Exigence : Littérature



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Jascques Ancet

D'une confrontation communiquante


"Il faudrait autre chose, mais quoi ? Un matin peut-être avec quelques arbres pour faire un paysage" (Jacques Ancet).


De la vie lente - ou du moins comme elle passe se dégage dans "Le jour n'en finit pas" et malgré l'éternité épuisante suggérée par le titre quelque chose qui paradoxalement n'a rien à voir avec une quintessence statique mais avec l'élan. Des mots du poète, mots étranglement sereins, solides à cheviller des ardoises sur le toit du monde se dégage quelque chose à la fois de doux (frottis) et de violent (glu), de solide et de précaire, de présent et d'absent :"Deux têtes, quelques feuilles. Ce qu'il voit le traverse. Seul reste son regard, chambre vide avec, au fond, l'horizon renversé". Certes le sceau de la mort plane mais c'est pourquoi il faut rompre encore le silence au nom de celle qui demeure lorsque le temps s'éloigne et que les mots et les êtres s'éparpillent (euphémisme). A ce titre - et contrairement aux textes plus récents du poète - le livre est un embrayeur, permet une ouverture.


"L'ombre tourne imperceptible" mais la femme demeure en gestes imperceptibles, à regarder le rose de la neige. Entre le silence de l'image et le bruit des chiens au loin quelque chose résiste. Quelque chose et quelqu'un. Rien où presque - comme toujours chez Ancet - mais pour mieux casser le silence, créer une mélodie sinon du bonheur du moins de la vie rompue mais prégnante. Car, contre la lassitude, quelques mots témoigneront toujours sans effets, sans postures. Dans une écriture volontairement transparente (la plus difficile) le poète ne cherche pas à monter ni à descendre ce temps " lent ". Il ne cherche pas non plus à décrire -ce à quoi trop souvent la poésie se limite. Mais il nous fait toujours saisir un temps d'accord et d'harmonie :"Lenteur du matin,. La montagne accompagne ses mains des fleurs dont le nom s'est perdu. Un train aussi très loin, avec des voix qui n'évoquent aucun visage. Demain n'existe pas. Immobile il écoute le jour recouvrir sa mémoire". Le poète demeure toujours à l'écoute du temps, donc de l'être (puisque ses heures sont comptées et c'est tout compte fait là qu'il trouve sa grandeur) à la recherche d'un accord subtil. Mais tout se dit dans la biffure, dans ce presque effacement comme si le sens ne pouvait se générer qu'à bout de souffle, dans son épuisement. Car c'est ainsi que le texte devient dans les mots et presque "dans leur absence (blancheur; silence d'arbres)" une incandescence, un éveil façonné de discrétion, d'intelligence (qui n'est pas incompatible à l'émotion mais qui à l'inverse la transcende).


Apparaît ainsi de fragments en fragments, de mémoires en mémoires tout un système d'écluses, de déplacements, presque insensibles, où la netteté -l'arête vive d'un seuil - retrouve soudain une assise qu'on espérait plus :"Chambre", "Voix", "Neige", "Masques" révèlent encore "L'obstinée possibilité de la lumière" car il en va de la vie. Lumière parfois brève, comme immobile mais qui le plus souvent fait durer le jour dans l'automne d'un rouge doux lorsque la poésie épure l'ombre, suspend le sinistre. "Le jour n'en finit pas" suggère donc un passage. Il montre des réseaux communiquants dans le système, l'éparpillement de ses douze "stations". Chacune d'elle n'est pas propice cependant à un arrêt mais un voyage (ne serait-ce qu'autour d'une chambre mais une chambre habitée), chacune d'elles devient un mouvement contre l'espace pétrifiant. Alors, à force de reprises (l'inverse de la répétition), dans l'alignement ou la coupure, se crée une sorte de spirale : réunir, disperser, faire le vide quelque part, déplacer pour voir mieux, pour entendre (entendez encore : comprendre). Écrire aussi, comme le rappelle Ancet, dans la loi de la blessure comme "source inépuisable" car si l'espace sépare, le temps unit.


Alors, dans la contiguïté, la coincidencia (toujours défaite) apparaît une forme de beauté puisque écrire suggère aussi une enquête filée - ne tenant que par un fil ou ne tenant qu'à Elle, celle par qui le livre existe - et par laquelle demeure la mise en tension - sans quoi il n'y a pas de vie. Le dispositif exige ainsi qu' " un " meure avant qu' " un " autre arrive. Mort métaphorique bien sûr - c'est la métaphore qui cicatrise. D'où cette superposition d'une continuité et d'une similitude. Ou la substitution d'une similitude à une continuité défaillante (faute d'avoir été proche au sens d'une contiguïté, devenir proche au sens d'une ressemblance). Alors dans cette conflagration impressionniste espérer à la fois la réunion des éléments épars - disjoints et la disjonction des éléments voisins. Dispersion et ordre. Ordre de la dispersion où une fois encore la dispersion est contredite par la "loi" d'assimilation à ce jour qui n'en finit pas de venir entre le noir et le blanc mais où le blanc se doit d'être "contre-dit" par la zone neigeuse où le poème fait trace et rassemble un désir majeur : celui non plus du dur désir de durer mais de l'envie d'être encore en vie lorsqu'à la fin de l' " un " se montre l'ailleurs de l' " autre ", lorsque ce ne sont pas deux exclusions qui se croisent mais deux sujets qui se superposent.


La lecture s'ouvre ainsi à une autre circulation : texte évoqué, texte évoquant (ponctué parfois par le martèlement d'un "il faut" ), chacun peut se lire dans le prisme ou à la lumière de l'autre contre le silence infini mais dans l'éternité d'un temps ou dans ce qui lui ressemble même si - comme le dit W. Allen - "l'éternité c'est long surtout vers la fin". Mais chez Ancet, le jour a beau durer : l'éternité que craint le cinéaste américain est toute relative.


Jacques Ancet, Le jour n'en finit pas, Collection Terre de Poésie, Lettres- Vives, Paris, 125 pages, 120 f.



Jean-Paul Gavard-Perret