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Daniel Tremblay

 

« Titre à suivre » vaut-il plus que « 99F » ?

(Daniel Tremblay © septembre 2002)

 

J'aimerais attirer votre attention sur l'écrivain québécois Marc Gendron. En effet son roman «Titre à suivre» (XYZ éditeur, 1998) aborde lui aussi le thème de la publicité.  Que vous ayez aimé ou non  «99F» (Grasset, 2000) de Frédéric Beigbeder, je pense que vous lirez  «Titre à suivre» avec un grand intérêt car cette oeuvre me semble littérairement mieux réussie.

 

Pour vous situer le livre en question, voici le texte de présentation apparaissant à l'endos:

 

"Ayant perdu la tête en se vendant dans le milieu de la publicité, le narrateur de Titre à suivre essaie de retrouver son esprit par l'écriture. Il ne veut ni se racheter ni s'immoler - il prend seulement plaisir à tourner le fer dans la plaie. Autant il avait jadis respecté les lois de la démence quotidienne, autant il renifle avec délectation et rancoeur les parfums de son dérèglement. Sa foi dans les règles acceptées est pulvérisée par les joies du questionnement et du doute. Aiguillonné par la tumeur qui le ronge, il cherche à se déprendre et à comprendre."

 

Le châtiment de ce narrateur qui s’est fourvoyé dans la pub prend la forme d’une tumeur au cerveau, tandis qu’Octave s'imagine qu'il va lui aussi "mourir d'une tumeur au cerveau!" (99F, p.108). 

 

Permettez-moi de mettre en parallèle quelques extraits pour souligner de nombreuses autres similitudes.

 

" Je n'ai rien atteint et si je retrouve mon assiette je n'irai pas par quatre chemins: je repartirai de zéro ou je me supprimerai en douce… je suis bien résolu à brûler le madrier dans mon oeil avant de m'éteindre dans de beaux draps — j'étais un faux jeton qui se prostituait en retour d'une pluie de deniers et il ne me reste plus que mes actes de contrition et mes coups de gueule." (Titre à suivre p. 36)

"Une petite mise au point. Je ne suis pas en train de faire mon autocritique, ni une psychanalyse publique. J'écris la confession d'un enfant du millénaire. Si j'emploie le terme "confession", c'est au sens catholique du terme. Je veux sauver mon âme avant de déguerpir." (99F, p. 31)

 

 

Le narrateur de «Titre à suivre»  parle de "contrition" et celui de  «99F» de "confession".  Le  premier  est bien "résolu à brûler le madrier dans (son) oeil avant de (s)'éteindre dans de beaux draps."  Quant à Octave,  il  "veu(t) sauver (son) âme avant de déguerpir."  La ressemblance est frappante, cette histoire a des airs de déjà lu: non seulement l'idée de base est-elle la même (i.e. le texteur qui a renié le verbe dans la pub), mais également la forme sous laquelle cette idée est exprimée: tous les deux cherchent le salut avant de s'éclipser. Et cette idée première trouve une conclusion identique : le narrateur de «Titre à suivre» et celui de «99F» ont décidé de se repentir grâce à l'écriture, le premier en "versant du poivre sur sa plaie" (p. 38),  l'autre en "crachant dans la soupe" (p. 30).  L'un est plus introverti et plus philosophique dans sa démarche, l'autre plus extraverti et politique. Mais le point de départ de «99F» est le même que celui de «Titre à suivre» et son cheminement narratif est très ressemblant.

