Exigence : Littérature



Publicité

Exigence: Litterature
      ACCUEIL
      Rechercher
      Anciens éditos
      Réagir
      La théorie
      Vos Textes
      Bibliographies
      Concours et Prix
      Manifestations
      Vos publications
      Espace Critiques
      Livres en ligne
      Devenez Critique
      Liens
      Lettre d'info
      Recommander
      Mon Libraire
     


Ainsi vivent les morts - WILL SELF
Traduit de l'anglais pas Francis Kerline
Éditions de l'Olivier 2001


Ironie, insolite, extravagance: les trois ingrédients principaux pour le nonsense sont bien malaxés pour faire de l'horrible dragon Lily Bloom, une Lily de l'autre côté du miroir.

Lily a traversé le Styx, et son Charon, le pauvre homme, s'appelle Phar Lap Jones – aborigène australien affublé d'un bullroarer et de quelques boomerangs. Décédée des suites d'un cancer du sein – sa Coquinette – aggravé par des métastases au cerveau, Lily entend bien nous raconter sa vie et aussi, pourquoi pas, tant qu'à faire, sa vie sordide d'ectoplasme, c'est-à-dire, sa vie dans son corps subtil.

Ah! elle en a beaucoup à dire, plutôt à râler, cette enquiquineuse sexagénaire. D'où, cette insolite promenade dans la vie après la vie, où nous l'accompagnons de sa crémation à sa réincarnation, plutôt navrante, cela dit entre nous. Treize années où elle se remémore sa vie pour la vomir à nouveau; treize années aussi, pour s'apercevoir que même chez les morts, la hiérarchie existe et qu'elle devra se contenter d'un sous-sol miteux, dans un quartier malfamé, pour égrener son ressentiment, et se consoler en fumant cent quarante cigarettes par jour, sans crainte d'avoir le cancer du poumon. Joyeusement entourée dans l'intimité de son home crasseux, du bourg de Dulston, par un foetus fossilisé calciné ( le lithopédion Lithy), son fils Rude Boy (mortellement heurté par une voiture) et les Graisses (trois magmas adipeux formés de cellulite juvénile).

Pour son plus grand malheur, Lily, adepte insatiable du sexe et de la nourriture, devra ronger son frein: dans l'après vie les âmes errantes ne sentent plus le toucher, et par ailleurs la nourriture est mastiquée et jetée dans un seau –les corps subtils ne pouvant avaler quoi que ce soit. Lily, femme d'un poids avantageux, dirons-nous pour rester dans les normes de la délicatesse, a passé sa vie dans les diètes inabouties et les renflements de sa graisse. Elle a mangé tant et tant, en fait, cette femme a tout dégluti: ses émotions, ses malheurs, ses inquiétudes, ses désastres, ses hommes, ses ressentiments, son judaïsme, sa famille, son psychanalyste, ses médecins, la société … pour les vomir dans une escalade vertigineuse d’imprécations. Lily Bloom, cette Juive américaine, n'a rien à envier à Job vociférant sur son fumier. Cloué soit le Seigneur, se plaît-elle à dire irrévérencieusement.

Une ogresse, cette Lily Bloom. Dévorer pour ne pas être dévorée, cela aurait été une jolie épitaphe pour orner sa pierre tombale, si Lily avait choisi, bien sûr, de manger les pissenlits par la racine grassement allongée dans les entrailles de la terre. Mais non, elle a choisi de se faire incinérer. Dommage!

Tragédienne à ses heures, et les heures furent nombreuses, arrogante virtuose en permanence, Lily Bloom s'est maintenue en vie par un régime inlassable d'anathèmes lancés contre son pays d'accueil, la terre pourrie d'Angleterre, et plus particulièrement Londres, la cité poubelle, où les immondices ne se retrouvent pas à la décharge publique, loin de là. Lily a une haine viscérale pour les Anglais, ces nauséabonds cadavres ambulants.

Rien n'échappe à sa hargne qui se dandine dans une jalousie hors du commun: Lily Bloom aurait désiré tout bêtement ne pas être Lily Bloom. Besoin immodéré d'être aimée, d'être enlacée, de n'être exclue de quoi que ce soit.

Follement jalouse, si sardoniquement jalouse: "Bon sang que j'étais jalouse! J'étais jalouse de la Philippine fétichiste de la chaussure quand elle fut emprisonnée pour corruption : au moins, elle restait mariée. J'étais jalouse d'Hillary Clinton – même quand il apparut qu'elle resterait à la colle, elle aussi. J'étais jalouse des Israéliens et des Palestiniens, enfermés dans des négociations de paix avec Billy le Gluant comme entremetteur. Jalouse d'Arafat avec sa bouche vaginale, de Rabin avec son nez pénien – jalouse de ce qu'ils faisaient ensemble. J'étais jalouse de la môme de Pittsburgh à qui on avait greffé sept organes pendant une opération de quinze heures : elle avait plus d'hommes en elle que je n'en aurais jamais. J'étais jalouse de l'épouse Bobbitt qui avait coupé la queue de son mari – l'avait tenue et gardée. Je fus jalouse quand Fellini mourut : maintenant, il n'y aurait jamais un lit pour moi dans son harem d'archétypes féminins. J'étais jalouse de toutes les filles prises dans le tremblement de terre de Los Angeles : elles avaient ressenti l'orgasme tellurique. J'étais jalouse des Palestiniennes quand ce cinglé de yid tua leurs hommes en pleine mosquée : au moins elles pourraient gémir, iouler, hurler et ressentir leur perte. Je fus jalouse quand Fred West, le serial Killer partisan de l'amélioration de l'habitat, fut inculpé. Imaginez ça: jalouse de ces pauvres femmes attirées dans une mort atroce. La jalousie pouvait-elle m'abaisser encore plus?" Fabuleusement déjantée cette Lily, la Lily Bloom de Will Self.


Fantasque tourbillon d'absurdités ancré dans une atmosphère sulfureuse, voilà où l'imagination débridée de l'auteur d'Ainsi vivent les morts s'emballe. Chevauchant le monde connu et le monde inconnaissable dans un étrange amalgame de science-fiction surréaliste et de nonsense –un tour de prestidigitation tarabiscotée. Une anamorphose ricanante.

Un roman astucieux, déconcertant de féroces drôleries, jalonné de piques philosophiquement assassines, où la critique sociale passe par la parole nihiliste d'une sexagénaire mutante de l'inter monde.

L'histoire d'une vie, au-delà de la vie, maîtrisée par un écrivain sur un trip d'acide. Attrayant!


Irma Krauss

le 20/12/2001