Exigence : Littérature



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Marguerite Duras

Marguerite DURAS
Le Vice-Consul
Gallimard1966

         
Ecrit à la suite du Ravissement de Lol V. Stein et publié en 1966, Le Vice-Consul est à lire dans le prolongement de ce dernier. Le texte est écrit au prix de sérieux efforts, l’auteur y consacrant huit mois enfermée dans sa maison à Neauphle, travaillant de l’aube jusqu’à la tombée du jour. On peut lire, raconte sa biographe, qu’en marge du texte en train d’être composé, Marguerite Duras exprime dans quelle grande souffrance et dans quel désarroi elle se trouve. « Mais qu’est-ce qui crève ? », écrit-elle, avant de finalement répondre : « L’idée. C’est en morceaux, cassée. » [1]

L’écriture a du mal à être délivrée, le roman est long à se mettre en place, il n’est pas comme ces livres qu’elle écrit en quelques semaines. Celui-là, elle le sent dès le début, occupera une place monumentale dans son œuvre, si elle parvient à le terminer. Le premier personnage qui surgit de son imagination, c’est le Vice-Consul : « Le livre résiste mais l’homme commence à apparaître. Banal, fade, médiocre. Il va être nommé à Calcutta. Il va arriver à Calcutta. » [2] Toutefois, le Vice-Consul ne restera pas seul à occuper la place du sujet. La ravisseuse, Anne-Marie Stretter, envahira elle aussi le premier plan, au même titre que cette autre femme, cette jeune mendiante indienne, ressurgies toutes deux de l’enfance de l’auteur.

Finalement, Le Vice-Consul est terminé à la fin du mois d’octobre, et trois premières épreuves auront été nécessaires. Pourtant, même si la difficulté fut réelle, elle n’était pas liée, selon l’auteur, à un quelconque problème d’inspiration. Au contraire, les sujets sont très riches, trop riches peut-être. Ce livre a été le plus difficile à écrire de toute sa vie, et le plus risqué aussi, parce qu’il devait énoncer l’amplitude du malheur, mais sans jamais en évoquer les causes, sans mentionner les évènements apparents qui l’avaient provoqué. Roman politique donc, Le Vice-Consul, mais non pas explicatif, non pas historique. Discours engagé, profondément humain, fraternel, mais présent uniquement dans l’ombre des signes. Discours symbolique, gestes simples, et paroles répétées comme en écho, constituent l’essentiel du propos.

Le roman s’ouvre sur deux personnages : un écrivain en train d’écrire, et une jeune fille indienne chassée par sa mère, dont la longue marche constituera pour l’écrivain qui l’invente la lente décomposition. La situation suggérée est tragique : la jeune fille n’a plus rien, elle a été rejetée, ce rejet impliquant un extrême dénuement de la famille. Nous sommes projetés parmi les plus pauvres du monde, et l’ordre maternel est perçu comme une immense injustice. Le texte donne, néanmoins, une cause à ce rejet : « vieille enfant enceinte qui vieillira sans mari, a dit la mère. » [3]

« Elle », qui ouvre le roman, et que nous appellerons « la mendiante » parce qu’elle ne possède pas de nom, se trouve donc dans une situation de total abandon, et il est à prévoir que son histoire n’en finisse pas de se dégrader. La mendiante évoluera seule, et selon ses propres règles. En ce sens, peut-on dire qu’elle est semblable à Lol V. Stein. Elle n’est encore qu’une enfant, et elle est « balancée » entre le désir de suivre les indications de sa mère, d’une mère encore envisagée par elle comme protectrice  et cette peur étrange que ces indications qu’elle lui donne ne constituent réellement sa perte. Elle croit pourtant devoir lui obéir, s’estime peut-être contrainte de le faire, mais sans savoir au juste pourquoi. Or, c’est la réponse à ce « pourquoi » qu’elle désire connaître, elle dit qu’elle reviendra, pour savoir, obtenir des réponses. En attendant, elle part, elle tente de suivre les indications maternelles, elle se rappelle : « se perdre », elle se demande comment se perdre, elle cherche à obéir.