 

Un autre exemple : le narrateur de « Titre à suivre » a pris la courageuse décision de quitter son boulot et celui de « 99F » opte pour une variante plus facile, se contentant d'afficher la ferme volonté de se faire mettre à la porte afin d'empocher le magot:

 

Dans le hall d'entrée le grand Chef pleurait sur ma lettre de démission pendant qu'un saltimbanque se fendait en quatre pour multiplier les couques et pistolets. (p. 96)

J'écris ce livre pour me faire virer.  Si je démissionnais, je ne toucherais pas d'indemnités. (p.15)  Mais je n'ai pas les couilles de démissionner.  C'est pourquoi j'écris ce livre (p. 20)

 

 

 

 

 

Les deux narrateurs sont aussi tourmentés par le besoin de laisser un témoignage, ils cherchent à se faire pardonner et à expier leurs égarements  passés:

 

Je voudrais bien m'agripper à cette bouée mais l'écriture me semble un divertissement aussi aléatoire qu'une partie de fesses ou d'échecs - l'art du verbe n'est que le crack des intellos en quête de transcendance ou un cognac frelaté qui doit être agréé par le cartel de l'édition dont les visées et les normes respectent les demandes du marché tout court. (p. 67)

Il se trouve que j'ai été témoin d'un certain nombre d'événements, et que par ailleurs je connais un éditeur assez fou pour m'autoriser à les raconter.  (p. 30)  Quant à moi, j'en ai plein le pif, mes dents grincent, mon visage est parcouru de tics et je sue des joues.  Mais je proclame ceci au nom de cette cohorte souffreteuse: mon livre vengera toutes les idées assassinées.  (p. 58)

 

Le narrateur de «Titre à suivre» fait une démarche existentielle pour retrouver son esprit.  Pour Octave, c'est une affaire de dénonciation, de vengeance.  Le premier voudrait bien "laisser une trace" mais il est rebuté par "le cartel de l'édition".  Quant  au second, il a déjà trouvé un éditeur qui publiera son récit "d'un certain nombre d'événements" pour venger "toutes les idées assassinées".  Il s'agit donc d'une autre variation sur le même thème: l'idée initiale de se racheter grâce à l'écriture suit un plan d'action basé sur des scènes similaires et s'appuie sur une même volonté:  celle de laisser un témoignage et de se frotter au milieu de l'édition.

 

"Émoustillé par l'opulence des néons et des proies j'ai pollué la Métropole avec une nuée de messages qui s'abattaient sur tous les toits comme des vautours. À force de parader parmi les soldes je suis passé à côté de moi-même - j'ai beau abjurer les trompettes de la pub mes mea-culpa sentent la fraude car chien battu qui se fend d'un remords traîne une queue fourchue." (p.128)

"Je me suis retrouvé au sein d'une machinerie qui broyait tout sur son passage, je n'ai jamais prétendu que je parviendrais à en sortir indemne. Je cherchais partout à savoir qui avait le pouvoir de changer le monde, jusqu'au jour où je me suis aperçu que c'était peut-être moi." (p. 30)

 

 

Le narrateur de «Titre à suivre»  "(a) pollué la Métropole".  Octave, lui aussi, "pollue l'univers. (Il est) le type qui vous vend de la merde." (p. 17),  Cette idée principale de pollution est non seulement identique mais elle s’exprime par une analogie (merde et rapace) qui pointe vers le même signifié : les détritus, autrement dit la pub. Le narrateur de «Titre à suivre» et celui de «99F»  sont tous deux des pollueurs de la pire et même espèce. De plus, le narrateur de «Titre à suivre» a beau battre sa coulpe par des "actes de contrition",  il est résigné à payer de sa personne. La même réaction se retrouve chez Octave : en couchant sa confession par écrit il entrevoit qu'il ne parviendra pas "à en sortir indemne." Les remords des deux narrateurs sont identiques : sachant qu'il n'est pas facile de changer le monde qu'ils ont contribué à modeler, ils cherchent la rédemption par l'aveu public de leurs torts. Bref, ils font la même réflexion intérieure et l'expriment de façon analogue.

 

Le narrateur de «Titre à suivre» compare la pub à une drogue et Octave  poursuit dans cette veine:

 

"Il y a des manques à combler et la pub (l'opium fixant les goûts fiables et vérifiables du peuple, l'aphrodisiaque garantissant la possession totale) crée un espace virtuel où la grisaille du quotidien est occultée par une batterie d'arcs-en-ciel." (Titre à suivre, p. 32), ou encore : "Charmé par les leurres salvateurs qui s'affichent partout où se trafique la langue le spectateur est en manque à perpétuité." (p. 70).

