Exigence : Littérature



Publicité

Exigence: Litterature
      ACCUEIL
      Rechercher
      Anciens éditos
      Réagir
      La théorie
      Vos Textes
      Bibliographies
      Concours et Prix
      Manifestations
      Vos publications
      Espace Critiques
      Livres en ligne
      Devenez Critique
      Liens
      Lettre d'info
      Recommander
      Mon Libraire
     


Robinson Crusoe

Robinson Crusoë ou le sens de la vie - par Marc Foglia


Robinson Crusoë, de Daniel Defoe, présente comme toutes les grandes oeuvres de multiples facettes. Comme je me replongeai récemment dans sa lecture, je suis tombé sur le passage où Robinson, saisi par la fièvre, est soudain en proie à des visions : "I saw a man descend from a great black cloud, in a bright flame of fire ". Cet homme surgi du nuage, et armé d'une épée, vient pour tuer Robinson qui ne s'est toujours pas repenti. Robinson revient alors sur le sens de sa vie depuis le naufrage, dans un état limite entre la lucidité et le délire.


Voici les pensées qu'il s'adresse à lui-même, dans son journal à la date du 27 juin :"I do not remember that I had in all that time one thought that so much tended either to looking upwards towards God or inwards towards a reflection upon my own ways. "(Penguin Books 1994, p.90) Robinson se condamne pour n'avoir pas donné plus tôt un sens à sa vie, de ne pas avoir su interpréter en un sens moral et religieux ce qui lui est arrivé. Il dénonce une vie étrangère à l'inquiétude morale et à l'interprétation religieuse, cette vie laissée à son immanence et à sa naturalité, "without desire of good, or conscience of evil", cette vie sans désir du bien ni conscience du mal. Robinson, déjà maître de son île, doit encore se rendre maître de lui-même, c'est-à-dire prendre possession moralement de son passé. Il rend grâce à Dieu de pouvoir penser encore à Dieu, lui qui a manqué d'être submergé (overwhelmed) par le mouvement brut de la vie. Pour lui désormais, cet état d'innocence morale et religieuse constitue le pire des vices : "I was all that the most hardened, unthinking, wicked creature among our common sailors can supposed to be." Le vice est dans l'absence d'inquiétude morale, là précisément où Nietzsche verra "l'innocence du devenir", la subversion possible de toutes les valeurs et la voie de la liberté.

Pour Robinson-Defoe, il s'agit de la stupidité amorale de l'homme du commun, de ces matelots qui noient leurs peines ou leurs joies dans un bol de rhum, sans plus se poser de questions. Robinson est fier que les dangers lui inspirent la crainte de Dieu, et que la sécurité lui inspire la gratitude envers Dieu. Il renaît à lui-même comme homme, c'est-à-dire comme conscience morale. Il peut interpréter son passé en des termes nouveaux, et voir dans ses malheurs "a just punishment for my sin, my rebellious behaviour against my father". Dieu a vengé le père de la désobéissance du fils : il a écarté le fils de la société des hommes, pour punir le fils d'avoir suivi son désir et désobéi à son père.

Robinson se pose à nouveau la question de l'avenir. Il réintroduit la temporalité dans son expérience, et se fustige aussitôt d'avoir vécu sans penser au lendemain : "I never had so much as one thought of what would become of me". Cette pensée devient insupportable : n'a-t-il pas mené la vie d'une bête, presque d'une chose, ballotée par les principes mécaniques de la nature ? "I was merely thoughtless of God, or of providence, acted like a mere brute from the principles of nature and by the dictates of common sens only." L'interrogation morale et religieuse sur le sens de sa vie vient fonder pour Robinson son humanité. Il oppose l'homme-brute, jouet des forces de la nature, et l'homme-soi, capable de donner sens à sa propre existence. Il ne s'agit pas seulement de tout ramener à Dieu : Robinson se repend de n'avoir pas manifesté la moindre gratitude envers le bon capitaine portugais. Il perçoit à quel point sa vie précédente était dépourvue de toute faculté morale : "I was far from remorse or looking on it as a judgement", et c'est cette indifférence dont il se repend désormais. Le seul discours qu'il était capable de se tenir à lui-même, c'était un discours méprisant et fataliste, "I only said to myself that I was an unfortunate dog an born to be always miserable". Robinson se souvient, à la lumière nouvelle de la conscience morale, que lorsqu'il se découvrit seul survivant du naufrage, il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'extase; mais celle-ci, malgré son intensité momentanée, ne donna naissance à aucune pensée. La survie n'a pas été vécue dignement, pense Robinson, puisqu'il se souvient qu'il a seulement éprouvé de la joie, "being glad I was alive". A cette pure joie, le Robinson "repenti" n'accorde aucune valeur : il s'agit d'un simple phénomène naturel, causé par les circonstances. Maintenant, Robinson voit dans sa survie le signe d'une élection divine; il loue "the goodness of the hand which had preserved me, and had singled me out to be preserved." Michel Tournier, dans la réécriture de Robinson, en inversera le sens spirituel : Vendredi ou les limbes du Pacifique raconte les retrouvailles progressives avec la vie naturelle, sous l'influence bénéfique de l'homme sauvage et nu, l'abandon de nos catégories morales et de notre mode de contrôle de la nature.

Chez Defoe, Robinson estime que l'inquiétude religieuse et morale le restaure dans son intégrité, lui livre le sens de ce qu'il a vécu :"it made me sensible to my condition". Cette compréhension de soi lui donne l'énergie d'entreprendre et d'organiser à nouveau sa vie sur l'île, selon les modèles de la civilisation du père. La croissance du blé l'affecte d'un sentiment sérieux, "began to affect me with seriousness" et les tâches matérielles, jusque dans les moindres détails, sont investies d'un sens nouveau. Ce sens nouveau consiste en fait à voir dans les événements le produit d'une volonté, d'un Pouvoir invisible, "the invisible Power which alone directs such things". L'énergie morale de Robinson est celle de remords, et la conscience de soi, un dialogue avec soi sous forme de reproches : "I began to reproach myself with my past life". Le futur existe désormais, sous la forme d'un amendement indéfini de soi. Le discours de Defoe-Robinson est-il bien différent de celui d'Augustin, qui condamne et rejette sa vie passée au livre VIII des Confessions, juste avant la conversion proprement dite ? La renaissance spirituelle se confond dans les deux cas avec la capacité de condamner moralement sa vie passée, et de vivre taraudé par le remords.


Marc Foglia - Décembre 2001