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Entretien à Armando Verdiglione

Entretien avec Armando Verdiglione
Giancarlo Calciolari

À Propos de Leonardo da Vinci - Spirali/Vel 1993

Pourquoi Léonard de Vinci ?


Léonard de Vinci c'est l'Europe. Je conclus ce livre ainsi. Parce que sa leçon n'a pas été accueillie ni recueillie pendant cinq cent ans, ni par l'Italie ni par l'Europe. Voilà pourquoi l'Italie a décliné dans certains domaines. Léonard est contre les localismes, contre les fondamentalismes. Il est en lui-même une civilisation: c'est la civilisation Léonard qui précède la reforme et la contre-réforme, qui considère la morale comme matériau et prétexte pour sa fable scientifique et poétique, tandis que lui privilégie l'éthique évidemment. Un exemple: lorsqu'il parle du char volant, du char sémouvant - l'automobile -, de la bicyclette et du char sous-marin, il ajoute aussitôt: "je ne donne pas la formule ni le dessin de cette invention, car les hommes pourraient l'utiliser pour se tuer". Comme si Oppenheimer et Enrico Fermi avaient dit aux autorités américaines: nous ne vous donnons pas la formule ni le dessin de la bombe atomique parce que vous pourriez mal l'utiliser, comme l'ont démontré par la suite les bombes sur Nagasaski et Hiroshima. Léonard note cela dans les grands et les petits cahiers, autour de cent mille pages. Nous n'en avons trouvé, en ajoutant les découvertes de Madrid, que neuf mille pages.

Quant à l'écriture en miroir, qui jusqu'ici a été confondue avec d'autres formes d'écriture indéchiffrables de l'antiquité, pour Léonard, qui écrivait en effet de la main gauche, à son époque c'était une manie conseillée. Il n'y avait pas d'obligation d'écrire ni de la main droite, ni de la main gauche comme s'il s'agissait de la main droite. Il y a même eu des nazis qui ont considéré qu'il écrivait comme les juifs, et donc qu'il était juif, obscur, pas bon. En effet ses écritures ont attendu cinq cent ans pour être lues. Ce que nous avons conservé dans les archives en France, en Italie et dans d'autres pays, étaient des traductions dans des langues modernes à l'époque positiviste. Ces traductions ont constitué un manuel de lieux communs attribués à Léonard. Nous pouvons constater qu'il n'y a aucun paragraphe qui corresponde à un paragraphe propre à Léonard. Les modifications sont énormes. Mais voici que le philologue Augusto Marinoni, que j'ai connu il y a trente ans — voilà pourquoi Léonard —, a restitué le texte de Léonard dans sa propre langue, qui n'est pas la langue de Laurent le Magnifique, ni de Machiavel, ni de Poliziano, ni d'autres de son époque. C'est une langue qui s'est formée à la bottega: c'était un atelier et plus qu'un atelier; c'était une école d'artistes, mieux qu'une académie, mieux qu'une université. Léonard s'est formé à la bottega d'Andrea del Verrocchio, à Florence. Florence était à l'époque le siège principal de la civilisation européenne. Et aussi son centre financier. Ce sont les banques florentines qui ont contribué à financer les voyages de Christophe Colomb et Amerigo Vespucci. D'ailleurs Léonard connaissait ce dernier, qui devait même lui prêter un livre de géométrie, et il fait son portrait. Léonard a été un des premiers à utiliser, en 1514, le mot Amérique pour indiquer le continent.

Mais qui est donc Léonard?

Bien. Qui fait des recherches extraordinaires dans différents domaines? Pour lui l'expérience est d'abord expérience de parole: la parole comme originaire, dont il s'agit de trouver la logique et la structure, voire la qualité. La quantité par l'écriture devient qualité. Léonard fait toute une investigation sur le néant, sur le deux, sur le point, sur le zéro, sur le temps. Une investigation unique. Alors, j'ai essayé de faire la première lecture intégrale - il n'y en a pas eu d'autres avant le travail de restitution du texte, que j'ai suivi pendant trente ans. Augusto Marinoni est même venu pour des conférences dans ma fondation à Milan, et puis au congrès de Tokyo du 1984. L'édition des textes de Léonard est assez récente, elle date d'une quinzaine d'années, et s'est poursuivie jusqu'à l'an dernier. Il n'y a pas d'autres philologues qui arrivent à la précision où il est arrivé. Maintenant nous pouvons lire Léonard.

