Exigence : Littérature



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Marguerite Duras

Marguerite DURAS
Le Syndrome Lol V. Stein


Le Ravissement de Lol V. Stein, selon Marguerite Duras elle-même, est un roman de l'abolition de la personne, c'est-à-dire qu'il traite de cette forme d'annihilation de soi qui caractérise le personnage de Lol V. Stein. C'est l'histoire de cet état qu'il représente, et dont le noeud est à lire dans la scène du rapt de son fiancé par Anne-Marie Stretter au cours du bal de T.Beach. La scène du bal étant le moyeu, la thématique centrale du roman, qui va faire avancer la narration. Tout se produit ici dans un intervalle de silence, dans l'entre-deux des danses. Car Lol, qui jusque là s'accommodait plus ou moins de l'apparence qu'elle devait donner, est ici arrêtée. Au moment où Anne-Marie Stretter entre dans la salle du casino de T.Beach et croise le regard de Michael Richardson, elle est instantanément annulée, cette annulation naissant de son incompréhension face à la nouvelle distance que cette rencontre provoque désormais entre elle et eux.


« Lol a assisté à cet amour naissant. Elle a assisté à la chose aussi complètement qu'il est possible, jusqu'à se perdre de vue elle-même. » [1]


Lol, parce qu'elle n'a pas saisi que du couple elle devait être l'absente, a cessé de vivre à ce moment précis, et ne pourra jamais enterrer, refouler l'histoire dans une mémoire lointaine. Physiquement, elle est certes encore « en état de marche », mais psychiquement elle est parvenue au « point mort ». De Lola, elle est symboliquement passée au cours de cette nuit et pour toujours à Lol, celle connue pour avoir perdu le contrôle d'elle-même, et dont la crise finit par devenir un état permanent ; Lol la folle de S.Thala, dont on dit qu'elle « resta toujours là où l'événement l'avait trouvée, lorsqu'Anne-Marie Stretter était entrée » dans la salle du casino de T.Beach. [2]


« C'est un rapt de l'esprit » qu'elle subit cette nuit-là. Et, bien que pendant les faits elle ne manifeste d'aucune sorte son trouble, une chose est plus étonnante encore : c'est seulement quand elle ne les vit plus que « Lol cria pour la première fois », à la seconde où elle fut privée de la vision du couple qu'elle commença à délirer, et à crier « sans discontinuer des choses sensées : il n'était pas tard, l'heure d'été trompait... » [3] Abandonnée par le couple qui s'en va, et laissée là désormais seule, Lol supplie qu'on la garde, qu'on la croit, mais on ne l'écoute plus, on ne la voit déjà plus, on s'en va sans elle, Lol tombe évanouie.


« A cet instant précis une chose, mais laquelle ? aurait dû être tentée qui ne l'a pas été. A cet instant précis Lol se tient, déchirée, sans voix pour appeler à l'aide, sans argument, sans la preuve de l'inimportance du jour en face de la nuit, arrachée et portée de l'aurore à leur couple dans un affolement régulier et vain de tout son être. Elle n'est pas Dieu, elle n'est personne. » [4]


Dès lors, on parlera souvent de ce « fameux bal ». Or, nous savons qu'il y a la question de la faute dans l'étymologie du mot « fameux ». Non pas tant la faute morale d'ailleurs, que la faute en tant que manque, vide intérieur. La maladie de Lol V. Stein est celle d'un manque irremplaçable. En effet, raconte Tatiana, « Il manquait déjà quelque chose à Lol pour être - elle dit : là. » [5] Il manquait quelque chose à Lol pour être présente, c'est-à-dire solidement là. Lol se donne beaucoup de mal pour paraître ce qu'elle n'est pas, puisque précisément, elle n'est personne. Pourtant, ajoute Tatiana, « (...) on se la disputait bien qu'elle vous fuît dans les mains comme l'eau (...) » [6] Lol est comme l'eau donc, mais c'était déjà indiqué dans le titre, plus précisément dans ce nom qu'elle porte, au travers de la forme symbolique d'un « O », embrassé par deux « L », deux liquides. Lol, comme l'eau, c'est vrai, est mouvante, instable, rageuse et calme en même temps, limpide et trouble.


