Exigence : Littérature



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Duras, Angot, Bobin, Réda

Sujet réel (Duras, Angot, Bobin, Réda)



« Là, tu as la salle, tu as la scène, et tu as un autre espace. C'est dans cet autre espace que les choses sont... vécues et la scène n'est qu'une chambre d'écho. (...) une antichambre, la conscience claire. »1

Écrire selon Marguerite Duras commence avec le silence ; écrire c'est ne pas parler, c'est cesser tout discours, c'est entrer dans un temps vide, dans une sorte d'absence. C'est faire irruption dans « un autre espace », un lieu inconnu, et d'abord de soi-même ; c'est être là face à ses propres images mentales, et petit à petit tenter de tout reconstruire. Rappelons l'héritage que nous devons à Arthur Rimbaud et citons pour le plaisir ses confessions extraites des lettres dites du « voyant » :

« Je est un autre. (...)

Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse , nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini !, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs ! »2

Arthur Rimbaud pressentait l'écriture moderne, il pressentait l'inconscient, il avait des visions, mais chacun le sait, il a aussi refusé la paternité d'une telle découverte. - A ce sujet, lire le très beau Rimbaud d'Yves Bonnefoy (Seuil), et Habiter en poète, de J.-C. Pinson (Champ-Vallon), sans oublier le colossal Entretien infini, de Maurice Blanchot (Gallimard). - Rimbaud a compris ce que Blanchot expliquera plus tard, à savoir que ce ne sont pas les deux premières personnes qui servent de condition à l'énonciation en matière littéraire mais une troisième personne, qui apparaît dans le mouvement d'écriture et dessaisit du pouvoir de dire Je. C'est ce que Blanchot nomme le « neutre ».

« La narration que régit le neutre se tient sous la garde du « il », troisième personne qui n'est pas une troisième personne, ni non plus le simple couvert de l'impersonnalité. Le « il » de la narration où parle le neutre ne se contente pas de prendre la place qu'occupe en général le sujet, que celui-ci soit un « je » déclaré ou implicite où qu'il soit l'événement tel qu'il a lieu dans sa signification impersonnelle. »3

La relation à l'écriture - Marguerite Duras et Maurice Blanchot le savent et le partagent - est transcendantale, entendons qu'elle fait passer le moi au-delà... Mais de quoi ? De soi-même peut-être... Elle crée un autre « Je ». L'écriture constitue un lieu de passage, c'est un des topos de l'écriture poétique. « Elle imprime dans un certain dehors un sens qui se trouve d'abord dans un certain dedans. »4 . Il n'y a pas d'expression sans l'intention d'un sujet animant le signe, lui prêtant une intellectualité.

« Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre, c'est se trouver, se retrouver, devant un livre. ».5 Écrire, c'est devenir le centre de la parole, le centre du procès de la parole - Marguerite Duras se corrige ici, et note malgré tout la correction dans le projet final de publication. Elle ne sais pas si écrire c'est « se trouver » « se retrouver » devant un livre, si c'est seulement être tout à coup devant un livre, où si c'est s'y rejoindre.

Les personnages durassiens n'ont pas d'histoire. Ils sont le corps de l'histoire qui se joue dans la vie. Les sujets sont réels. Le sujet : réel. On ne peut plus écrire d'histoires. On ne peut plus réduire la vie à un sens. Marguerite Duras s'emploie à détruire l'uniformité de la vision, de la représentation. Le « réel » n'est pas uniforme, ce qui l'est c'est la peur. La seule chose qui ne change pas, c'est cette peur, cette Angst - une seule lettre change dans Angot, le o qui est aussi un zéro, la trace d'une absence - contre laquelle il faut se battre, contre laquelle il faut projeter tout ce que l'on a en soi, contre laquelle il faut faire « barrage », à tout prix. Détruire, dit-elle.

C'est une bataille de tous les jours, que de détruire la vision du « réel » pour Marguerite Duras. Angot ne casse pas, elle, elle restitue in facto, c'est un miroir. Ni Angot ni Duras ne sont folles, celle qui est folle c'est la vie : Lol V. Stein (Duras invite à tendre le V. à l'anglaise : Lol Vie Stein (l'amour, la vie, la mort). Ni Angot ni Duras ne racontent des histoires, ni l'une ni l'autre ne ressassent une douleur égocentrique, elles ressassent la nôtre. Elles sont l'appât de La Douleur, elles en transmettent l'image que les autres nient.

