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Connaissance de l'Enfer - Antonio Lobo Antunes
Traduit du portuguais par Michelle Giudicelli
Christian Bourgois 1998


Lobo Antunes a participé à la sanglante guerre coloniale en Angola, plus précisément entre 1968 et 1972. Pendant les vingt-sept mois qu'il a passé en sol africain, Lobo Antunes, médecin militaire, a séjourné (comme ses compagnons d'infortune) dans l'antichambre de l'horreur et de la déshumanisation, où festoyait la folie meurtrière. À son retour au Portugal, sa vie est à l'enseigne de l'école des cadavres. Une conscience en lambeaux dans une carcasse de lémure. C'est de cette trajectoire hallucinée et hallucinante, qu'il tirera sa matière romanesque, pour entamer une trilogie autobiographique, dont Connaissance de l'enfer constitue le dernier volet.

École des cadavres, ai-je dit. Écoutons là-dessus Lobo Antunes : " Nous sommes déjà des spectres, a annoncé le sous-lieutenant. Nous sommes les plus répugnants, les plus minables, les plus misérables des spectres. Le bateau qui nous ramènera à Lisbonne transporte un tas de cadavres si bien embaumés que nos familles ne verront pas la différence. "

Comment résumer un livre éclaté, où le fil conducteur se tisse à partir d'un montage hétérogène d'images poétiques, où la conscience effilochée du narrateur s'agite dans la condensation et le déplacement ? En déambulant, sans repères, dans les interstices de son rêve cauchemardesque.

Le roman a pour trame un voyage en voiture qu'effectue le narrateur en partance de Quinta da Balaia (sud du Portugal) pour se rendre à destination de Lisbonne, où il travaille comme psychiatre, dans un hôpital pour malades mentaux. Un genre de road movie cathartique essentiellement vécu dans la conscience extatique (hors de soi)d'Antonio.

Rivé à son volant, et n'arrêtant que fort peu souvent (mais au fait, arrête-t-il vraiment en cours de route ?), celui-ci fait se télescoper, dans son extrême déréliction, des pans délirants de sa vie à l'institut psychiatrique avec ceux de sa vie sordidement laminée en Angola - entrelardés ici et là d'observations sur le paysage lusitanien en carton-pâte.

Un voyage à travers la folie : " Pourquoi est-ce qu'au lieu de leur donner à manger, ai-je suggéré à l'infirmier qui distribuait le repas, on ne leur ordonne pas de se dévorer les uns les autres ? Je suis sûr qu'ils vous obéiraient si vous leur ordonniez de se dévorer les uns les autres : tous les animaux obéissent à leur maître. "

Quelque chose d'infrangible fait retour dans la conscience du narrateur et c'est la survivance. Antonio ne se souvient pas (le souvenir est de l'ordre de la mémoire involontaire) il se rappelle (sa mémoire est réfléchie et en action). La nuance est de taille parce que Lobo Antunes ne se saoule pas de son désespoir - nous ne sommes pas ici chez Lautréamont qui parle du désespoir qui l'enivre comme le vin - au contraire nous sommes dans une souffrance crue, en attente d'une consolation. " Je ne comprends pas ce qui se passe, je ne comprends pas ce qui se passe, je ne comprends pas ce qui se passe "  cette phrase martelée et lancinante d'un psychiatrisé est aussi, m'apparaît-il, la voix intérieure de Lobo Antunes, qui traverse, en filigrane, tout le roman

" La souffrance mise à part, rien n'existe vraiment. Tout ce qui n'est pas elle s'inscrit dans une échelle des apparences, existe plus ou moins ", a écrit fort lucidement Cioran. Cette souffrance Lobo Antunes la dépose, brutalement, dans le milieu concentrationnaire de l'hôpital psychiatrique et, également, dans cet autre milieu concentrationnaire du repaire militaire angolais. Sans merci, il porte une charge assassine sur les bourreaux de la santé mentale, notamment les psychanalystes et les psychiatres : " Ça pue la charogne de mules crevées - se disait-il toujours en entrant dans le bureau des médecins, pompeusement assis en cercle pour des discussions qui n'avaient rien à voir avec la vie réelle, avec la joie réelle, avec la souffrance réelle - ça pue la charogne de mules crevées qui discutent entre elles de leur propre putréfaction. " 

Corporation d'odieux assassins dont il est, lui aussi, Lobo Antunes, un macabre représentant : " Je suis à Auschwitz, se dit-il, je suis à Auschwitz revêtu d'un uniforme de SS, en train d'écouter le discours de bienvenue du commandant du camp tandis que les juifs tournent au-dehors à l'intérieur des barbelés en trébuchant sur leur propre misère et sur leur propre faim, je suis bien rasé, bien nourri, bien habillé, prêt à remplir mes fonctions de gardien, j'appartiens à la race supérieure des geôliers, des châtreurs, des policiers, des préfets d'étude et des marâtres des contes pour enfants, et au lieu de se révolter contre moi les gens m'acceptent et me considèrent parce que la psychiatrie est la plus noble des spécialités médicales et qu'il est nécessaire qu'il y ait des prisons pour que l'on puisse avoir l'illusion imbécile d'être libre, de pouvoir circuler sur la place d'Albufeira sous la houlette d'une épouse autoritaire, effrayé par l'après-midi du samedi où elle me dévorera, sur le lit, avec les gigantesques mâchoires de son vagin, m'obligeant à transpirer sur la gelée de son corps la gymnastique du découragement résigné. "

Excès de dégoût, de cynisme, d'abjection envers cette chambrée de dégénérés ricanants qui portent l'imprimatur du pouvoir du corps social, pour détruire la vie. Milieu psychiatrique et guerre coloniale dévastatrice, inlassablement emmêlés, traduisant métaphoriquement la même soif inextinguible - celle de tuer la vie, dans la vie

Ce continent de la folie, de la solitude et de la souffrance Lobo Antunes le transcende pourtant ; en faisant des victimes, de ce territoire de la dépossession, des épaves émouvantes coincées dans le refus inhumain des autres.

Le roman de Lobo Antunes est construit comme une vision poétique, où s'orchestre, en arrière-plan, une polyphonie de voix qui se chevauchent. L'écriture y est vertigineuse, torrentielle. On ne peut être que stupéfait devant sa virtuosité dans le déploiement de la métaphore. À vrai dire, Lobo Antunes est un écrivain volcanique.

Rarement dans la création romanesque (sauf Proust), ai-je vu ainsi, des paysages, des animaux, des objets transfigurés, avec une telle acuité, par l'épaisseur de la densité humaine. C'est ce que l'on peut appeler, je crois, un savoir de l'ordre caché des choses. Curieux, tout de même, quand on pense que Lobo Antunes a écrit un formidable roman intitulé L'ordre naturel de choses.

Il y aurait tellement de choses encore à dire de ce roman cruel : parler de l'aventure lugubrement drôle de Lobo Antunes pris dans les filets de l'institution - comme malade, cette fois-ci  ; de ses souvenirs d'enfance ; de la noce avortée ; du salon de coiffure ; de la détresse angolaise ; de la délectation anthropophage ; du temps éclaté et fragmenté : mais à bien penser, il est vrai, que Connaissance de l'enfer de Lobo Antunes est un roman qui ne se laisse pas résumer.

Oeuvre forte, inventive autrement dit radicale.

 

Irma Krauss