Exigence : Littérature



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Louis-Ferdiand Céline

A propos de "Je suis le bouc, Céline et l'antisémitisme" de
Philippe ALMERAS

Philippe Alméras appartient à cette catégorie de spécialistes de Céline qui refuse de considérer l'aspect littéraire de l'ouvre de l'écrivain pour ne s'intéresser qu'à ses idées politiques. Il se distingue heureusement de ses pareils par un plus grand sérieux et une plus grande rigueur ainsi qu' une documentation de meilleure qualité. Par les critiques que Philippe Alméras adresse aux « céliniens » (c'est le terme qu'il emploie), on peut en déduire - bien qu'il ne le revendique pas ouvertement - qu'il se définit comme un « anticélinien » (Ces appellations semblent toutes deux absurdes dans le cadre d'une recherche universitaire, nous aimerions croire qu'un spécialiste de Céline ou de quelque écrivain que ce soit, n'a pas à émettrede jugement ni moral ni esthétique dans ses travaux !)
Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux idées politiques de Céline, dont le plus célèbre reste Les Idées de Céline, son dernier essai ne relance guère un débat interminable mais il a du moins le mérite d'affirmer certaines vérités désormais admises : Céline est un antisémite et son propos s'inscrit dans une histoire de l'antisémitisme français commencée avec l'Affaire Dreyfus.
Les six premiers chapitres de Je suis le bouc retracent ainsi cette histoire de l'antisémitisme français. C'est une bonne synthèse historique qui s'étend sur une cinquantaine d'année et qui montre les hauts et les bas de ce courant idéologique. Alméras tente avec parfois un peu de maladresse de rattacher les prises de position de Céline à cette histoire. Si la thèse qui sous-tend l'ouvrage est incontestable, on peut néanmoins émettreplusieurs reproches à l'essayiste :
1. Son refus de considérer Céline comme un écrivain romanesque pour ne letraiter que sous l'angle de la littérature d'idées
2. Son refus de considérer l'antisémitisme de Céline comme une composante, certes importante et centrale, d'une conception politique plus vaste et hétéroclite, incluant racisme, populisme, conservatisme, anticapitalisme,anarchisme.
3. Une certaine légèreté dans son argumentation qui approcherait de la malhonnêteté s'il était animé de la même mauvaise foi que certains.
1.
Le phénomène que nous observons dans ce débat assez stérile entre pro et anti-Céline paraît plutôt nuisible à une conclusion intéressante et synthétique : aux « céliniens », l'étude littéraire et stylistique des romans ; aux « anticéliniens », l'étude politique des pamphlets et les tentatives parfois pertinentes, parfois idiotes (Cf. J.-P. Martin) dedéceler des échos antisémites dans ces romans.
Philippe Alméras montre clairement qu'une ouvre littéraire comme L'Eglise de Céline (1933) qui renferme une pensée antisémite, ne nuit pas à la carrière littéraire de Céline (même Sartre en extraira son épigraphe de la Nausée), y compris à gauche. Partant de cette constatation, il aurait semblé judicieux de s'interroger sur les raisons qui ont détourné Céline d'insérer de telles idées antisémites dans ces romans, puisque ce n'est pas par prudence ou carriérisme. Nous répondrions volontiers que Céline est extrêmement attaché à la notion de genre littéraire et qu'il veille à ne pasmélanger roman, ballet, pamphlet etc.
Alméras tend à sous-estimer cette dernière notion qui nous paraît pourtant si importante pour expliquer Céline et ne distingue pas le roman de l' entretien avec les journalistes ou d'avec la correspondance : non, Bardamu ni les divers narrateurs des romans ne sont pas Céline, ce sont des personnages romanesques. Ce n'est pas un mensonge (ni une fable ni un canular.) d'évoquer la trépanation de Bardamu ou la misère des parents deFerdinand jeune, dans Mort à Crédit.

2.
Ce reproche de ne pas replacer l'antisémitisme de Céline dans une idéologie plus vaste est le plus mince que l'on puisse faire à Philippe Alméras. En effet, le sous-titre du livre est clair et circonscrit l'objet de l'étude : Céline et l'antisémitisme. Pourtant, plutôt que de faire de Céline un « sismographe » (p. 160) qui retranscrit les mouvements de l'antisémitisme français, il aurait peut-être été plus intéressant de montrer avec plus de précision comment Céline se situe par rapport aux tendances politiques de son temps. Comme le montre Philippe Alméras, on trouve des antisémites dans tous les camps et dans tous les partis : avant-guerre, ce n'est pas un véritable critère discriminant. Une distinction comme démocratie/fascisme aurait par exemple été plus intéressante pour comprendre les « idées deCéline ».