"Votre souffrance dope le commerce. Dans notre jargon, on l'a baptisée "la déception post-achat".  Il vous faut d'urgence un produit, mais dès que vous le possédez, il vous en faut un autre. L'hédonisme n'est pas un humanisme: c'est du cash-flow. Sa devise? "Je dépense donc je suis".  Mais pour créer un besoin, il faut attiser la jalousie, la douleur, l'inassouvissement: telles sont mes munitions. Et ma cible, c'est vous." (p. 17)

 

D'après le narrateur de «Titre à suivre», le spectateur est  en "manque à perpétuité" et la pub est l'opium qui comble ses manques en lui laissant entrevoir des paradis artificiels qu'il peut se procurer à  l'envi.  Selon Octave, notre "souffrance dope le commerce", car une nouvelle dose de biens matériels mène à l’inassouvissement et donc à la surenchère des besoins.  Non seulement Octave est-il  très  proche du narrateur de «Titre à Suivre», mais aussi de Réjean Ducharme : "La vie n'est pas ce qu'on pense, mais ce qu'on dépense." (Les enfantômes, éd. Lacombe, 1976).

 

 

 

Les deux auteurs n'ont pas manqué de faire quelques rapprochements avec d'autres mammifères:

 

"Les pionniers de la pub (éclairés par les règles de l'apprentissage chez les souris) avaient pigé que l'acheteur n'est qu'un caniche friand de susucre et que n'importe quel stimulus peut à la longue provoquer un réflexe de jouissance… — mais un clip isolé ne signifie rien en soi et il n'a d'autre message que ce déferlement même qui engendre le mirage d'un bonheur proportionnel au nombre de massages subis. " (p. 14-15)

" ...ils veulent nous transformer en moutons... " ( p. 39) ou encore " ... la publicité dont rêve tous les annonceurs : quelque chose de joli, doux, inoffensif et mensonger destiné à un large public de veaux bêlants... " (p. 92)

 

 

Comparer le consommateur à un "caniche friand de susucre",  c'est-à-dire à une personne dont le caractère doux et passif assure une obéissance aveugle au stimulus, ou le "transformer en mouton(s)", en une personne crédule donc, en un suiveur qui se laisse facilement berner, tout cela est du pareil au même. Encore une fois, l'idée génératrice est la même et elle trouve son expression dans des images animalières équivalentes.

 

Séduction, jolies filles, boniche, plaisir, allusions sexuelles, Octave et le narrateur de «Titre à suivre» parlent un idiome commun :

 

"Lorsqu'une bagnole fait saliver et qu'une boniche suscite le besoin d'un soda ou d'un sofa ou d'une galette de soya, le pari est gagné. La même langue lèche le goulot d'une pinte de bourbon aussi goulûment qu'une pine en gros plan et le spot met dans le mille qui associe le plaisir à n'importe quel autre produit s'insinuant dans le champ de perception du voyant: sur le seuil de l'Éden les pupilles ne se dilatent que si la tapée de marchandises étalées regorge de connotations sexuelles à toutes les sauces." (p. 32-33)

" La séduction, la séduction, tel est notre sacerdoce, il n'y a rien d'autre sur Terre, c'est le seul moteur de l'humanité." (99F, p. 79) "... et toujours les jolies filles, puisque tout repose sur les jolies filles, rien d'autre n'intéresse les gens." (p. 245)

 

 

Mimétisme réductif?  Frédéric Beigbeder et Marc Gendron ont également tous deux établi un parallèle entre la religion et la pub:

 

"De même la Bible (ce florilège d'allégories orientales révisées par des pharisiens gréco-chrétiens) n'est-elle pas l'un des premiers almanachs visant à manipuler les masses: elle est bourrée de truismes qui réconfortent les simples d'esprit en mal de directives." (p.30)

 

"AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES", "PRENEZ ET MANGEZ-EN TOUS CAR CECI EST MON CORPS", "PARDONNEZ-LEUR, ILS NE SAVENT PAS CE QU'ILS FONT", "LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS", "AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE" — ah non, ça c'est de son père)." (p. 94)

 

Le narrateur de «Titre à suivre» soutient que la Bible est l'un des premiers almanachs visant à manipuler les masses et Octave cite de nombreux slogans du Christ faisant maintenant partie du patrimoine culturel occidental. La religion est une forme de pub visant à  leurrer le commun des mortels et les deux narrateurs s'appuient sur ce constat pour dénoncer cette grand-messe qu'est devenue la pub. Encore une fois l'idée de base est la même, la situation est similaire et elle est exprimée dans un langage comparable mais avec un accent légèrement différent:  le narrateur de «Titre à suivre» s'exprime sur un ton caustique avec ses propres mots, tandis qu'Octave offre une variation banale du mode narratif de la même idée en répétant tout simplement les paroles du Christ sur un ton ironique.

 

Il y encore bon nombre de pages où les thèmes de Marc Gendron et de Frédéric Beigbeder ainsi que leurs formes d'expression sont étroitement liés. Ainsi leur manière de décrire le sexe, la coke, la violence, le fric et le luxe est quasiment identique.

 

Par exemple, leur poste lucratif d'écrivains publicitaires ("texteur à gages" précise le narrateur  de « Titre à suive » et "concepteur-rédacteur" selon Octave) permet à ces deux lurons de loger à l'enseigne de l'opulence:

 

"Je me suis renié pour une grosse voiture et les cabrioles de la littérature ne peuvent me racheter" (p. 34)… — mes lunettes chic soulignaient ma fonction de faux-monnayeur de choc grassement payé pour intoxiquer ma génération." (p. 38)

"Je passe ma vie à vous mentir et on me récompense grassement"  […]  "Je vous manipule et on me file la nouvelle Mercedes SLK" (p. 18).

 

 

 

Le premier s'est "renié" (dans la pub) pour une "grosse voiture" et le second nous "manipule" (à travers la pub) pour une Mercedes.  On ne sait pas si la grosse bagnole du narrateur de « Titre à Suivre » est aussi luxueuse que celle d'Octave, par ailleurs nous sommes bien renseignés sur leurs émoluments: dans les deux cas ils sont "grassement" rétribués.. Encore une fois, la situation des deux personnages, les éléments de l'action  et leur discours narratif  sont équivalents.

 

Les deux narrateurs avouent également un autre privilège inhérent à leur métier:

 

"Mon mentor et même certaines accointances renommées pour leurs bassesses se délectaient de mes balivernes, sans compter que je faisais de beaux  voyages là où tout n'est que calme et volupté  — sexe fric et rock." (p. 30)

"J'interromps vos films à la télé pour imposer mes logos et on me paye des vacances à Saint Barth ou a Lamu ou a Phuket ou à Lascabanes (Quercy)." (p.18)

 

L'évolution dramatique suit ici aussi le même scénario et les termes narratifs sont similaires : les deux narrateurs rapportent leur goût pour des destinations exotiques aux frais de l'employeur. Sans parler du voyage d'Octave pour un séminaire de publicitaires au Sénégal  (p. 124) ou encore à Miami pour tourner le clip du yaourt Maigrelette (p.170), deux épisodes qui sont particulièrement assaisonnés de sexe fric et rock. 

 

Si le narrateur de «Titre à suivre» ne force pas sur la coke ou l'alcool, quelques  personnages éphémères du  roman — surtout les vamps parfumées désireuses de devenir des stars de la pub — s'excitent la matière grise. Et Octave se creuse lui aussi les méninges en sniffant la poudre blanche à la mode:

 

"L'orgasme n'est qu'un milk-shake en comparaison du rush qui la terrasse quand la coke lèche les moindres recoins de son cerveau." (p. 74).

« C'est le problème avec la cocaïne parisienne: elle est tellement coupée qu'il faut avoir les narines solides." (p. 41)

 

Côté violence, nos deux auteurs n'y vont  pas de main morte non plus.