Cette douleur, c'est la faim, la guerre, l'inceste. Cette douleur, c'est la mort de l'humanité en soi. La famine, on le sait, est le résultat de l'indifférence la plus totale, c'est aussi le cas de l'inceste. De l'indifférence et de l'irresponsabilité. Comme chez Genet, la douleur traverse les deux femmes, et leur ouvre la voie de « l'intelligence de l'autre ». Ecrire, quand on a cette inaptitude à l'étanchéité est un moyen de Survivre. Ecrire est une force, Genet l'avait compris, qui prend racine dans la douleur.

L'activité cependant est dangereuse, c'est une dépossession de soi au profit de l'autre. Et puis on coupe la main des artistes et parfois on les bâillonnent. Il y a forcément un prix à payer pour avoir fait ça, « Un prix à payer pour avoir osé sortir et crier. » (Ecrire, Gallimard/poche) Il doit falloir rendre des comptes pour avoir osé sortir de la nuit pour crier. Duras assume la responsabilité de ses crimes, elle. Elle assume son discours, même s'il ne lui appartient pas totalement, elle assume son humanité.

La nuit de laquelle l'écrivain doit sortir, c'est celle du monde bien sûr, d'un obscurantisme total qui est impossible. Au final, si l'on voit chez Duras ou Genet, si l'on voit chez Angot de l'autobiographie on se trompe, réduire leur pensée à cela est une erreur. Ni Angot ni Duras n'étaient seules pour écrire. On a libéré Genet pour qu'il écrive. Mais il n'écrivait que pour être libre, ce qu'il n'a sans doute jamais vraiment pu être.

Duras et Angot assume donc la part que Rimbaud rejetait. Etre l'hameçon, dit Angot. Une chambre d'échos, dit Duras. Elles ne désirent rien d'autre qu'être le « prétexte » comme Genet à écrire. Le prétexte d'une oeuvre d'art qui raconte la vie que l'on fait mener aux écrivains : relayer de telles horreurs. La tâche est difficile, elles le savent, mais elles ne sont pas seules. L'arme d'un écrivain, c'est l'écriture. L'écrivain est un homme armé, comme le Vice-Consul. Il frôle le danger.

Les écrivains n'arrêteront pas les guerres - bien que - mais l'homme, peuvent-ils le changer ? Si nous laissions plus de place à la parole humaine - pour la différencier du langage quotidien -, si l'on entendait tous un peu la douleur de l'autre, et sa singularité, les livres n'écriraient plus. Il n'y aurait plus rien à écrire. C'est cela qu'il faut désirer.

Certains écrivains reconstruisent un monde de charmes et il en faut. Ce sont des hommes le plus souvent. Bonnefoy, Réda, Bobin ... Leurs voyances touchent aussi au réel et à l'humanité, mais elle est plus facile heureusement. Dans les deux cas de figure, la dualité est au centre de leur démarche, le but est le même : rejoindre l'autre en soi, dans l'inconscience de soi, dans un élan osmotique vers l'autre, le monde, l'extérieur, la ville. Cette altérité est essentielle, fondamentale ; c'est la condition même de la présence, qui fait d'un texte ou d'un roman un livre à lire pour les autres, voire peut-être plus, un lien, une façon d'entrer dans « l'intelligence de l'autre ».

En ce sens la littérature, l'écriture sont le seul langage possible, la seule réunion possible avec le monde. Mais en ce sens aussi, écrire n'est pas réellement parler. Ce serait même plutôt se taire, laisser l'expérience se faire. Christian Bobin dit qu'entre artiste et autiste, il n'y a qu'une lettre qui change. Il est seul lui aussi, on le voit dans ses livres, il parle à la mort dans la vie, il parle à la vie dans la mort. Il ne dissocie pas les deux. Son amour est mort mais pas en lui. Le désir de l'autre est resté, le désir que donne l'autre est là, constamment. Les choses à dire, là, elle viennent comme le coucher du soleil, comme un baiser absent et elles parlent, elles se colorent à mesure qu'elles se disent. Le maître les regarde exister. Bobin parle au plus profond lui aussi mais de la chose la plus élémentaire.

Un autre poète fait cela, il attend, Réda, respire l'odeur de l'attente de Celle qui vient à pas légers, il attend qu'elle s'annonce. Ce qui parle, nous dit-il, faisant échos à Beckett, ce n'est pas moi, c'est la chose. Ce n'est pas tout le temps, ça arrive et ça repart. L'écrivain n'est pas écrivain tout le temps. Mais ce qui parle, alors, s'empare de soi, parle à sa place, nécessite une écoute attentive en même temps qu'un abandon à l'inextinguible langage de la Vie.


Frédérique R.


1 - M Duras, Les Parleuses, p190-191
2 - Arthur Rimbaud, Poésies
3 - Maurice Blanchot, L'ENtretien infini, Paris, ed Gallimard, 1969, p 563-564

4 - Ibid p 20