Exigence : Littérature



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Jacques Reda Jacques Réda, illustration de Pierre Alechinsky
Editions Fata Morgana, 1999


Rencontre avec R../dossierpdf/reda.pdf il y a presque un an donc. Je ne sais pas quoi dire sur Réda, comment vous donner envie de le lire. Si vous voulez, je vous raconte comment ça s'est passé... Il était en avance, venu entendre le bruit de la salle peut-être, observer, voir un peu comment étaient les gens, la moyenne d'âge, entendre le murmure de la salle, goûter l'atmosphère, accompagné de son éditeur. Atmosphère tendue dans l'attente en vérité (mais le sait-il ?), tendue jusqu'à ce que l'homme soit enfin entré, jusqu'à ce qu'il entre avec toute sa bonne humeur, et que tout à coup le silence, les regards, tous dirigés vers lui. Les sourires, les phrases qui remontent... Lui qui entre et se fait entendre par le silence qui prend la salle au moment où son regard lui sourit avec tant de ferveur, de vie. Il est venu parce qu'il s'agissait de parler de Valéry, pas de lui, mais malgré tout il va parler, de la musique, de la poésie. De cette alliance fondamentale, essentielle, De la musique avant toute chose. On va l'y contraindre, pour une fois qu'on a un poète avec nous... On va le faire parler. Son dernier ouvrage :

 

Celle qui vient à pas léger, un texte en prose (dérivant au vers... parfois) écrit en direction des poètes, des penseurs et des autres, de tout ceux qui ont envie de savoir comment ça se passe, d'en savoir un peu. Son langage est simple, accessible, c'est devenu son but même, toucher au langage oral, revenir au langage parlé. Il aura fallu un paquet de recueils pour en arriver là. Il parle de Céline, de Proust, les met côte à côte et regarde, leur rend rapidement hommage, puis répond à Roubaud avec tout le respect qu'il faut quand on est un grand homme. Il nous explique aussi, le E muet, pourquoi c'est si important selon lui. Mais il le fait comme s'il nous racontait une blague. Comment est-ce possible ? C'est si évident en fait. LA différence entre TUTFOUDMOI et TUTEUFOUDEUMOI qui tout d'un coup nous entraîne ailleurs, un peu plus vers les classiques, un peu plus vers le mythe. Un simple E muet se charge de nous faire passer, sans qu'on s'en rendre compte de l'autre côté. Il donne aussi une « Lettre à quelques poètes » qui commence ainsi :

 

« Souvenez-vous du monde tel qu'il fut depuis les brontosaures :

il a filé dans un clin d'oeil

bronchant au passage par la tête d'Hésiode Isaïe Dante

(oeil ne rime pas toujours sans conséquence avec cercueil)

et nous voici donc à présent poussés en première ligne

celle qui va disparaître à son tour de l'Autre côté,

ombres sous les éclats de l'éternité verticale

et clac, tout déjà comme si rien n'avait jamais été.

Alors je comprends ce besoin de parler encore vite et vite

(vite et bas je préfère) bien qu'en même temps

je m'incline devant le précepte édictant le contraire :

tourne sept fois ta langue dans ta bouche qui pue le tabac.

D'ailleurs malade ce soir (un peu de fièvre, un peu de frime peut-être)

once again cruellement mais comme frivolement amoureux »

 

La suite est à lire dans le texte, qui joue comme une partition de jazz dans les rues de Paris. Le poète part à la recherche de la poésie, court après elle, mais aussi l'attend, tranquillement, depuis les rayons du soleil, depuis la présence nuageuse du ciel, depuis celle les maisons. Et parle d'elle, nous parle d'elle, muse adorée qu'il attend parce qu'on n'est pas poète tout le temps, qu'il faut encore l'attraper cette passante, ou plutôt se laisser attraper par elle, si infinie, si occupée (ailleurs peut-être) et si évanescente, si insaisissable, si Intermittente. Le poète, lui l'avoue, est : « sans pouvoir sur le retour de ce saisissement » qui  l' « exclut. »  Parce que ce qui est poésie en lui ne lui appartient pas, parce qu'il n'en est pas l'artisan, pas du tout : la poésie, le poème peut venir ailleurs qu'en lui, elle peut un moment lui préférer un autre, et là Pff. Que voulez-vous ? Le poète  n'y peut rien. Le poète est possédé, il ne possède pas, jamais. La poésie va où elle veut, chez tel ou tel autre « et qu'ils en soient bénis ». Un simple « Fff. » alors parfois fera l'affaire, témoignant en lui-même du souvenir de cette attente, de ce désir frustré de cette Part manquante, selon un titre de Christian Bobin [1] , ou un simple saut de ligne, pour exprimer le rythme saccadé que la poésie prend en lui, mais un saut de ligne totalement autre que celui du blanc dans la page. Car si le sens est un critère définitoire, il ne préside pas. Autre chose est plus important, le rythme oui, le swing avec lequel Celle qui vient à pas léger arrive en moi, cette pulsation qui la rend reconnaissable. Le sens... De toutes façons la poésie parle de ce qu'elle veut et ses sujets sont toujours les mêmes ; mais au-delà du sens des mots, il y a celui de l'alliance entre les mots et leur musique, et celui-là, ah...

