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Marguerite Duras

Marguerite DURAS
La Douleur -
Suivi de Monsieur X. dit ici Pierre Rabier,
Albert des Capitales, Ter le milicien,
L'Ortie brisée
, POL, 1985


         

« La seule réponse à faire à ce crime est d’en faire un crime de tous. De le partager. De même que l’idée d’égalité, de fraternité. Pour le supporter, pour en tolérer l’idée, partager le crime. »

     

Selon ses déclarations, Marguerite Duras publie en 1985 ce journal tenu pendant la capture et l’attente du retour, à la libération, de Robert Antelme, déporté pour raison politique. Impossible de connaître la vérité, de juger si Marguerite Duras dit vrai, si elle a oui ou non perdu puis retrouvé ce manuscrit ou si elle ne  l’a écrit que plus tard. Quoiqu’il en soit, l’histoire, elle, est vraie.

 

 L’intérêt majeur de ce texte, hormis sa beauté et l’émotion intense qui s’en dégage, est celui du témoignage. Marguerite Duras a accordé une place importante au témoignage toute sa vie, et sans doute que cette période vécue est pour beaucoup dans ce choix. Celui-ci est le plus violent, le plus douloureux, le plus important qu’elle ait pu faire. Nous sommes là, à la lecture, nous sommes là à attendre avec elle, au jour le jour, le retour probable ou non de Robert L.

 

S’il est un livre à recommander aux parents qui veulent expliquer ce qu’il se passa pendant la dernière guerre mondiale, j’ajouterais que c’est celui-ci. Le livre n’est pas simple à lire, ou disons qu’il est simple à lire mais qu’il n’est pas simple à vivre. C’est là tout le talent de Duras : rendre la chose telle ou presque telle qu’elle a été vécue, intérieurement surtout, rendre les réflexions de douleurs, les plaintes, et tous les cris qui ont été émis pendant ce temps de la douleur.

 

Le texte commence comme ça : par la présence-absence d’un téléphone, par l’obsession d’une porte qui ne s’ouvre pas, derrière laquelle pourrait se trouver Robert L. Pourrait ou pas. Ca commence par la peur, par l’obsession, par l’horreur d’un questionnement sans réponse : Robert L. est-il toujours en vie ? C’est la fin de la guerre. Tous les rescapés rentrent peu à peu. Mais Robert L., lui, ne rentre pas. Le téléphone ne sonne pas, la porte ne s’ouvre pas.

 

Ca commence par des réflexions concernant la façon de vivre s’il ne rentre pas, façon de ne pas mourir plutôt. Une partie de la guerre a été passée à attendre son retour. Le retour  éventuel, probable de Robert L. est ce qui l’a fait tenir, elle. Des évidences tout à coup qui dérapent dans la tête, des choses normales qui s’emparent de l’esprit et témoignent de l’horreur de cette attente : Les passants, toujours, ils marcheront au moment où j’apprendrai qu’il ne reviendra jamais. Ces choses banales qui deviendront énormes et insupportables s’il n’est pas là pour les voir, et qu’il faut prévoir, pour ne pas sombrer.

 

Les fantasmes, les douleurs, celle de l’expectative, de l’impossible renoncement, ou celle du pressentiment tragique. Car il faut s’habituer, se préparer à cette mort possible, il faut se préparer à l’impossible. Elle le fait, son journal l’aide à le faire.

 

Dans un fossé, la tête tournée contre terre, les jambes repliées, les bras étendus, il se meurt. Il est mort. A travers les squelettes de Buchenwald, le sien. Il fait chaud dans toute l’Europe. Sur la route, à côté de lui, passent les armées alliées qui avancent. Il est mort depuis trois semaines. C’est ça, c’est ça qui est arrivé. Je tiens une certitude. Je marche plus vite. Sa bouche est entrouverte. C’est le soir. Il a pensé à moi avant de mourir. La douleur est telle, elle étouffe, elle n’a plus d’air. La douleur a besoin de place. Il y a beaucoup trop de monde dans les rues, je voudrais avancer dans une grande plaine, seule. Juste avant de mourir, il a dû dire mon nom.

 

De retour du fantasme, de retour de l’écrit, elle écoute. Les questions qu’on lui pose. Plus jamais comment ça va, mais : Aucune nouvelle ? Aucune. Tout ce qu’on peut savoir quand on ne sait rien, je le sais. Avril s’étale, ne respire plus dans la maison de celle qui écrit et qui attend, comme dans d’autres maisons, cela doit être pareil, vécu pareillement. Des enfants morts nés par manque de médecin, comme celui conçu entre elle et Robert L., il doit y en avoir d’autres. Il doit y en avoir eu d’autres, des tragédies comme celle-là. Morts de la guerre eux aussi. Les médecins se déplaçaient rarement la nuit, ils n’avaient pas assez d’essence. Et des enfants devaient mourir.

 

Avril fuit, et Robert L. n’est toujours pas revenu. La colère se tait peu à peu, colère contre les allemands. Reste ce journal, reste la trajectoire, le trajet, les traces de la pensée et du sentiment, de l’affect, à gérer, comme toujours, par l’écriture.