 

Le narrateur de  « Titre à suivre » décrit rapidement quatre crimes atroces commis par un serial killer.  Les victimes sont : une star des médias (une lectrice du journal télévisé), une fille publique (une call-girl haut de gamme), une femme de la haute, deux adolescentes anonymes (des jumelles identiques).  Il saute aux yeux que ces scènes ne sont là que pour souligner un autre aspect de la démence du monde des images et du monde tout court.  Elles permettent en effet au narrateur d'illustrer la bêtise partout galopante et de dénoncer le comportement complice des marchands de l'information qui tout en hissant bien haut la bannière de l'objectivité journalistique se servent de "la voracité libidineuse des lecteurs… (ou des spectateurs) pour lancer un produit ou manipuler l'opinion."

 

Dans « 99F », c’est une vieille riche qui est trucidée, une innocente retraitée incarnant l'actionnariat mondialisé, la bourse, le méchant monde capitaliste. Octave participe activement à cette scène terrifiante visant à punir un "responsable du malheur contemporain" et ce meurtre s'inscrit donc dans la perspective symbolique de "changer le monde" exprimée au début du livre.  Les coupables sont identifiés,  Mosanto et Coca-Cola (deux géants de l’agro-alimentaire) représentent le cannibalisme des multinationales et leur hantise du profit. 

 

Mais il est important de retenir ceci : ces scènes caractéristiques font appel à la cruauté, elles sont toutes les deux dénonciatrices quoique d'un ton différent et elles produisent le même effet dramatique dans la  progression de l'histoire. 

 

Les deux romans nous offrent de nouveau un enchaînement d'évènements et un style narratif identiques lorsque les narrateurs se la roucoulent douce en observant les contorsions de nymphes contemporaines siliconées sur toutes les coutures:

 

"Tout chez elle étant artificiel (son masque fardé, son style mi-fleur bleue mi-vicieux et ses courbes galbées par le silicone) elle frôle le perfection…- galvanisés par cette poupée gonflable pourvue des attributs de la divinité les mâles délirent en couleurs dès qu'ils étreignent ses formes virtuelles.  Dans ce culte elle est pure apparence et elle ne prétend pas être autre chose que ce qu'ils veulent bien qu'elle soit: créée pour les distraire elle campe une déesse inaccessible appartenant à tous." (p. 81)

"Nous  avons terminé la soirée au Club Madonna, une boîte de strip-tease où les danseuses en string, parfaitement refaites (on pourrait créer un mot-valise pour ces cyberfemmes: "parefaites"), viennent chercher avec leur bouche les billets de dix dollars que vous coincez dans votre braguette.  Nous avons acclamé des seins incroyables mais pas vrais." (p. 202)

 

 

 

« Poupée gonflable", "pure apparence", «  déesse inaccessible, "divinité" pour  l'un, "cyberfemmes parefaites" pour l'autre: encore et toujours la similitude des situations est frappante et les deux narrateurs lèchent leur divin su-jet d'une seule et même langue.

 

"Le mannequin prisant les serviettes hygiéniques Gigi jouait sur tous les registres de l'innocence et de la lubricité propres aux porno stars les plus gonflées.  Sa moue dessinait un orifice évocateur et ses renflements d'angelle dépravée promettaient à la meute des seigneurs-aux-poches-pleines-et-aux-tempes-dégarnies les outrages les plus impudiques. L'un des obsédés de l'équipe l'a caricaturée bâillonnée avec la bandelette ouatée qu'elle s'évertuait à promouvoir - hanté par son look il rêvait de la ramoner avec la matraque chromée de Lucifer convertie en gode." (p.37) 

 

"On croirait vraiment que Tamara a joué la comédie toute sa vie - en y réfléchissant, c'est d'ailleurs le cas. Le métier de call-girl forme au métier d'actrice bien plus efficacement que l'Actors Studio.  Elle se révèle très à l'aise devant la caméra.  Elle séduit l'objectif, bouffe son yaourt goulûment comme si sa vie en dépendait…  - She's THE girl of the new century, déclare sentencieusement le producteur technique local à la nana qui tourne le "making off"? Je crois qu'il veut 1) la présenter à John Casablanca d'Elite, 2) la prendre en levrette.  Mais pas forcément dans cet ordre-là." (p. 182)

