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André Marois au sujet de J'irai cracher sur vos tombes de Boris Vian

J'irai cracher sur vos tombes
Boris Vian

Par André Marois

J'ai toujours spontanément cité L'Écume des jours de Boris Vian comme le roman qui m'avait donné envie d'écrire. Écrivant des romans noirs, j'ai par contre plutôt présenté des auteurs tels que David Goodis ou Jean Vautrin comme mes maîtres en polars.

J'ai beaucoup lu Boris Vian, mais curieusement je n'avais jamais ouvert aucun de ses romans de la trilogie publiée sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Connaissant la supercherie, j'avais toujours imaginé que Vian avait réalisé là un de ses canulars préférés, mais sans grand intérêt littéraire.

Il faut aussi ajouter que ces trois romans ont peu circulé et ont été (il me semble) peu édités.

Le livre de poche vient de publier une trentaine de livres de Boris Vian; romans, nouvelles, pièces de théâtre, chansons. Les Vernon Sullivan en font partie. Ou plutôt, les romans noirs de Boris Vian sont du nombre, car le nom du faux auteur américain a disparu.

J'ai débuté la lecture de J'irai cracher sur vos tombes avec le même esprit un peu sceptique. Comment un blanc français né à Ville-d'Avray avait-il pu écrire un vrai roman noir américain?

J'avoue que ce livre m'a bluffé. C'est dur, c'est âpre, c'est dénué d'humour, sans fioriture. Vian a tout compris à Chandler et il ne se moque pas du public. L'écriture est d'une efficacité redoutable.

Il y est question de Lee Anderson, un nègre blanc qui veut venger son petit frère noir assassiné par des blancs. On le sait dès le début du roman. Et on découvre que la vengeance se fera au détriment des deux plus belles et plus riches jeunes filles de la région. Lee veut un symbole fort. Il va frapper là où ça fait le plus mal.

Le récit est direct. Le sexe est omniprésent, violent, parfois insoutenable (le héros va ainsi coucher avec une fillette d'une dizaine d'années).

Le livre est paru en novembre 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Officiellement, l'oeuvre avait été refusée en Amérique. Dans la préface, Vian y affirme n'être que le traducteur de cet auteur qui se considérait plus comme un noir que comme un Blanc. Il reconnaît qu'on y sent l'influence extrêmement nette de Cain et celle des plus modernes Hardley Chase. Il joue avec le public amateur de ce type de littérature tout en citant ses véritables sources.

Tout au début du livre, Lee vient occuper une place de gérant de librairie. L'homme qu'il remplace a pour projet d'écrire des best-sellers. Lee est sceptique : J'étais ennuyé pour lui de cette histoire de best-sellers; on n'écrit pas un best-seller comme ça, même avec de l'argent. Il avait peut-être du talent. Je l'espérais pour lui.

J'irai cracher fut le best-seller de 1947. Écritoire prémonitoire : Vian avait certainement du talent.

En 1947, paraît Les morts ont tous la même peau, suivie d'une postface de Vian qui réfute les allégations selon lesquelles il serait le véritable auteur de ces deux livres. En fait, il se moque des critiques qui parlent de l'auteur, du scandale, mais si peu du livre... Quand admettrez-vous qu'on puisse écrire aux Temps Modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps? Quand admettrez-vous la liberté?

En 1949, le roman est interdit.

En 1950, Vian reçoit une condamnation pour outrages aux mœurs à cause des deux premiers Sullivan.

Il en écrira malgré tout un troisième; Et on tuera tous les affreux.

Pour finir avec les anecdotes, J'irai cracher sur vos tombes fut finalement porté à l'écran en 1959 dans une version que Vian désapprouvait. Le 25 juin de la même année, il meurt pendant la première projection.

C'est donc bien plus qu'un canular qui est ici réédité, ce sont trois romans forts, vrais, sans chichis. C'est toute la passion de Boris Vian pour cette Amérique noire, sa musique, ses écrivains. C'est un cri contre le racisme meurtrier.

Il est à noter que J'irai cracher sur vos tombes a été écrit juste après L'Écume des jours et avant L'Automne à Pékin.

 

André Marois
08/2002