Notons que c'est « dans l'affolement » que cela se passe, dans l'affolement « de tout son être » que Lol se transporte vers le couple. Mais trop ouverte à l'événement, trop accueillante, pourra-t-elle y survivre ? « Lol n'est encore Dieu ni personne », dit le texte. Or, le fait de le supposer invite à imaginer qu'elle est peut-être en passe de le devenir. Que cela peut-il vouloir dire ? Je crois que cette comparaison envisagée entre Lol et Dieu est précisément utilisée pour son pouvoir de déconcerter, pour ce qu'elle fait perdre pied. On aura beau dire que Dieu existe, le rapport entre Dieu et l'homme reste, pour Marguerite Duras, profondément incompréhensible, irrationnel, il ne tolère aucune explication. Toutefois Dieu dans le roman, c'est aussi la figure de l'écrivain, qui évoque à plusieurs reprises sa présence. Le sujet de l'écriture, ce n'est donc pas tant Lol V. Stein, que le manquement de la passion lui-même, et aussi le désir d'écrire.


« Lol n'est encore Dieu ni personne », mais elle n'est pas non plus véritablement « en corps une personne ». Pourtant, elle est envisagée et présentée par le texte comme une mystique sur le point de sortir d'elle-même, et en même temps de sortir du livre. Elle est en train de prendre son autonomie, de devenir aussi importante que l'auteur, de dévorer la figure de l'écrivain, Jacques Hold.


Qu'est ce que Lol atteint, par cette sorte d'abandon d'elle-même ? Une forme de sainteté, de perfection morale. Ce qu'elle est en passe de découvrir, c'est l' « Intelligence du Tout », comme l'appelle Marguerite Duras, grâce à laquelle l'individu découvre que seul il n'est rien, qu'il n'a pas de consistance. Désormais instruite de cette forme d'intelligence, on comprendra que Lol ne puisse plus ressembler qu'à une « dormeuse debout », qu'à une folle, évoluant parallèlement aux autres, et dans un rapport au monde insondable. On la verra même baigner dans une sorte d'osmose, un état religieux, c'est du moins ce qu'invite à imaginer le narrateur, qui la figure remuant dans un ventre, protecteur en même temps qu'il est aussi ce qui prive de la personne, et qu'il appelle « ventre de Dieu ». [7]


Il faut le préciser, Lol V. Stein n'est pas ravie à elle-même contre sa volonté, au contraire. Elle est poussée par un désir extraordinaire de savoir, de co-naître à cette chose qui se produit sous ses yeux. La ravie est dans tous les sens, à la fois ôtée d'elle-même par une force indicible, et en même temps rendue à la joie primaire, essentielle de vivre cette histoire.


« Elle est ravie d'être ravie à elle-même (...). Elle a adhéré à cet amour naissant... Elle y participe, elle a oublié que c'était elle qu'on n'aimait plus. (...) Et c'est si merveilleux, cette éviction, cet anéantissement de Lol... » [8]


Marguerite Duras explique que Lol n'a pas cherché, elle, à comprendre ce qu'il se passait, mais que ce sont les autres qui ont immédiatement réfléchi aux conséquences que cela envisageait pour elle d'être abandonnée la veille de son mariage. Or personne, semble-t-il, n'a saisi la cause, ni les parents de Lol ni sa meilleure amie Tatiana Karl. Une personne peut-être, Jacques Hold, qui refuse de raconter les dix-neuf ans qui ont précédé le Bal. Le passé de Lol, il ne veut pas le connaître. L'histoire de Lol, Jacques Hold la prend « en marche », au moment fatidique où le jour fait place à la nuit, à l'instant du ravissement, lorsque Anne-Marie Stretter apparaît dans la salle du casino de T.Beach.