 

L'Eve future apparaissant dans «Titre à suivre » n'annonce-t-elle pas la starlette du spot destiné à faire mousser la vente du yaourt Maigrelette, lequel spot constitue la trame autour de laquelle  «99F» est tissé ? Encore un fois  l'idée de base, le langage pour l'exprimer, voire le ton et les accents sont les mêmes.  Le mannequin de «Titre à suivre» prend des poses lascives pour mieux faire passer le signifié et un  membre de l'équipe de production voudrait bien faire l'insignifiant avec elle.  Quant à Tamara, son métier de call-girl (un beau job dans la communication donc) l'a bien formée au boulot d'actrice orale sachant bien râler, elle bouffe son yaourt en se pourléchant les babines et là encore un lévrier sentencieux de l'équipe technique locale aimerait bien enfiler cette chienne de luxe et planer au septième ciel en sa compagnie.  Non seulement la réalité caractéristique des deux personnages est-elle la même, mais à nouveau le déroulement et l'enchaînement des actions suivent exactement  la même trame. 

 

Obsédé par Mona (le mannequin de «Titre à suivre» qui vantait les vertus des serviettes hygiéniques Gigi) un petit rigolo de l'équipe de tournage avait ébauché une caricature et crayonné un texte obscène dans une  bulle, et cette scène trouve un écho dans le scénario du clip Maigrelette qui remportera le prix du meilleur film publicitaire au Festival de la Semaine Mondiale de la Publicité à Cannes:

 

"Je suis au coton et tu verras rouge dès que tu m'auras prêté un petit coin d'édredon et lorsque Mona a été éventrée par ce tueur qui semait la terreur de par la ville, les ventes ont continué de grimper: le consommateur est fasciné par les figures poupines badigeonnées de foutre et de sang." (p.36)

 

"Tamara… s'étale du yaourt sur les joues et les seins.  Elle tourne sur elle-même, gambade pieds nus dans le jardin et se met à engueuler son yaourt allégé en hurlant "Maigrelette! I'm gonna eat you!", …, et elle lèche le fromage blanc sur sa lèvre supérieure en gémissant (zoom sur son visage sur lequel dégouline le produit): "mmmm… Maigrelette, It's so good when it comes in your mouth." (p.194)

 

Tamara est-elle le sosie de Mona ?  Oui, partout et toujours le spectateur-consommateur est un voyeur fasciné par des figures poupines badigeonnées de sperme et de yaourt. Cette coïncidence est d'autant plus frappante qu'à la page suivante de «Titre à suivre» on peut lire: une groupie un brin opulente "enlace un frigo et y pêche un yaourt minceur qu'elle lape transie." Et le narrateur ajoute qu'elle ira peut-être chez "une copine aux formes éblouissantes qui éventera les secrets d'une diète équilibrée."    

 

Comme vous pouvez le constater, les points de ressemblances entre ces deux romans abondent.  Le sujet est le même, il est développé en suivant le même fil conducteur et l'on a souvent affaire à des tournures identiques ou voisines. Les similitudes entre les personnages, l'action principale, l'enchaînement et la progression de  nombreuses scènes caractéristiques ainsi que plusieurs épisodes de «Titre à Suivre» et  «99F» sont étonnants   La même impression d'ensemble se dégage des deux oeuvres.