Or, la lecture de ses textes n'a jamais été faite pendant cinq cent ans. Résultat: il a été interprété par le biais du concept de renaissance de l'idéologie nationale de chaque pays. Naturalisé, nationalisé, le personnage Léonard est créé à l'image de l'idéologie de chaque pays. Ainsi chaque pays récupère à son compte son Léonard: l'idéologie italienne, l'idéologie française avec son "sourire", l'idéologie angloamericaine avec son "charme", et l'idéologie du continent avec sa "gnose". C'est une lecture, celle que j'ai faite qui concerne le vol des oiseaux, le cours des vents, le cours des vagues, de la mer et des fleuves. Léonard va sur le Mont Rose pour vérifier la formation de l'azur, encore une fois, pour regarder la plaine, pour constater la formation de nuages. Et puis il dit que "mon rêve de cartographe m'impose aussi ça". Machiavel a eu une amitié assez importante avec Léonard, pendant quatre ans (Léonard est de 1452 et Machiavel de 1469). En 1502 ils se rencontrent en Romagne, près du duc Le Valentin. Machiavel était le secrétaire florentin et Léonard avait une tâche importante concernant la direction des ingénieurs, des architectes, pour les fortifications, pour les monuments, pour permettre le passage des fleuves. Une telle rencontre est très importante. Je donne un exemple: Léonard dit quelque chose de précis à propos de la cartographie: elle doit tenir compte de ce que le cartographe voit du haut de la montagne dans la plaine et vice versa. Alors, au début du Prince Machiavel reprend la notation de Léonard: je fais comme le cartographe, car il faut devenir populaire pour regarder ce qui fait le prince, et il faut se faire prince pour regarder tout ce que fait le peuple. L'écriture de Machiavel s'est modifiée après la rencontre avec un homme de très vastes intérêts, scientifiques, culturels, littéraires, ingénieurs, militaires. Son influence est notable même dans Les histoires florentines, ou L'art de la guerre.

Dans quel sens vous dites que Léonard est un écrivain catholique?

A Desio l'incendie allumé par les Suisses est une occasion pour Léonard de s'adonner au dessin, au lieu de fuir comme fait presque tout le monde. A Florence, au moment où il peint la bataille d'Anghiari du 29 juin du 1440, une tempête terrible se lève, mais Léonard ne s'inquiète pas pour ça. La tempête de nuit devient une occasion extraordinaire, exceptionnelle. Et il se met à la dessiner et à la décrire . Il ne s'épargne pas. Il fait des séries de remarques, de notes. Il écrit. Pendant toute son expérience il écrit. L'écriture intègre chaque secteur, chaque domaine de son expérience. Et ça c'est très nouveau: c'est un écrivain de la parole, comme jamais d'autres. Voilà, il intègre, et il est donc écrivain catholique, au sens de la parole intègre et intégrale.

La procédure des choses dans la parole procède par intégration, par l'ouverture et selon leur particularité. Les choses s'adressent par cette procédure vers leur qualité. Léonard est écrivain catholique dans un sens précis, non pas catholique dans le sens d'un système universel, il n'y a pas à lui reprocher les défauts du système, il n'a aucune référence au système, il n'est pas humaniste au sens ordinaire. C'est en 1487, après un séjour de cinq ans à Milan, qu'il décide à l'âge de trente cinq ans de devenir écrivain. Mais il ignore le latin, et il ne connaît pas vraiment les mathématiques. Alors il se met à les étudier. Il fréquente certains experts, tel le maestro Luca Pacioli. Et malgré les fautes il invente des choses. Tout ce qu'il a écrit n'a pas forcément été inventé après. Et tout ce qu'il a écrit n'a pas forcement été consulté, sauf dans les premiers cinquante ans, ou cinq ans. Et de même il a apprit le latin, sans parvenir vraiment à pouvoir lire le latin, sans l'aide des latinistes, mais il a intégré dans son écriture certaines manières, stylèmes, formules, certaines procédures de prose latine. A sa manière. C'est qu'il fait qu'il a une prose tout à fait intéressante, tout à fait à lui. Il y a aussi des lombardismes, parce qu'il a vécu longtemps en Lombardie.

Et le séjour français de Léonard?

Léonard, bien qu'il fut aimé par les rois français, par Louis XII et François Ier, n'est pas français. Les tableaux qui sont au Louvre et qui sont attribués à Léonard se ressemblent entre eux, mais ils ne ressemblent pas aux tableaux des autres pays. C'est-à-dire que la restauration-commentaire de ces tableaux a été faite à l'image de l'idéologie française. Il y a des tableaux qui sont attribués à Léonard, mais qui ne sont pas de sa main. Pas du tout. Et je l'ai dit dans mon livre. Il y a que deux tableaux qui sont attribués à Léonard, et dont la base est de Léonard: la Vierge aux rochers et la Joconde, mais ils ont eu des modifications, des peintures ajoutées. Notamment, la Joconde, qui avec la Cène est le tableau le plus connu de la planète, le tableau a été coupé. Poussière, verni, perte de couleur, perte de lumière: le résultat est une tendance vers la monochromie. Et Léonard n'était pas du tout monochrome. Si nous regardons la restauration — partielle — qui a été faite de la Cène, en restituant simplement les premières couleurs, nous constatons qu'il y a une Cène de couleurs, tels qu'elles sont décrites dans ses cahiers concernant la peinture, la couleur, la lumière, la ténèbre et l'ombre. Comment faire? Il faudrait faire pour la peinture tout ce qui a été fait par la philologie: la restitution de ce qui est de Léonard et de ce qui n'est pas de Léonard. Pour cette restitution il faudrait utiliser aussi les technologies nouvelles. Ce qui n'a jamais été fait. Il faudrait même arriver à la réalité virtuelle de ses tableaux.