 

Réda essaie ici, dit-il, « d'obtenir une meilleure acclimatation de la langue qu'on parle, dans des écrits. Afin que l'écrit se revivifie, et arrive à parler quand même aux gens qui n'écrivent ou qui ne lisent pas trop, et que laisse pantois à juste titre ce qu'on appelle de nos jours poème ou poésie. » [2]

 

Celle qui vient à pas légers est comme une pause un moment au soleil, comme un Retour sur ce Retour, qui est chaque fois l'objet essentiel de la poésie, oui mais une pause ouverte à l'autre. Une pause qui s'ouvre à l'autre. Comme si toute son entreprise à lui et à elle, comme si toutes leurs expériences d'union depuis trente ans, comme si toute leur conversation devait aboutir à un accord : s'ouvrir aux gens dans une pause, un retour. Parler dans leur langue, c'est-à-dire lâcher un moment le vers, et ne garder que le rythme. Art poétique et poésie ici se mélangent. Et puis Réda nous comble par son humour, ce ton amusément didactique. Il répète ce but sacré : « maintenir l'élément musical du poème », qu'il soit en vers ou en prose, en recueil ou en roman, il évoque Christian Oster, nous dit que ce n'est pas dans le choix des mots, que ce n'est pas dans leur déconstruction non plus qu'il s'agit de trouver l'essence, mais dans le rythme, dans le swing essentiel à toute poésie. Qu'il ne s'agit pas de chercher le sens, qu'il ne faut pas dire, chercher à dire. Car « La poésie n'y perdra rien, si l'on veut bien reconnaître qu'avant de se déposer par miracle dans l'écriture, elle demeure en suspens dans la vie »

 

Ce n'est donc pas le blanc, ce ne peut être le blanc, ce n'est pas le trou dans le texte qui compte mais le rythme intérieur du vers, de la phrase, sa cadence qui en fait la valeur. « Il suffit de se donner la peine de respirer. », de travailler la « pulsation, rêve ou nuage dans l'enchevêtrement du noeud unique étiré dans le temps, sans clôture dans l'espace, qui lie au frissons du réel les échos de l'imaginaire, les effluves de la parole. » Au contraire, il déplore le blanc ou l'obscurité théorique dans lesquels il voit dressé un « poteau indicateur (ATTENTION POESIE) » qui pour les gens ressemble fort à un « panneau de sens interdit marquant l'entrée d'un club privé. »

 

« Alors je leur ai dit :

La nuée au-dessus de l'arche, moi je ne l'ai jamais vue

Et traîner cette boîte vide à présent ça suffit.

Retranchez-moi si vous voulez, en tout cas moi je me

 retranche - » [3]   

 

Je finirai en parlant des illustrations de Pierre Alechinsky qui viennent ponctuer le texte, de ces trucs embrouillés qu'il nous faut reconstituer par la mémoire, car ils nous rappellent bien quelque chose de déjà vu, de déjà représenté, et malgré tout qui nous échappe ici parce que la main d'Alechinsky fait de la chose comme ce que ferait son emprunte, sur le sable par exemple. On voit les contours, on voit les gros traits, très gros traits de la chose, comme les gros traits des dessins enfants vous savez, larges traits qui s'emparent de la chose et n'en rendent que la forme générale : le serpent des enfants vous voyez, la passante, le soleil derrière les nuages. Et c'est déjà autre chose donc, c'est déjà une impression de la chose et non plus la chose, c'est déjà sens, sensation de la chose et non plus elle, c'est image de ce voile noir qui l'entoure, de ce voile qui va au vent et s'envole, ne nous laissant plus que ...

 

Frédérique R. 




[1] C'est moi qui fait référence à Bobin, non Réda.

[2] Jacques Réda, Celle qui vient à pas légers, « Le Grand Muet I »

[3] Jacques Réda, Récitatif,  « Mauvaise tête », Poésie/Gallimard, 1970