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Christian Oster

Une femme de ménage - Christian OSTER
Editions de Minuit 2001


« (...) j'essaie de rendre là moins une vision, tout en donnant un peu à voir, bien sûr, je ne veux pas non plus renoncer à dire les choses.» (p. 91)


Toutes les histoires commencent par quelque chose de très banal, toutes commencent sans commencer, comme si la vie fuyante se chargeait de faire couler les heures et les événements vers leur destinée, qui elle, n'est jamais ordinaire. Comme si la vie seule agissait et que les hommes la subissaient. Jacques, notre héros narrateur, comme le précédent (cf. Mon Grand appartement, 1999, Paris, ed. de Minuit), est un homme entre deux âges, au sortir d'une histoire d'amour qui lui cassa les reins. Comme décidé à se reprendre, il écrit une petite annonce pour trouver une femme de ménage. Tout est en désordre chez lui. C'est de l'ordre par conséquent dont il a besoin, or ce désir d'ordre passe par le besoin d'une femme de ménage.

Celle qui se présente, Laura, n'a pourtant rien à voir avec une femme de ménage, aucune expérience, un âge incertain, mais très jeune. Malgré tout, poussé par quelque chose d'indicible, Jacques accepte ses services. Mais ce qui chamboule Jacques, paradoxalement, c'est cette présence à ses côtés, présence non sexuelle, non érotique, non amoureuse. Présence symbolisant l'intrusion chez lui de l'organisation, du rangement.

Cependant, au fur et à mesure des visites de Laura, ses quatre heures de présence vont devenir insuffisantes, et Jacques va finir par changer les modalités, par augmenter les doses. Bientôt il se rend compte que Laura, en venant ainsi chez lui, lui ôte quelque chose, s'empare de quelque chose, qui n'est jamais nommé. On imagine qu'il s'agit de l'absence, que Laura remplace l'absence de femme aux côtés de Jacques, comme elle s'empare de sa solitude.

Mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est cette fascination qu'elle commence à exercer sur lui, cette multitude de questions délicates qu'elle provoque en lui, et notamment au sujet de sa pensée à elle, qui dans ce lieu qui est le sien, à lui c'est important, déambule, se produit, à ses frais.

Laura, le lundi - ce jour-là, donc, notamment - elle vivait quatre heures de sa vie chez moi. Passait l'aspirateur, sans doute. Mais pensait, aussi. On pense, en passant l'aspirateur. Et c'est cette vie, là. Ce bout de vie. C'était à elle, sans doute, mais le lieu où ça advenait, comment dire. Je le fournissais, moi. Et non seulement je le fournissais, mais c'était le mien. Mon lieu à moi. Où je vivais. Et elle. C'est ça qu'elle prenait, en venant chez moi, Laura. Ce bout de vie, ce bout de vie à elle. Qu'elle remportait, donc. En laissant quelques traces, soit. Mais ce n'est pas avec trois grains de poussière sur une lampe que je le recomposais, moi, ce bout de vie. Egoïsme, me disais-je. Egoïsme de cette femme qui vient chez moi et ne me laisse rien. Pour l'essentiel, rien. Du propre. (p. 24)

Présence problématique que celle d'une femme qui n'a rien à voir avec l'Eros, et à laquelle il faudra s'accoutumer sans pour autant la maîtriser. Car cette présence fuyante est bien ce que désir Jacques, présence d'aménagement et de propreté, de transparence. Et puis l'intimité fait son chemin, les regards s'interrogent sans que jamais la parole ne viennent expliciter cette curiosité partagée.

Ce qui trouble Jacques : que cette femme soit libre, libre d'être là, qu'elle ne soit pas poussée par le désir ou l'amour. Que sa présence recèle une forme d'absence, qu'elle puisse ne pas être là donc, pas complètement. Questionnement narcissique, égoïste de la part du narrateur, incapable de ne pas tester, en somme, son pouvoir de séduction sur la jeune femme. Nous, lecteurs, nous déambulons dans sa pensée, et voyons qu'il s'en passe nettement moins dans sa vie que dans sa pensée. C'est d'ailleurs ce qui donne au livre d'Oster cette force. Le décalage entre ce questionnement intérieur incessant et l'action.

L'homme, nous dit-il, est entre deux âges et il lui faut oublier une femme, Constance, la précédente, c'est ce qui explique peut-être cet état et ce besoin de parler, ou au moins de se trouver en position de le faire. Notons que le choix du prénom de la femme à oublier, à évincer n'est pas sans signification, et cela d'autant plus si l'on veut bien le mettre en rapport avec le titre. La femme de ménage, celle qui incarne l'ordre doit avant tout évincer une Constance, autant dire une ténacité, un amour tenace, destructeur, qui ne veut pas fuir. La femme de ménage est convoquée pour cela : chasser avec la poussière les traces de l'autre. Elle doit désordonner, détruire, déconstruire l'aménagement établi par la première. Aménagement affectif bien sûr. C'est ainsi une figure paradoxale, à la fois celle de l'ordre et du désordre qui, indubitablement, finira par se rapprocher de celle du désir.

Et, pour la première fois, je m'avisai qu'il n'était pas exclu que ma femme de ménage pût exercer sur moi quelque attraction sans rapport avec l'ordre, et même en rapport avec le contraire de l'ordre, je pensais bien sûr à cette façon dont non plus la poussière, ici, mais certains effets volent, puis retombent au hasard, quand la conscience lâche, submergée, et que nous couchons avec elle, notre conscience, oui, dans cette sensation de noyade, cet état d'urgence où tous les contraires chaotiquement s'épousent, j'ai l'air d'exagérer, mais non, c'est à ça que je pensais. (p. 39)

Finalement, le besoin de l'autre commence à se fait sentir, de plus en plus. J'ai omis de dire que Jacques et Laura, très peu de temps après leur rencontre, décident de vivre ensemble. Que Jacques accepte d'héberger Laura, séparée de son compagnon et sans domicile. Le besoin de l'autre donc commence à se faire sentir puis à grandir, sans qu'aucun des deux ne sache pendant un temps quoi en faire, de ce désir. Jusqu'à ce qu'il devienne de plus en plus violent, de moins en moins contrôlable. Désir sans amour, sans appartenance. Pour un temps. Jusqu'à ce que tout cela évolue encore et ne cesse de le faire. Comme si la volonté de projeter n'était pour rien là dedans. C'est toujours comme cela avec les héros d'Oster, du moins était-ce déjà comme cela dans l'avant dernier roman : cela coule, la vie suit son chemin sans qu'aucune décision soit prise. Elle est indépendante semble-t-il, et semble-t-il c'est elle même le seul sujet d'écriture. Les personnages, eux, n'en sont que les jouets ; à l'image de l'écriture, c'est elle qui ordonne, qui fait par hasard l'ordonnance du désordre. C'est elle, la véritable femme de ménage...


Frédérique R.