Exigence : Littérature



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Peau d’âne, Christine Angot, éditions Stock, 2003



Merci pour votre lecture, Alice, que je trouve passionnante. Je ne crois pas, toutefois, que la référence au conte établisse que l’inceste n’a pas eu lieu. Je crois par contre qu’il est renvoyé au mythe, au symbolique, comme chez Perrault. C’est un des rares contes de Perrault réellement destinés aux enfants, et Angot y reste fidèle ; l’inceste est signifié par un baiser sur la bouche. A un autre niveau, la symbolique de la peau, et même l’épisode de la bague, remplacé par celui du bracelet, participent de sa signification. Il y a aussi double inceste, vous le dites très bien, à la fois chez Perrault et chez Angot, puisque c’est la mère qui rend la rencontre possible avec le père.


Le conte réactualisé par Christine Angot, comme le conte de Perrault, s’adresse donc à la fois aux enfants et aux adultes. Pour preuve de cette dernière adresse, s’il en fallait une, cette ambition de dénoncer l’hypocrisie, qui use de l’humour ou du détachement pour parler des choses graves. Love is good. But the best is incest. Love in the family, hi han, entend-on au milieu des rires convenus de la société bourgeoise. Hi han, c’est elle qui répond, elle l’âne, de qui l’on se moque, hi han, seule réplique possible face au rire grossier et ridicule. C’est du troisième degré, répond-on, humiliant ainsi celui qui ne serait pas d’accord.


Hi han, unique expression possible en réponse, écrit Angot : beuglement, cri. Ailleurs dit-elle encore, l’humour remplace l’espace de la compassion. L’humour prend la place de la fraternité, impossible. Me semble notable comme vous que Peau d’âne s’enfuie et se cache, tout comme doit se cacher Christine Angot, sous une peau d’âne, peau qu’elle ne choisit pas, mais qu’on lui attribue.


Dans le Conte de Perrault, Peau d’âne est aidée dans sa fuite par le personnage de la Marraine (et là je vous invite à relire Vue du ciel, pour retrouver la coïncidence des termes entre l’ange/la fée et Christine Angot), Marraine qui n’est pas tout à fait une sorcière, dit l’enfant (Léonore). Et c’est important, car la véritable sorcière c’est la Reine chez Perrault comme chez Angot, vous l’avez très bien dit et je n’y reviendrai donc pas. La psychanalyse explique que dans les contes de fées, la figure féminine est toujours double, à la fois maléfique et bénéfique, et qu’en cela elle représente bien l’image de la mère, ambivalente, qui console et qui brime en même temps. Le conte a donc un effet cathartique indiscutable, il fait le lien entre l’imaginaire, symbolique, et la réalité, matérielle.


M’interpelle la coïncidence entre la fuite concrète et la fuite abstraite justement, entre notamment la fuite de Christine Angot, qui quitte fréquemment la première pour la troisième personne et qui s’échappe dans le mensonge, se jouant du pacte autobiographique, comme elle s’échappe dans une structure complexe, polymorphe et sauvage, entre cette fuite de l’auteur donc et la fuite du personnage dans le conte de Perrault, fuite au centre du texte, de même que m’interpelle la coïncidence entre celle-ci et la fuite du personnage dans Vue du ciel, Quitter la ville, etc. Il y aurait là matière à largement creuser.


Un point m’a encore occupée tout au long de ma lecture – m’a occupée sans jamais me gêner -, que la langue soit très régulièrement incorrecte du point de vue strictement grammatical. Que l’usage des temps soit impropre, que la concordance en somme soit bafouée, comme si c’était dans une langue enfantine, presque angélique, que le conte pouvait seulement s’écrire, et cela doit certainement nous renvoyer encore à Vue du ciel. Décidément, ce texte apparaît fondamental, et il l’est, c’est le tout premier qu’elle ait publié et qui porte, en somme, trace de son engagement.


Je conclurai en disant que Christine Angot fait bien de nous donner à lire après son texte, l’original de Charles Perrault. Quel saisissement en effet que ce trajet d’une langue à une autre. Trois siècles séparent les deux textes, et l’on peut accorder à Angot d’avoir très bien actualisé ce conte, de l’avoir même parfaitement incarné.


Frédérique R.

06/2003