Exigence : Littérature



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Serge Doubrovsky

Le livre brisé de Serge DOUBROVSKY
Grasset, 1989 - Réédition format poche


      « Condamné aux vacuités à perpète.
J’ai ainsi bâti ma vie : il faut toujours que quelque chose
de vital me manque. »
(p.193)    

Avant de me séparer complètement de ce livre, c’est-à-dire de me fondre en lui, de le fondre en moi, totalement, j’avais envie de vous le dire. De vous donner envie de le lire. Je crois n’avoir jamais lu un livre si beau, si bouleversant, si terrifiant, si entier. Rien comme cela depuis…

Il est publié en 1989, et donc certains sans doute l’ont déjà lu, déjà mangé, ingurgité, et digéré. Que ceux-là partagent ici avec moi mon enthousiasme et me parlent de ce livre, ce roman. Comment appeler cela ? Il est écrit « roman » en dessous du titre, sur la couverture. Et puis, Serge Doubrowsky parle lui-même d’autofiction à son sujet, comme au sujet de toute écriture je crois, rappelant que la seule matière qu’il brasse est celle de sa vie. Pas de différence entre celle-ci et son livre, hors ses agitations verbales.

Jamais lu un livre comme ça. Qui m’a bouleversée par son écriture, par son style, par son souffle, cette puissance fabuleuse du mot, de l’émotion. Doubrowsky utilise tout, tout les genres, tous les registres, toutes les typographies possibles. Tout ce qui peut être utile pour faire ressentir les émois et fluctuations internes. Emportée, je l’étais par la langue, les images, la poésie, le rire. Rarement, très rarement j’ai  dû rire d’un rire franc, en lisant un livre. Difficile à produire. Encore plus rarement j’ai pleuré. Ce livre, je l’ai terminé en larmes, totalement envahie par l’émotion, la douleur et l’amour, ne sachant plus rien de celui-ci et sachant tout au contraire, lisant exactement tout ce que je savais déjà et me disant mon Dieu comment peut-on écrire si justement là-dessus ? Il y avait une raison, liée à la brisure, à l’entaille, la douleur.

L’histoire… Le 8 mai 1985, Serge Doubrowsky entreprend d’écrire une sorte de journal. Mais très vite il est interrompu dans sa trajectoire par un premier oubli, un premier manque : il ne se rappelle plus le nom de son premier amour. Et alors là commence le bouleversement de la pensée, le tourbillonnement des images. A partir de ce vide, de ce défaut-là de mémoire. Il force, se force à trouver, à tout prix et tout se mélange bien sûr. Jusqu’à ce qu’il retrouve le nom, oui mais presque rien d’autre à part ça.

 

J’ENTENDS. JE VOIS. Son cou moite qui sent la sueur, le sel, JE TOUCHE. Au but, au bout, une si longue attente. Voilà ; ça y est. Je retrousse sa chemise de nuit. Elle se débat. Ebats s’arrêtent. J’arrive au terme de ma quête, je vais enfin. LA PREMIERE FOIS. Stoppé net. Devant le marchand de journaux et le poste d’essence BP, au coin de la rue de la Tour. Entends plus rien, vois plus rien, touche plus rien. Du vent, du vide. Ce qui s’est passé là, alors, avec Huguette, dans son pieu. Si ma vie en dépendait, pourrais pas dire. Est-ce qu’elle m’a flanqué dehors avec une claque. Est-ce qu’elle s’est finalement laissé faire. Est-ce que, moi, j’ai su y faire. Dans ma tête, du noir. Dans la mémoire, un blanc. Troublant. Tout le reste est tellement vif, tellement net. Ecole Normale, cours de Bachelard, hôtel Cayre, Huguette, au lit, je me glisse près d’elle. Allongée, alitée, avec un gros rhume. Après, elle m’a pris en grippe.

 

Et ça continue. La vie défile. Mais le livre est à nouveau interrompu, par sa femme cette fois, Ilse, exaspérée par le rappel des amours passées, qui exige d’être placée au centre du livre, pour une fois. D’emblée, le livre se brise en deux donc. A cause de son intervention à elle, sa lectrice, sa femme. D’un côté, le journal où l’auteur explore sa vie, sa mémoire, sa solitude. De l’autre, le récit dans lequel elle fait régulièrement irruption, de leur vie conjugale.

Il dit tout. Il ne voulait pas le faire, sacrifier sa femme à son livre, la vampiriser ainsi, étaler devant tous leur intimité, il ne voulait pas mais puisqu’il n’a pas le choix, il dira tout. Comme une épreuve ce geste-là. Avec les autres, il pouvait le faire, sans problème, les autres femmes, puisqu’elles faisaient parties du passé, un peu mortes déjà, disparues du centre affectif. Mais avec elle, impossible. Ma femme, je n’ai pas envie de la dissiper par écrit, de l’effilocher dans les volutes stylistiques. Ce geste, il ne désire pas le commettre. Mais elle l’exige. Elle le hurle et elle lit, elle commente et réagit. Se met en branle, se débat, ne se reconnaît pas, ou se reconnaît trop. C’est trop de tout dire, c’est trop de se voir, c’est insupportable. Et en même temps, cette auto-destruction, cette brûlure, c’est elle qui la désire. Lui écrit. C’est parti, il écrit. Sous la menace, comme une menace, comme un couteau qu’il tient en main, il l’allonge sur le papier, et s’allonge  lui aussi, à côté d’elle.