Néanmoins, celle qui sera désormais contrainte de mendier réfléchit, pense, tout au long de son périple, repasse sans arrêt le film de son abandon dans sa tête, se dégradant à mesure qu’elle le fait. Elle pense à sa mère, mais aussi à ce que lui a dit son père : il lui a indiqué une autre démarche, pour ne pas se perdre cette fois. En quelques mots, il lui a fait comprendre qu’elle devait demander de l’aide, ne pas rester seule avec cet enfant qu’elle porte et qu’elle devra mettre au monde, il lui a indiqué comment survivre. Elle se rappelle qu’il lui a dit : « (...) nous avons un cousin dans la plaine des Oiseaux. Il est sans trop d’enfants, il peut peut-être te prendre comme domestique. Elle ne demande pas encore la direction. » [4] La mendiante suivra un moment le conseil paternel, visant à la protéger de cette perte totale de soi, imposée par la mère. Elle demandera la direction de « la plaine des Oiseaux », mais dans le but pervers, « lorsqu’elle la connaîtra », d’aller « dans la direction contraire à celle-là. ». Parce que ce qu’elle cherche, c’est une « autre façon de se perdre. » [5]

Elle demande la direction, mais pour mieux répondre à l’ordre maternel. Elle n’ira pas voir les cousins de la « plaine des Oiseaux », ni personne d’autre d’ailleurs, elle marchera seule tout le temps, pendant dix ans (Lol reste endormie dix ans), mettant au monde ça et là des enfants qu’elle abandonnera systématiquement. La mendiante suivra jusqu’au bout cet abandon total de soi dans l’espace et l’anonymat, qui est la peine infligée par la mère. Elle « se perdra », oui mais pour mieux revenir la voir, pour lui dire : vois, j’ai réussi, regarde-moi, je suis perdue par ta faute. « Elle reviendra pour lui dire, à cette ignorante qui l’a chassée : Je t’ai oubliée. » [6]

Or à côté du monde de la mendiante, de la douleur et de la faim, cohabite le monde de l’ambassade, bouleversé soudainement dans ses habitudes par l’existence d’un seul homme : le Vice-Consul, arrivé récemment à Calcutta, et dont le titre témoigne de l’importance capitale, même s’il ne s’agit toujours que d’un Vice-Consul, c’est-à-dire d’un Consul « mineur », d’une importance relative. D’ailleurs, c’est plus l’acte qu’il a commis à Lahore qui intrigue. Comme c’était déjà le cas dans Le Ravissement de Lol V. Stein, le personnage est fondu dans un état, une crise qui le détermine. Même si cet acte n’est lui-même nommé qu’une seule fois dans le texte par son auteur. La plupart du temps, ce sont les autres qui en parlent, comme pour le comprendre, lui attribuer un sens, tant cet acte représente quelque chose d’effrayant à leurs yeux. Entendons qu’il est effrayant, à la fois parce qu’il semble bien frayer un chemin dans l’horreur, un chemin pour le refus, et parce que l’apparition de ce chemin rend fous de peur les membres de l’ « Inde blanche ».

« On dit, on demande : Mais qu’a-t-il fait au juste ? Je ne suis jamais au courant.

- Il a fait le pire, mais comment dire ?

- Le pire ? tuer ?

- Il  tirait la  nuit sur les jardins de Shalimar où se réfugient les lépreux et les chiens.

-         Mais des lépreux ou des chiens, est-ce tuer que de tuer des lépreux ou des chiens ? » [7]

 

On se demande si les lépreux sont des individus, s’ils sont si importants pour constituer une tel problème. On se demande si le geste du Vice-Consul est aussi catastrophique qu’on le dit. Si la vie de lépreux ou de chiens, finalement, cela compte vraiment. Voilà les questions que l’on se pose d’abord à Calcutta. Voilà comment on essaie de relativiser, de classer ce type d’affaires. En disant que des lépreux ou des chiens, ce n’est rien, ce n’est pas tuer, on arrive à tolérer le Vice-Consul, à peine. Mais on est très loin de pouvoir comprendre la portée symbolique de son geste. Le roman soulève ainsi la question de la prédominance de certains êtres sur d’autres. Mais surtout, en faisant dire de telles horreurs aux blancs « non acclimatés » de Calcutta, Marguerite Duras propose de lire d’abord dans le geste du Vice-Consul ce qui en fait le révélateur des idées et préjugés qui, dans l’ombre, participent de la destruction d’une identité collective, d’une civilisation. D’autre part, le texte montre qu’on vole aussi son identité au Vice-Consul, en établissant un sens à sa place aux actes qu’il a commis à Lahore. On lui vole jusqu’à ses idées, ce qui participe du fait que le Vice-Consul apparaisse comme un révélateur, un être symbolique, tout entier un message.

