Exigence : Littérature



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Exigence Littérature; le goût de la lecture, l'exigence de l'écriture

Inversion de l'idiotie : de l'influence de deux Polonais - David FOENKINOS
Gallimard 2002

Victor, le narrateur, est un mélange assez inusité de sucré et de mou. En lui, la guimauve et le mollusque cohabitent sur le mode du courant alternatif. Gambadant - tel un farfadet - de l'un à l'autre, dans une insouciance râpeuse quoique désinvolte. Il y a du roseau pensant, chez lui. Autant de pensant que de roseau. Quel énergumène, tout de même. Un excité monomaniaque introverti. Un Adrien Deume qui aurait pris du galon.

Gagnant d'une somme fabuleuse au Quinté +, Victor occupe désormais son oisiveté providentielle, d'une façon exemplaire : aimer Térésa à plein temps. Térésa, la femme apparition. L'ourse polaire apparut dans son désert de lassitude, il y a maintenant huit ans. Aujourd'hui, jour du trentième anniversaire de sa dulcinée, Victor n'en mène pas large. Il est très énervé notre homme, en fait tout le met hors de lui, à commencer par lui-même - il va s'en dire. Il déborde de partout : son amour bat de l'aile et pour compléter le bouquet, voilà la pluie qui s'en mêle. Il cogite, le Victor. Cependant avec son cadeau en bandoulière, magnifique petit rien avec une ficelle orange - une boîte de trente sardines (vous suivez, elle a trente ans) millésimée (un petit effort encore, trente ans mais cette fois-ci pour la mise en conserve) -, il y a peut-être à parier que sa Térésa verra en lui, le Neptune qu'il ait, et qu'elle tombera illico dans les bras. Divinité marine ou pas, pour le moment Victor se fait du sang d'encre.

Mais les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Tout est si prévisible, quand on y pense. Neptune fût quitte pour des éclaboussures d'huile poisseuses sur son beau veston, et une rupture bâclée. C'est sur cet amour contrarié que débute cet inventif et fantaisiste roman; portant sur la reconquête d'une femme par un homme amoureux prêt à tout - mais pour l'instant ne sachant pas trop, ce que peut signifier exactement ce prêt à tout. Ça viendra…

Mais auparavant, Victor se tapera une petite dépression dans le cocon familial, histoire de se faire bichonner, par une mère heureuse d'avoir enfin un petit quelque chose (un événement) à se mettre sous la dent pour grignoter. Grignotage qui prendra une allure grand-guignolesque. Déjà arrivé, Victor s'aperçoit du ridicule de la situation et mettra fin, assez abruptement, à sa lamentation amoureuse -spectaculaire - en regagnant sa chaumière.

C'est sur cette histoire de rupture que s'ancre cette désopilante Inversion de l'idiotie. S'en suivra une suite de rebondissements où les stratégies de Victor aboutiront, par inversion maligne, à une confusion rocambolesque. Participeront à sa mise en scène, pour regagner le cœur désormais frigorifié de Térésa : Conrad, un simple d'esprit, tout rond, tout gentil, tout bête, faux neveu de Kundera; Martinez, le voisin, magicien de service aux moustaches lisses et longues comme des spaghettis huit minutes; Églantine, la femme de ménage, spécialiste de la soupe aux choux; Édouard, l'ami déboussolé qui traînait par-là. A cette galerie d'intimes, s'ajouteront quatre autres personnages, flairant une occasion peu commune pour se faire du capital dans cette débâcle amoureuse devenue un enjeu médiatique délirant: deux avocats et deux Polonais armés de caméra.

Ce premier roman, de Foenkinos, fait de chassés-croisés et d'imbroglios est étonnant, certes ; cependant Foenkinos n'arrive pas à délier avec aisance les situations fort cocasses qu'il a engendrées. Ses renversements tombent quelque peu à plat. Les farfelus protagonistes trouvent tous à se ranger les uns après les autres comme les pièces d'un casse-tête, dans un espace trop arrangé, trop forcé, pour des êtres aussi joliment débridés. Le côté aérien et fluide du roman est escamoté au profit d'une histoire qui se veut trop bien ficelée. C'est comme si la forme (l'histoire) était en porte-à faux avec le fond (l'inventivité). Il aurait été souhaitable que Foenkinos laisse aller sa fantaisie jusqu'au bout. Car de la fantaisie, il y en a à profusion dans ce roman. L'écriture est maligne et intelligente. Victor est un personnage des plus intéressants; se promener dans sa tête bouillante est quelque chose de savoureux et de surprenant. Conrad, le délicieux idiot, est beau aussi , mais sa fraîcheur est vivifiée, surtout, par le regard attentif que Victor porte sur lui. Pour Victor, Conrad est une œuvre d'art : un carré blanc sur fond blanc - un Malevich dans son salon. Conrad c'est le visiteur de Teorama de Pasolini made Foenkinos. Quelle trouvaille! Un personnage séduisant qu'il aurait été plus attrayant, me semble-t-il, de laisser exploser dans le présent en le laissant dans son innocence de simple d'esprit.

Le roman était ambitieux, peut-être trop. Mais on ne saurait lui en tenir rigueur. Faire rebondir constamment des situations avec des personnages pittoresques demandent une maestria que Foenkinos apprendra (il est doué) non pas en devenant le neveu d'Auster - comme Victor, mais plutôt le lecteur du brillant roman de Reinaldo Arenas, Le Portier.

Irma Krauss

03/02/2002