ce "vous" est présenté à l'ouverture de L'éloignement du monde comme personne, de même dans Souveraineté du vide / Lettres d'or :

"Un jour, dans cette absence égale, chronique, vous recevriez ces lettres, trois lettres. L'apparence d'un livre. L'auteur, ce serait vous, c'est-à-dire un autre. Un passant. Une Ombre, lointaine. Personne."

Ici, trois pistes nous sont déjà données, tout en nous laissant perplexes : Vous = le destinataire de trois lettres, ce qui, de fait, paraît clair ; mais tout de suite, Vous = l'auteur, qui plus est, un autre ; ensuite, Vous = Personne. L'hypothèse que nous pourrions formuler, loin d'être exhaustive, est que, nous sommes, comme l'auteur, comme le lecteur, invités à nous mettre à la place de l'autre, de tous, de tout et de son absence, de personne, à la fois auteur et/ou récepteur de ces lettres, l'objet même de ces lettres.


Qu'est-ce alors que "l'objet" de ces lettres ? Explicitement désignées comme Lettres dans un des titres ou présentées comme telles dans L'éloignement du monde, ces lettres ne comportent cependant pas la typographie habituelle attachées à celles-ci, comme la date ou la formule de politesse qui les parachève, plaçant de fait chacune d’entre elles hors temps et in-finies. Quel est donc l'objet de ces lettres ? l'objet : entendons ici à la fois le sujet (ce dont on parle), mais aussi le "je", et en même temps, la visée. Quelques exemples peuvent venir éclairer ce propos :

- Le sujet comme ce dont on parle. Lors du « Fragment d'une lettre que l'on n'enverra pas » le sujet est l'amour : "Vous me faites penser à cette phrase entendue l'autre jour dans la rue : "elle veut être aimée, quelle imbécillité !". Cette vérité est dure, mais la vérité a parfois des dents de loup.[...] Mais, franchement, qu'est-ce qui mérite en nous d'être aimé ? J'ai beau chercher, je ne vois rien." L'éloignement du monde p.23

Dans « Fragment d'une lettre envoyée », encore : "Tu es celle par qui me vient le goût profond de vivre. Il ne faut pas craindre une telle phrase. Elle ne t'engage en rien. Le don que tu me fais est un vrai don - impossible à reprendre." L'éloignement du monde p.33


- L'objet, comme la visée, le destinataire.

Dans L'éloignement du monde, le destinataire est l'amour même et plus précisément "mon amour", à la fois sujet (je, le mien), et objet (toi, la visée) : "J'ai trouvé, mon amour, le nom le plus secret et le plus clair pour dire ce qu'est ta vie dedans ma vie : l'air." L'éloignement du monde p.44


Alors, en effet, s'il n'y a "personne" chez Christian Bobin, comme annoncé en ouverture des deux oeuvres, c'est peut-être parce que ces deux livres nous parlent d'écriture et d'effacement, bref, d'amour ; parce que "c'est même chose que d'aimer ou d'écrire. C'est toujours se soumettre à la claire nudité du silence. C'est toujours s'effacer." Souveraineté du vide / Lettres d'or p.78

C'est peut-être aussi parce que cet amour est "l'air", c'est-à-dire le souffle et le rythme de celui qui écrit, que suit aussi celui qui lit, "l'art souverain de la lenteur et de la vitesse. C'est l'art de susciter un éclair sans jamais l'arrêter en l'orientant vers nous." Souveraineté du vide / Lettres d'or p.89


Ainsi, donc, le destinataire, le sujet, « un « vous » et un « moi » à venir, non encore apparus en ce monde où il n’y a jamais eu personne »… comme infinis.


Amélie Averlan
e-litterature.net©
08/2003

1 L’éloignement du monde, Editions Lettres vives

Souveraineté du vide / Lettres d’or, Editions Folio