 

Ceci dit, il y a des différences notoires. Marc Gendron prend l'histoire du narrateur de «Titre à suivre» qui a perdu la tête en se vendant dans le milieu de la pub comme un prétexte pour se lancer dans l'aventure de l'écriture à la manière d'un Burroughs ou d'un Michaux, revus et corrigés par un maître zen décapant et hilarant.  Frédéric Beigbeder dépeint ce même milieu et rend compte par une écriture sensationnaliste d'une aventure qu'il a personnellement vécue. Il traite la réclame comme un chroniqueur et nous donne, en passant, le budget publicitaire de Coca Cola (99F, p. 75), le chiffre d'affaires de Microsoft et la fortune personnelle de Bill Gates (p. 85), les dépenses des principaux annonceurs français en publicité (p. 221), les plus gros salaires de la France (p. 223 à 225) : cela ressemble plus à la section économique d'un quotidien qu'à de la littérature. Et passons sous silence deux pages entières de slogans publicitaires ayant pignon sur rue (p. 281-282) et les innombrables publicités gratuites pour de nombreuses compagnies, comme si on n'en voyait pas déjà assez dans les journaux et à la télé!

 

Octave  est investi d'une mission et il découvre que le pouvoir de changer le monde réside peut-être en lui.  Par contre, le narrateur de «Titre à suivre» n'a aucunement cette prétention, face à la mort tout cela n'est que littérature et il prend seulement plaisir à tourner la plume dans sa propre plaie. Cette attitude conduit à un choix littéraire tout à fait différent : l’écriture relevée de Marc Gendron est très éloignée de la langue parlée de Frédéric Beigbeder. Le style de « Titre à suivre » est à la fois lyrique et tranchant: "Auto coca loto, onguents mirifiques et céréales vitaminées, salamis macaronis tutti frutti: pétillante ou insipide l'image enjôle et chaque produit n'est qu'une pièce du casse-tête représentant un eldorado où le miel coule à flots.", ou encore : "Écrire, c'est la manière la plus ostentatoire de garder silence — c'est caresser l'espoir qu'un chapelet de mots puisse déboucher sur une parole vraie."  "La pub, c'est le triomphe de la complaisance, c'est le miroir aux alouettes dans lequel se reflètent les croyances et les élans d'une nation s'accrochant à ses lieux communs." , "La tyrannie de la réclame:  le marché des apparences."

 

Si vous avez aimé le livre de Frédéric Beigbeder,  il y a fort à parier que vous apprécierez aussi  celui de Marc Gendron, tant au niveau du fond que de la forme.  Si par ailleurs vous ne l'avez pas aimé, alors je vous recommande  fortement de lire «Titre à suivre», car son approche de la publicité est littérairement supérieure, c'est une oeuvre nettement mieux écrite,  animée par un verbe incisif et plein d'humour: "Tous les individus sont égaux devant un chimpanzé qui se pourlèche les babines en ajustant sa casquette."  "La repentance tient du stratagème pour mieux brailler des amen."  "Investi de la mission d'évangéliser aussi bien les poires que les incrédules j'ai multiplié les prix miracles et converti les consommateurs avertis en flambeurs." "Les grandes questions (évacuées par les équations de la physique) relèvent le menu des talk-shows et se règlent entre deux pauses publicitaires." "Le néant c'est la télé avec tout son cortège de marionnettes papotant et pérorant à pleins tubes." "De par leur adulation des mécanismes du libre-échange, la pub et la pute ont partie liée." 

 

Connaissant maintenant le prix du livre de Frédéric Beigbeder, il ne vous reste plus qu'à vous rendre compte par vous-même de la valeur de celui de Marc Gendron.

 

NOTE: Marc Gendron a publié les œuvres suivantes:

 

Titre à suivre, XYZ éditeur, 1998

Le prince des ouaouarons, XYZ éditeur, 1997

Le noir et le blanc, XYZ éditeur, 1994

Opération New York, L'Hexagone, 1990

Jérémie ou Le bal des pupilles, Les Quinze éditeur, 1986

Minimal Minibomme, Québec/Amérique, 1984

Les espaces glissants, Québec/Amérique, 1982

Louise ou La Nouvelle Julie, Québec/Amérique, 1981

 

Afin de juger par vous-mêmes de l'originalité (tant par son contenu que par son style) du plus moderne des auteurs québécois, visitez le site internet que je lui ai consacré à  www.marcgendron.com