 

Que fait-on à la dernière seconde quand on perd la guerre ? On casse la vaisselle, on casse les glaces à coups de pierres, on tue les chiens. Je n’en veux plus aux allemands, ça ne peut plus s’appeler comme ça. J’ai pu leur en vouloir pendant un certain temps, c’était clair, c’était net, jusqu’à les massacrer tous, jusqu’au nombre entier des habitants de l’Allemagne, le supprimer de la terre, faire que ce ne soit plus possible. Maintenant, entre l’amour que j’ai pour lui et la haine que je leur porte, je ne sais plus distinguer.

 

Il semble qu’en attendant Robert L., elle, comme prévoyant ce qui allait arriver, comme prévoyant la vision de l’horreur de L. revenant des camps sans plus pouvoir marcher, sans plus pouvoir manger, sans plus rien pouvoir du tout, tellement proche de la mort, il semble qu’elle se prépare elle aussi à lui ressembler, à être le plus proche possible de la mort avec lui, s’il revenait. Elle ne mange plus.

 

S’il revenait nous irions à la mer, c’est ce qui lui ferait le plus de plaisir. Je crois que de toutes façons je vais mourir. S’il revient je mourrai aussi. S’il sonnait : « Qui est là. – Moi, Robert L. », tout ce que je pourrais faire c’est ouvrir et puis mourir. S’il revient nous irons à la mer. Ce sera l’été. Entre le moment où j’ouvre la porte et celui où nous nous retrouvons devant la mer, je suis morte.

 

Dans l’attente, la révolte, face aux discours, petits discours qui sont ceux de la dénégation, comme celui de De Gaulle, grand triomphant de la guerre.

 

De Gaulle ne parle pas des camps de concentration, c’est éclatant à quel point il n’en parle pas, à quel point il répugne manifestement à intégrer la douleur du peuple dans la victoire, cela de peur d’affaiblir son rôle à lui, De Gaulle, d’en diminuer la portée. (…)

 

De Gaulle a décrété le deuil national pour la mort de Roosevelt. Pas de deuil national pour les déportés morts.

 

Dans l’attente le désespoir, mais il est étonnant qu’elle imagine Robert L. blanchi par une mort efficace et rapide, par une balle dans la tête, allongé dans un fossé, presque dans un trou de verdure, comme le soldat d’Arthur Rimbaud. Mais L. n’est pas un soldat. Il est étonnant qu’à ce point culminant de l’attente, au courant des camps de concentration, elle ne l’imagine pas dans l’impossibilité physique de rentrer.

 

On a essayé de lire, on aura tout essayé, mais l’enchaînement des phrases ne se fait plus, pourtant on soupçonne qu’il existe. Mais parfois on croit qu’il n’existe pas, qu’il n’a jamais existé, que la vérité c’est maintenant. Un autre enchaînement nous tient : celui qui relie leurs corps à notre vie. Peut-être est-il mort depuis quinze jours déjà, paisible, allongé dans ce fossé noir. Déjà les bêtes lui courent dessus, l’habitent. Une balle dans la nuque ? dans le cœur ? dans les yeux ? Sa bouche blême contre la terre allemande,  et moi qui attends toujours parce que ce n’est pas tout à fait sûr, qu’il y en a peut-être pour une seconde encore. Parce que d’une seconde à l’autre seconde il va peut-être mourir, mais  que ce n’est pas encore fait. Ainsi seconde après seconde la vie nous quitte nous aussi, toutes les chances se perdent, et aussi bien la vie nous revient, toutes les chances se retrouvent.

 

Et puis l’annonce en pleine nuit de sa vie, de sa survie. Il y a deux jours, il était encore vivant. On ne précise pas dans quel état, on ne dit rien à la femme qui attend, juste cela : vivant. La préparation, préparer son retour. Aucune idée de l’état dans lequel il reviendra. C’est François Mitterrand qui s’occupera de le ramener en France. On l’appelle Morland à l’époque, mais c’est Mitterrand, engagé dans la résistance. Ce que l’on entend, partout, ce que l’on découvre :

 

Sept millions de juifs on été exterminés, transportés en fourgons à bestiaux, et puis gazés dans les chambres à gaz faites à cet effet et puis brûlés dans les fours crématoires faits à cet effet. On ne parle pas encore des juifs à Paris. Leurs nouveau-nés on été confiés au corps des FEMMES PREPOSEES A L’ETRANGLEMENT DES ENFANTS JUIFS experte en l’art de tuer à partir d’une pression sur les carotides.

 

Et puis, retour de Robert L. à Paris :

 

Dès qu’ils se sont éloignés de Dachau, Robert L. a parlé. Il a dit qu’il savait qu’il n’arriverait pas à Paris vivant. Alors il a commencé à raconter pour que ce soit dit avant sa mort. Robert L. n’a accusé personne, aucune race, aucun peuple, il a accusé l’homme.

 

Retour horrible, morbide, de l’homme dans sa maison. Intrusion de l’image de la mort faite partout sur des millions d’hommes, intrusion du cadavre encore en vie de Robert L. chez lui, intrusion de cette forme rescapée de la mort qui ne peut plus manger car le corps rejette tout, et qui doit pourtant le faire, pour ne pas mourir, rester en vie. Fonctionnement de Robert L. Cela ne peut s’appeler autrement, fonctionnement.

 

Petit à petit les forces reviendront, Robert L., ou Antelme, comme vous voulez, écrira un livre, L’Espèce humaine, il survivra, lui, on ne sait comment, il vivra. Ah oui… une de ses premières phrases au moment de rentrer :

 

« Quand on me parlera de charité, je répondrai Dachau. »

 

 

 

Frédérique R.