 

Manuscrit en main, je me dirige vers la porte du couloir, d’un pas preste. Marché en main. Je ne pourrai pas dire toute la vérité. Mais tout ce que je dirai sera vrai. Fallait y penser. Un pacte. Impact.

 

C’est une horreur, un délire, pour nous un véritable exercice de voyeurisme, une lecture vraie en somme, un pacte dit-il. Pas de compromis, c’est à nous donner. Etrangement. Tout y passe. La rencontre, le mariage. Chacun sa version. Le texte brisé, en deux. La jalousie, le délire, les crises de folie, l’écriture. Le refuge, la séparation, la salle au fond de l’appartement, salle d’écriture où tout se joue, se rejoue, une deuxième fois. Les enfants, ceux qui sont nés, ceux qui sont morts, ceux qui ont été désirés et furent avortés. Pas d’accords, sur le moment, le fait même d’avoir des enfants. Pas le même âge, doubles par l’âge, aussi. Cette terreur, la voir tomber, l’alcoolisme, la dépression de Ilse, à qui, pour qui, par qui le livre s’écrit.

De se voir, de se lire, on voit ce que ça fait. C’est une expérience, une réalité. Les disputes, le passé, le présent, le futur. Les autres, eux, nous. La psychanalyse, la mort, la vie. La survie. L’amour. D’elle. La dépendance à elle, à cet amour. Pas pour vivre que j’ai besoin d’elle. Pour autre chose : pour exister. J’ai le Cogito tordu, empêtré dans le pour-autrui…

Et puis, je ne voulais pas le dire, mais comment finir. La différence entre l’écrit et la vie, l’auteur ne cesse de le répéter, quand il s’agit d’écrire sa vie, c’est ce décalage, toujours, ce temps-là qui est en jeu. Quand on écrit un roman, on sait qu’on peut changer tout à tout instant, on en est le maître, le seul juge, le créateur incontesté et incontestable. Mais quand c’est une autobiographie, quand c’est un journal, on sait dès début, en somme, comment ça va se finir. Ici aussi, enfin, on devrait savoir mais voilà, encore sous nos yeux, se brise le temps. A la veille du dernier chapitre, Ilse qui meurt. L’auteur reste seul avec son livre. A finir. Elle est morte et le livre est une seconde fois rompu, en quelque sorte. Bouleversement, la vie se charge de réécrire la fin, de modifier la fin. Ce devait être une re-trouvaille, tout devait être réuni. Le livre, le couple. Il devait y avoir ré-conciliation. Oui mais elle meurt avant que ce ne soit possible, ce n’était pas prévu bien sûr, pas prévisible. Et il faut en finir.

Là la douleur, vous vous en doutez, là le deuil. Impossible à écrire, et pourtant. Les plus belles pages que j’ai lues de ma vie. Alors pour finir, je rends à la vie cette parole, dans un hommage à l’écriture et à Serge Doubrowsky. Encore merci. D’avoir fini ce livre, de l’avoir écrit, envers et contre tout, malgré tout. Merci.

 

Samson dérisoire, sans force, accablé, abattu sous son temple, les yeux ouverts, les yeux fermés, contemple ce désastre, total, ultime, ta vie finie, la mienne réduite à rien, ratatinée, frileuse sous les couvertures, de regrets grelottante, l’existence soudain saisie d’un froid mortel, l’idée me glace, PA SU T’AIMER, à ta mesure, immense, je t’ai aimé petit, chiche, avare de mots, d’émotions, je ne t’ai jamais assez fait sentir, je ne t’ai pas suffisamment dit, COMBIEN JE T’AIME, mon sang se fige, JE NE L’AI MOI-MÊME JAMAIS SU, A QUEL POINT, maintenant que c’est trop tard, inutile, je le sais, je te le dis, je te le hurle, dans ma tête, dans le vide, ça résonne en moi comme un gong, un glas, crâne fracassé d’échos assassins que je ressasse sans cesse, JE T’AIMAIS, comme je n’ai jamais aimé personne depuis ma mère, je t’aime comme mes filles, elles ne sauront jamais comme je les aime, parce que je peux crier en silence, écrire, MAIS PAS DIRE, suffisamment, assez, à temps, quand ça t’aurait secourue, un homme, c’est une brute, de la virilité à biceps, de l’orgueil au bout d’une bite, un homme ça cogite, mais CA AIME, aussi, c’est vrai, je te le jure, du fond des tripes, moi on ne m’a jamais coupé le cordon ombilical, parfois faut faire semblant d’exister tout seul, comme un grand, sans mère, un homme, c’est muré dans sa gangue, dans sa langue, je n’ai pas laissé mon cœur parler par ma bouche…

 

 

Frédérique R.