Il y a un tableau de Cracovie, le portrait de Cecilia Gallerani, qui n'est pas de Léonard, et aussi deux tableaux de Saint Petersbourg, Madonna Litta et Madonna Benoît. Il y a d'autres tableaux qui ne sont pas à Léonard.

Dans votre livre vous parlez de l'Autoportrait.

L'Autoportrait de Turin a été peint au XIXème siècle et vendu au roi Carlo III, de Piémont, comme si c'était de Léonard. Or Léonard n'a jamais fait d'autoportraits. Léonard était contre l'autoportrait. De plus ce que le sujet prescrit aux peintres c'est de faire quelque chose qui soit très différente, très lointain de leur propre image, de leur propre figure, sinon ça serait des caricatures. Il y a une série de dessins, assez laids d'ailleurs, vendus au duc de Bavière, et puis donné à l'empereur d'Autriche, qui l'a lui-même donné à l'Académie de Venise, qui sont attribués à Léonard. Or, tout ça constitue, en marge des idéologies, une série des mensonges sur Léonard. Car les expertises sont vraiment terribles, et aussi tout le commerce qui va avec. Il y a des mafias, nationales, internationales... Tout ça n'a aucun intérêt. Mais il faut lire le texte de Léonard.

Vous écrivez que l'«homosexualité» de Léonard fait partie de l'idéologie angloamericaine. Pouvez-vous préciser, sachant que le mot de passe de l'homosexualité a été donne par Freud?

Le mot sexualité a été inventé par Freud. Donc, la sexualité n'existait pas avant. L'homosexualité a été inventée vers la fin de l'ère victorienne. Freud utilise seulement «homosexualité latente, sublimée dans l'art». Et puis il a besoin, avec le doute et la perplexité, de démontrer sa thèse, pour la cause. Mais il confie quelques années plus tard à un artiste que ce n'est pas grande chose, qu'il ne faut pas évaluer sa contribution scientifique à partir de là. Tandis que Ferenczi va jusqu'à dire qu'elle est une des plus belles choses qu'il ait écrite. Voilà, c'est une sorte de facilité, mais dans le doute, toujours dans la perplexité et, en considérant toute son œuvre, avec un certain malentendu. Il arrive à dire que l'homosexualité n'est pas une maladie. Et l'OMS l'a dit dans le années soixante dix, mais pas avant. Tout ça était une question chez Freud: ce n'était pas une évidence. Il a exploité un passage mal traduit. Il n'a pas lu Léonard, le texte de Léonard. Il a lu quelques passages de léonardistes, il a lu un écrivain russe de l'époque, Merezkovskij, avec son roman, mais il n'a pas lu le texte de Léonard.

Qu'est ce qui a été dit en Angleterre avec Kenneth Clark et puis en Amérique, jusqu'à Los Angeles, avec Carlo Pedretti? Une sorte de jungisation de la thèse de Freud. Donc, c'est rentré parmi les catégories universelles, même l'homosexualité, pour être reconnu comme humain. Pour reconnaître une humanité de Léonard on lui a attribué l'homosexualité. Voilà pourquoi ensuite il est considéré comme le génie malade. Léonard humain, le génie malade, sujet à l'humain, au mortel, l'homosexualité, l'anormalité, la dite impuissance. Il faut les entendre de manière ironique. Serait-ce ça la fascination? L'idéologie française de la fin du siècle dernier crée un troisième sexe: par le sourire. Le sourire après devient le phallus, pas comme pénis mais comme troisième sexe, jusqu'à Lacan et au delà. Un certain André Green dit que l'homme cultivé s'appelle comme ça. Green écrit des choses absolument stupides à propos du carton de Londres. Et il n'a pas lu Léonard, encore une fois. Et Pedretti n'est pas en état de le lire, de l'entendre non plus. Pour le corpus de pages anatomiques de Windsor, il s'est servi d'un critique d'art italien qui fait énormément d'erreurs, et qui traduit de l'anglais. Mais Pedretti, dans ce qu'il a fait, s'est trompé complètement en anglais. Pedretti ne connaît pas le latin, ni les mathématiques, ni le dialecte de Lombardie, et il n'entend pas du tout la logique et la structure du texte de Léonard.

Reprenons la conclusion de votre livre: Léonard de Vinci c'est l'Europe.Quelle Europe?

L'Europe ce n'est pas le continent, ce n'est pas un territoire, ce n'est pas un lieu, ni l'origine. Ça serait la prison. Donner un lieu à l'origine c'est la prison. Il n'y a pas d'origine. L'originaire c'est ça: l'absence d'origine. Ça fait partie des principes de la parole, comme les vertus de ces principes, comme la légèreté, l'air, l'anorexie, intellectuelle et non mentale, le malaise, intellectuel et non mental. L'Europe c'est quoi? C'est l'espace de la parole. Il existe à Buenos Aires, à Tokyo, à Pékin: c'est l'ouverture et le champ de la parole.

(Paris, 1994. Transcription non revue par l'Auteur)