Exigence : Littérature



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Une biographie qui serait ce qu'elle prétend être, c'est-à-dire

Autobiographie de tout le monde
Gertrude Stein
USA 1937
Traduction de Marie-France de Paloméra - Points Seuil



La terre est complètement couverte de gens mais il y a très peu de génies. C’est intéressant si c’est vrai, et c’est vrai.


Gertrude Stein.



Une biographie qui serait ce qu'elle prétend être, c'est-à-dire une représentation de la vie en question, ne constituerait, en regard de ce qu'on nomme littérature, qu'un roman de plus, genre y compris car on a l'habitude de comparer les vies à ce que la pratique du roman nous a enseigné. Une biologie serait plus juste, mais aucun des instruments de cette science entre autres de l'homme ne s'applique à la présence physique du texte sensé reproduire, pour un temps du moins, la vie à laquelle on accorde toute l'importance d'écrire. L'autobiographie, accompagnée ou non d'un journal, est saturée par les objets qui subsistent. On peut même refaire les chemins dans le même sens, revoir des lieux où demeurent les traces malgré les effacements successifs, il n'y a guère que le sable pour oublier, encore que celui du désert a la fâcheuse tendance à fossiliser ce qu'on y a perdu pour toujours.

Un texte suivi et prétendument complet sur la vie d'un homme ou d'une femme, fût-il aussi fidèle qu'on le dit, n'atteindra jamais ce niveau de culture de soi que le moindre poème est capable de renvoyer à la conscience. Il n'y a au fond que des faits, comme chez les réalistes du siècle pénultième, et il n'est pas besoin d'en tirer des conclusions romanesques et donc hâtives. En parlant de hâte, la légèreté est de mise dans ces textes faussement confidentiels, abandonnements provisoires à l'autre en attente de l'épanchement suivant. L'objet de cette littérature de la révélation s'inscrit dans la maîtrise du tournoiement. L'autre est renversé par l'émotion.

Des écrivains ont joué sur les deux tableaux. "N'oubliez pas que l'accueil fantastique que je reçois n'est pas dû à mes livres c'est-à-dire à ceux que l'on comprend comme l'Autobiographie* mais à ceux que l'on ne comprend pas", écrit Gertrude Stein. Belle réussite. Faulkner ne réussit pas moins. "Ce livre me plaît, lui écrit Cowley à propos du Portable Faulkner qu'il vient d'éditer, parce qu'il me permet de présenter votre œuvre comme un tout maintenant que tous vos livres, à l'exception de Sanctuaire - mais je n'en suis pas si sûr - sont épuisés". Il y a cette nécessité de baisser le niveau d'un cran. Stein a ses histoires de peintres et d'écrivains, elle a son Picasso et son Hemingway. Faulkner a ce Sud dont Cowley lui montre la voie. Les artistes de Stein et le Sud de Faulkner se situent à un niveau inférieur de leur pratique, encore que Faulkner n'a pas attendu le savoir-faire de Cowley pour presque toujours donner deux versions d'une nouvelle, et publier la plus simple dans une revue littéraire de chic, l'autre étant réservée aux livres, denrée apparemment non négociable pour cet écrivain absolu. L'une semble s'impliquer dans ce qu'elle raconte, l'autre passe pour un historien. Les sentences de l'une comme les anecdotes de l'autre ont conquis un large public et du coup, l'œuvre, déjà fêtée par les connaisseurs, est disponible dans à peu près toutes les langues. À la baisse d'un cran, qui suppose un sujet porteur, il est nécessaire d'ajouter la reconnaissance des pairs, cela va sans dire. Cowley, comme Harcourt, ont un nez d'éditeur. Ce n'est pas Stein qui a mis le début du siècle à la mode pas plus que Faulkner, moins lu que ses confrères du Sud, n'a inventé une mythologie. Ces deux écrivains ont profité de la mode. Tournant ensuite la mécanique textuelle dans le sens inverse, ils ont trouvé le cran qui situe le texte à la hauteur, non pas des imbéciles, mais du lecteur "honnête". Et ce qui garantit leur probité, ce sont les autres écrivains qui eux ont lu ce qui vaut la peine d'être lu. Beau jeu de société. La vie ne semble-t-elle pas en imposer les règles? Les personnages sont: les grands écrivains, les écrivains en poste, souvent dans des institutions, les éditeurs attentifs au respect des règles et les lecteurs sur le point de hisser leur connaissance du texte à cette hauteur fixée par les meilleurs poètes. Comédie du bonheur à la surface des livres, rien ne vient en troubler la tranquille apparence, à part les suicides et autres accidents de la faim.