Or, si Lol n'a pas pensé au conséquences de ce qui se jouait devant elle, dit Jacques Hold, c'est parce qu'elle n'a pas saisi la distance qui nécessairement la séparait du couple. Marguerite Duras souligne le caractère splendide et généreux de cette sorte d'annulation de soi. Parce qu'elle a choisi de s'annuler dans cette vision, parce qu'elle a essayé « d'entrer dans l'intelligence du meurtre d'Anne-Marie Stretter à son endroit, elle n'a pas vécu la jalousie, ni la douleur. Un chaînon a sauté, ce qui fait que dans la chaîne tout ce qui suit est faux, c'est à un autre niveau. » [9]


Ce que Lol découvre à cet instant est si extraordinaire qu'elle est transportée par une force indicible, qui la pousse à adhérer à ce nouvel amour. Dès que la femme est entrée, elle a tout de suite pressenti l'événement immense qui allait se produire. Elle le couvait, le guettait, elle était prête, visiblement, à l'accueillir. De telle sorte, dit Jacques Hold, que si elle « avait été l'agent même non seulement de sa venue mais de son succès, Lol n'aurait pas été plus fascinée. » [10] « Elle parut les aimer. » Le rapt de son fiancé, commis sous ses yeux par une autre femme, se manifeste chez Lol par un éblouissement et par des signes de plaisir, au lieu de l'immense douleur attendue par tout le monde. Dans l'instant du ravissement de l'objet de son désir par une autre, Lol « exulte ». Et dans la fulgurance du coup qu'elle reçoit, elle ne franchit pas le seuil de la dépossession.


De ce fait, quand elle appelle les amants, au moment où ils se dirigent vers la porte pour sortir, Lol ne le fait que parce qu'elle sait, ou plutôt parce qu'elle croit savoir qu'ils sont arrivés ensemble à une connaissance qui dépasse le sens habituel, primitif des relations humaines, parce qu'elle sent qu'ensemble ils ont pris ce soir « de l'âge à foison ». [11] Lol n'appelle les nouveaux amants que parce qu'elle croit qu'ils sont parvenus à ce stade d'où ils ne peuvent plus rien entendre ni voir, et qu'elle y est parvenue avec eux. Dès lors, elle peut crier ce qu'elle veut, rien n'a plus d'importance, et elle le sait, rien ne viendra changer le cours des choses. Aussi, Lol appelle, de façon déraisonnable elle crie, consciente malgré tout que plus rien, désormais, ne pourra séparer le couple. Etrange comportement et étrange événement que celui-ci, qui fait de Lol aux yeux de Marguerite Duras « cette espèce d'équilibre du déséquilibre. » [12] Or, ce à quoi elle ne s'attendait pas, sans doute, c'est qu'ils partiraient sans elle, Lol croyait pouvoir les suivre, être devenue, elle aussi, essentielle à cet amour...


Désormais elle est seule, et non plus trois. Mais précisément, saura-t-elle se séparer du couple ? Que se passera-t-il pour elle une fois le seuil du Casino de T.Beach franchi par Michael Richardson et Anne-Marie Stretter ? C'est ce que tente de raconter Jacques Hold, l'auteur narrateur, mais déjà il semble qu'il adhère lui aussi à l'histoire de Lol, qu'à son tour il soit pris par elle. Qui est-elle, Lol, pour exercer une telle fascination ? Quelle est cette crise ? Est-ce folie ou autre chose ? Lol, figure insaisissable, n'est-elle que figure de désir ? Que chacun se fasse son opinion, car la réponse, Marguerite Duras ne la donne pas. Elle ouvre le texte, C'est tout ce qu'elle fait, mais avec quel style ! Neuf versions du textes furent nécessaires à un tel projet d'écriture, cela vaut bien la peine d'aller jeter un oeil par l'ornière creusée par Jacques Hold, derrière laquelle elle vous attend...


LOL eau... STEIN la pierre... V. le vol


Frédérique R.

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[1] M. DURAS, Un siècle d'écrivains.
[2] M. DURAS, Le Ravissement de Lol V. Stein, Paris, Gallimard, 1964, rééd. Folio.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Le Ravissement de Lol V. Stein, op. cit., p. 52
[8] M. DURAS, Un siècle d'écrivains, op. cit.
[9] La Vie matérielle, P.O.L., 1987, p. 20
[10] Le Ravissement, op. cit., p.; 18
[11] Ibid. p. 19/20
[12] Les Parleuses, op. cit., p. 124