3.
Ce qui dérange un peu, dans le livre d'Alméras, ce sont les arguments spécieux employés. Nous en avons relevé quelques exemples : - L'auteur fait remonter l'antisémitisme de Céline à ses quatre ans et affirme que les échos de la fin de l'Affaire Dreyfus ont eu une influence sur l'enfant. « Louis a quatre ans. C'est l'âge des premiers souvenirs durables et les exécrations des adultes marquent plus que leurs admirations [.] Il est possible, disent certains céliniens, que Fernand se soit rendu le fiston sur les épaules voir le siège [de la Ligue Antisémite] » (p. 42). On se demande ce que prouve ce type d'analyse pédo-psychologique, fondée sur une visite hypothétique de Céline. Céline a pu être au contact direct de l' antisémitisme de Drumont dès son plus jeune âge et il n'était pas le seul. - Une autre technique un peu défaillante de l'essai d'Alméras est le « raccourci suggestif » : Bernanos a écrit un livre à la gloire de Drumont, Bernanos a aimé le Voyage, au lecteur de conclure le syllogisme : le Voyage est antisémite et s'inscrit dans l'héritage de Drumont (plus généralement, Alméras tend à mettre sur un même plan Drumont et Céline et on ne voit pas vraiment ce qui pourrait justifier cette association, hormis l'antisémitisme qui n'est tout de même pas la caractéristique principale de Céline). De même, l'auteur note sans commentaire que l'avènement littéraire de Céline coïncide avec l'avènement au pouvoir de Hitler, en 1933. Et alors ? - Un autre argument employé est la définition du jazz (musique que Céline n' apprécie pas !) que donne le Voyage : « musique judéo-négro-saxonne ». Nos connaissances en la matière sont trop minces pour décider si le jazz new-yorkais des années 30 n'a pas reçu d'influences de la musique yiddish d' Europe centrale par exemple. Mais assurément, c'est une musique noire (négro n'est pas péjoratif ici) et anglo-saxonne. Le terme judéo est selon Alméras, un moyen de déchiffrer « au premier coup d'œil le racisme de l'auteur » (p. 102) ; pourtant ceux qui emploient à tort et à travers l'expression de « morale judéo-chrétienne » ou de « conflit judéo-arabe » ne sont pas tousracistes.
Ce type d'argumentation (« aux thésards de retrouver les brisées », p. 176)un peu légers dessert l'ouvrage de Philippe Alméras.

Pourtant, son essai a le mérite d'énoncer certaines vérités comme d' affirmer nettement l'antisémitisme de Céline, qu'il est vain de le nier ou de vouloir laisser de côté cet aspect de l'écrivain. Il situe bien le débat et le refus de certains d'intégrer les pamphlets dans leur études « céliniennes » (pp. 218-219). Sa démonstration de ce que Céline n'est pas « devenu » antisémite suite aux différends qui l'auraient opposé à des Juifs est également convaincante. Philippe Alméras montre aussi qu'une interprétation trop littérale des propos de Céline conduit à des contre-sens. Un moment plaisant du livre est le relevé des âneries écrites par Beauvoir et Sartre au sujet de Céline, leurs revirements et les relectures de son ouvre à la lumière des pamphlets. (pp. 214-215) L'essai de Philippe Alméras n'est donc pas un mauvais livre, il déçoit par certaines lacunes et par une absence de réelle conclusion : quid de l' antisémitisme de Céline après Bagatelles ? La seule vraie conclusion de l'ouvrage se situe à l'avant-dernier chapitre :
« Né dans le XIXème siècle des passions civiles et religieuses, premier communiant du temps de Péguy, vaincu avec les autres antidreyfusards, le cuirassier, l'expatrié, le colonial, le carabin, l'écrivain participe à chaque péripétie du siècle dont il partage les émois, les combats et les préjugés. Bon et méchant, il lui donne sa voix. C'est bien pourquoi de Voyage à Rigodon il est le seul à le citer de bout en bout : patrie, guerre, massacres, santé, race, génétique, eugénisme, musique, danse, mort, tout y passe et tout est payé comptant. C'est bien le contemporain incontournable. » (p. 210) Céline épouse l'antisémitisme de son temps, ni meilleur ni pire que beaucoup de ses contemporains mais plus assurément plusbruyant, il participe du génie et de l'horreur du XXème siècle.

Ali KILIC