Biographie, histoire, il n'y a guère d'autres manières de porter le feu dans les chaumières. Entre l'écrivain et son lecteur, l'intermédiaire n'est plus le bon libraire infaillible qui ouvre ses portes à la connaissance. Il fut jadis le seul éditeur et l'écrivain était le seul payeur. La pratique de l'insinuation s'est répandue jusqu'aux révolutions. Les privilèges d'un roi pleuvaient sur cette consciencieuse association du Bien et de la Connaissance. On a ensuite trouvé de joyeux compromis à quoi l'on doit sans doute l'effervescence de la première moitié du XXe siècle, une espèce de fidélité au temps et à ses acteurs. Les guerres ne sont pas étrangères à cette exactitude, à ce rendu probable des réalités artistiques.

L'interstice est aujourd'hui plus fouillé. La littérature a ses festivals, comme les autres. On organise le succès sous couvert de la connaissance réduite à des exemples culturels. Les institutions ont moins de poids ou pas du tout. L'éditeur est seul dans le trou, face aux terroirs et autres colonies du savoir. Les influences culturelles, les doctrines sociales, les exigences professionnelles, la réalité du marché, il ne manque pas de raisons de se ronger les sangs. On le voit même aux créneaux pour jouer le rôle de sentinelle. On fait confiance à sa vigilance. Décaniller est facile quand on est en haut de la pente, derrière les meurtrières. Dans les fossés, on se bouscule. (L'allégorie féodale n'est pas innocente, non.) On voit bien que rien n'est clair quant à l'attitude à adopter. On croule sous le poids des manuscrits mais aussi des ans. Nous n'avons rien pour mesurer ce vieillissement. Vous disiez: un bon sujet et des parrains? Certes, mais vous vous fichez complètement de ce qui compte pour moi. Je ne sais même pas si ça compte pour ces autres qui ne sont pas les autres. Ça fait une sacrée différence avec ce que des temps pourtant moins pacifiques proposaient à leurs poètes. Finis les compromis! Le jeu des influences a lui aussi baissé d'un cran!

Djuna Barnes se plaint de voir l'auteur du Facteur sonne toujours deux fois hissé à la hauteur d'Hemingway qui lui sert de tremplin académique. Il est toujours pitoyable et sans doute scandaleux de voir, sur l'estrade des festivals et autres rencontres épiphénoménales, se côtoyer sans risque le véritable génie, aux gesticulations reconnaissables par leur amateurisme, et l'écrivaillon choisi pour exprimer les joies et les larmes de la banlieue qu'il ne fréquente plus, du tiers-monde qu'il ne connaît pas ou d'une condition particulière qui en fait un chantre doué de l'épigramme ou plus prosaïquement du mot d'esprit. N'importe quel cheval de bataille est bon pour ériger l'artiste comme un homme hors du commun sorti de la même boue patriotique. On pense avec nostalgie à la ruse d'Ulysse. Il faut chercher le génie parmi les valets. Il est discret comme une blatte mais on le reconnaît à ses antennes!

L'histoire de la littérature serait alors construite, non pas par les biographies, mais par les anecdotes relatant pointilleusement les tractations entre l'écrivain et son éditeur à propos d'un texte qui supporte mal à la fin un pliage plan avec sa face obscure, garantie de qualité, et sa face ensoleillée lisible par presque tout le monde, la racaille cérébrale étant d'avance exclue de ce petit jeu. Mesure d'hygiène.

Ré-écrivez! nous conseille-t-on, suggestion qui se conçoit venant d'une éminence grise qui s'y connaît en matière de texte. Il n'y a plus d'éminence grise et même plus de revue littéraire pour en favoriser l'apparition dans les plus mauvais moments de la vie d'écrivain. Il est même inacceptable qu'un éditeur se substitue à "son" lecteur. Mais on ne vous demande même plus de réécrire. Le texte doit être parfait du premier coup, à première présentation faite au lecteur. Nous n'avons plus aucune chance. À moins de négocier, ce qui suppose une matière première déjà monnayable à l'état brut. Brrr...



Patrick CINTAS


Extrait de la version "portable" des Jours, à paraître.

www.artistasalfaix.com


* Autobiographie d’Alice B. Toklas, 1934.