Toutefois, selon Marguerite Duras, le Vice-Consul est surtout représentatif de son propre rapport au monde, « la vie étant exprimable par le refus, chez moi, n’est-ce pas. » [8] . Comme elle, en effet, « Il ne peut plus rien supporter. » [9] Or, son acte « obscur, solitaire, abominable » [10] est aussi révélateur d’un désir caché de s’anéantir, comme il le confie à Anne-Marie Stretter dans India Song : « J’ai tiré sur moi, à Lahore, sans en mourir ». Ajoutant même : « Les autres me séparent de Lahore. Je ne m’en sépare pas. C’est moi, Lahore. » [11] En côtoyant Lahore tous les jours, le Vice-Consul s’y est en quelque sorte brûlé et confondu, jusqu’à désirer, en tirant symboliquement sur l’image quotidienne de Lahore, tirer en même temps sur lui-même. C’est ce qu’il fait, quand il est seul, le Vice-Consul tire dans les miroirs, tente de briser, de détruire son image, de la rendre à l’oubli. Il tente de se faire lui-même « éclater en morceaux », d’annuler son existence, de l’effacer, parce qu’il ne supporte plus rien, et surtout parce qu’il ne se supporte plus lui-même.

Il fallait juste « que ça sorte », déclare l’auteur, « c’était devenu un engin de mort. » [12] Il ne supportait plus rien, il aurait pu tous les tuer, il en aurait été capable, tous, même Anne-Marie Stretter. Mais pas Lol V. Stein, elle, il n’aurait pas pu la tuer. C’est la seule, d’ailleurs, sur laquelle il n’aurait pas pu tirer. Pourquoi ? Qu’ont en commun ces deux êtres, hormis qu’ils ont été l’objet d’une force indicible qui leur a ôté toute forme de résistance et n’a rendu d’eux que ce qui, pour les autres ne constitue que des délires sans fond et sans unité, et qui pour Marguerite Duras représente l’essentiel de l’être ? La réponse, il me semble, se situe au cœur même de la question ; les deux personnages ont en commun cette incapacité fondamentale à vivre ou plutôt à survivre à une révélation qu’ils ont eue, chacun de leur côté. « C’est des restes - ce que les autres appelleraient des restes. De l’extérieur, on pourrait parler de restes, ce qui pour moi est le principal. » [13]  Car, ce qui s’exprime à travers eux, c’est l’essentiel de l’Etre, ce qui est commun à tous, mais que « les autres » appellent « des restes » parce qu’ils ne voient que la cause, qu’ils ne cherchent que la cause. Tandis que ce qui est là, présent, attend d’être entendu et jugé. Parce qu’ils voient la perte de la conscience ou de la raison, qu’ils voient le crime, mais qu’ils ne veulent pas voir au-delà, et surtout pas se remettre eux-mêmes en question, parce qu’ils sont emblématiques de cette Inde si différente dans laquelle chacun peut entendre un autre mot : l’Indifférence.

 

Frédérique R.




[1] Laure ADLER, Marguerite Duras, op. cit., p. 401

[2] Ibid.

[3] Le Vice-Consul, Paris, Gallimard, coll. « Imaginaire Gallimard », 1966

[4] Ibid., p. 10/11

[5] Ibid., p. 19/20

[6] Ibid., p. 21

[7] Le Vice-Consul, op. cit., p. 94

[8] Les Parleuses, op. cit., p. 173

[9] Ibid.

[10] Le Vice-Consul, op. cit., p.103

[11] Ibid., p. 175

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 68